Lire et relire – Ponson du Terrail, Rocambole

Posté par Serge Bénard le 29 juin 2011


(1829-1871)

C’est en 1857 que Ponson du Terrail entame la rédaction du premier roman du cycle Rocambole (cycle parfois connu sous le titre Les Drames de Paris). Rocambole devient un grand succès populaire, procurant à Ponson du Terrail une source de revenus importante et durable. Au total il rédigera neuf romans mettant en vedette Rocambole.

 

Ponson du Terrail

Les exploits de Rocambole I
 
Rocambole III

 

Une fille d’Espagne

 

La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents Volume 904 : version 1.0

 

Du même auteur, à la Bibliothèque :
L’héritage mystérieux Le club des Valets-de-Cœur.

I

 

Le brick de commerce français la Mouette, faisant route de Liverpool au Havre, filait dix nœuds à l’heure.
– Bon    temps,    bonne    brise,    vent    arrière ! murmurait le capitaine avec satisfaction en se promenant sur le pont du navire, en envoyant au ciel les spirales bleues de la fumée de son cigare. Si cela continue douze heures encore, nous entrerons demain matin dans le port du Havre, que la Mouette n’a pas revu depuis quatre ans.
– Vraiment, capitaine, vous n’avez pas vu la France depuis quatre années ?
Cette question venait d’être faite par un passager qui, se promenant également de long en large sur le pont, mais en sens inverse, s’était trouvé face à face avec le capitaine et avait entendu son exclamation.
–Nô, sir, répondit ce dernier, ce qui, en anglais est-il besoin de le dire ? signifiait : Non, monsieur.
Or, bien que la question lui eût été adressée en français, le capitaine était excusable de répondre en langue britannique, si on envisageait le personnage qui venait de se faire son interlocuteur.
C’était un jeune homme de taille moyenne, de vingt-six à vingt-huit ans, blond, d’une figure agréable, distinguée, mais empreinte de ce masque de froideur qui caractérise les fils de la hautaine Albion. Sa mise était bien celle d’un Anglais en voyage : pantalon à grands carreaux gris et noir, collant, plaid écossais enroulé autour d’un paletot court à vastes poches et de couleur roussâtre, casquette conique à longs rubans flottant sur les épaules, gibecière de voyage après laquelle    étaient    suspendus    pêle-mêle    un dictionnaire anglais-français, une longue-vue, un étui de cigares et une petite gourde emplie de rhum. Il portait en outre, placé sur son avant-bras gauche, une grande couverture, ce vade-mecum éternel du voyageur britannique.– Oh ! dit-il avec un léger accent qui trahissait l’insulaire, mais en très bon français néanmoins, vous pouvez vous dispenser, capitaine, de me parler anglais. J’habite Paris chaque hiver.
Le capitaine s’inclina.
– Ainsi,    poursuivit    le    jeune    Anglais,    vous revenez sans doute de l’Australie ou de l’Amérique du Sud ?
– Je viens de Chine, sir.
– Et vous êtes du port du Havre ?
– Natif d’Ingouville.
– Ainsi,    vous    pensez    que    demain,    nous entrerons dans le port ?
– À moins de malheur… ou d’un grain.
Et le capitaine braqua sa longue-vue tour à tour sur les quatre points cardinaux.
– Le ciel est bleu comme un lac d’indigo, dit- il ; je vais remettre le commandement à mon second et aller me coucher. Voici six heures du soir. J’étais de quart la nuit dernière, et je meurs de sommeil. Bonsoir, sir Arthur.

– Bonsoir, capitaine.

Le commandant de la Mouette et le jeune homme qu’il venait de nommer sir Arthur se séparèrent en se saluant.Le premier transmit le commandement à son second, l’autre demeura sur le pont, et s’accouda tout rêveur au bastingage.– Ma    parole    d’honneur !    murmura-t-il    en attachant un regard ardent vers l’horizon du sud, que la lune éclairait en plein, je ne suis ni sentimental, ni poétique, j’ai toujours eu un assez beau dédain pour ceux qui chantent les douleurs de l’exil, les charmes de la patrie lointaine et désirée, et pourtant le cœur me bat rien qu’à la pensée que demain je serai au Havre. Quelle folie !    Serais-je    donc    réellement    devenu    un Anglais, un gentleman pur sang, s’intéressant aux courses d’Epsom, à un roman de Charles Dickens, écrivant de petits vers dans le journal de son comté et rêvant d’épouser une miss vaporeuse aux bras rouges, aux yeux bleus, aux cheveux carotte, et revenant de son troisième voyage autour du monde ? Non, rien de tout cela. Le cœur me bat, parce que demain je serai au Havre et que Le Havre n’est qu’à cinq heures de Paris…Et sir Arthur prononça ce mot avec toute l’émotion d’un fils qui dirait tout bas le nom de sa mère.– Paris ! reprit-il, ô la terre des audacieux et des forts, des penseurs et des soldats. Paris ! ô la patrie de tous ceux qui ont au cœur une étincelle de domination, dans le cerveau une lueur de génie… J’ai passé quatre années enveloppé dans ce brouillard anglais dont l’humide étreinte finit par tuer, – et pendant quatre années, à toute heure, à chaque minute, je n’avais qu’à fermer les yeux pour revoir en songe, et comme en un céleste éblouissement, ce Paris nocturne ou resplendissant de soleil, cet Eldorado qui commence à Tortoni  pour finir au Bois et déroule, au soleil des Champs-Élysées, ses chevaux et ses équipages tout constellés de femmes jeunes, élégantes et belles, comme on en chercherait en vain par tout le reste de la terre.
Sir Arthur soupira. Puis il reprit ainsi son monologue :
– Oui, j’ai passé quatre années à Londres, cultivant la vertu comme un bourgeois du Marais cultive un pot de réséda, vivant modestement de mes dix mille livres de rente, n’ayant pas même un cheval de selle, dînant en ville, allant prendre, le soir, une tasse de thé chez des marchands de la Cité, qui me lorgnaient tous pour leur fille… Une année encore, et sir Arthur, gentleman anglo- italien, épousait sérieusement miss Anne Perkins ou la veuve mistress Trois étoiles, avait droit de bourgeoisie, se mêlait des élections, prononçait des discours dans les meetings, et devenait vice- président    d’une    société    de    tempérance quelconque. Heureusement sir Arthur s’est souvenu qu’il s’était nommé jadis le vicomte de Cambolh, puis le marquis don Inigo de los Montes, qu’il avait présidé feu le Club des Valets de cœur, et que son infortuné maître, sir Williams, lui avait prédit un grand avenir…
Et Rocambole, car c’était bien notre ancienne connaissance du Club des Valets de cœur, quitta le pont à ces derniers mots, et descendit dans sa cabine.
– Voyons ! se dit-il en s’enfermant dans cette chambre de six pieds carrés qui devient le logement d’un passager de première classe, il ne suffit pas de se dire un matin : je ne suis pas fait pour vivre de dix mille francs de rente comme un bourgeois vertueux ; il faut à mon ambition la vaste scène de Paris, des chevaux de sang, des maîtresses blondes et un petit hôtel. Non, il faut savoir encore comment faire pour avoir tout cela, et c’est ici que je sens plus vivement que jamais la perte de mon honorable professeur sir Williams…
Rocambole crut convenable de pousser un léger soupir, en manière d’oraison funèbre à l’adresse de sir Williams, sans doute mis à la broche et mangé depuis longtemps par les sauvages des terres australes; puis il s’assit devant l’unique table de sa cabine, sur laquelle se trouvaient étalés divers papiers, et, parmi eux, un petit carnet dont chaque feuillet était couvert de caractères manuscrits.

Il s’empara de ce carnet, l’ouvrit et sembla vouloir employer toute son attention et toute son intelligence à déchiffrer et à comprendre le sens exact de cette écriture fine et serrée, dont les pages étaient surchargées, et qui était un mystérieux assemblage de chiffres et de lettres. Ce carnet était celui que Rocambole avait trouvé sous la toile d’un vieux portrait de famille dans le château de Kergaz la veille de son départ.–Au diable sir Williams et son langage hiéroglyphique, murmura-t-il après quelques minutes d’absorption, voici quatre années que j’en cherche vainement la clé, et je ne suis pas plus avancé que le premier jour. Il me faut, hélas ! en conclure que sir Williams avait deux écritures, l’une qui était à ma portée, aux mystères de laquelle il m’avait initié depuis longtemps, l’autre qui n’était que pour lui. Le calepin, où se révèle à chaque page le génie de mon pauvre maître, est empli de documents précieux, d’indications excellentes, il renferme le12point    de    départ    de    vingt    affaires. Malheureusement, la dernière clé de la serrure, celle qui fait jouer le ressort mystérieux, me manque. De telle façon que je suis dans la situation d’un homme à qui on dirait : « Il y a à Londres, dans une maison, au premier étage, et dans un cabinet donnant sur la rue, une valise pleine d’or. Allez la chercher, on vous la donne. » Malheureusement, on oublierait de dire à cet homme le nom de la rue et le numéro de la maison… Ah! sir Williams était un homme prudent ; il avait une écriture pour les faits, une autre pour les noms et les dates. Ainsi, voici ce que je lis :« Il y a à Paris un hôtel, rue… »
Le nom de la rue, s’interrompit-il, est tracé dans le deuxième langage hiéroglyphique, celui que je ne comprends pas…
Et Rocambole continua :
« Cet hôtel est habité par le marquis et la marquise de… – encore un nom illisible ! – et leur fille. Le marquis a soixante ans, la marquise cinquante, leur fille en a dix-sept. La maison est
riche de cent mille livres de rente.
« Le marquis a un fils qui doit avoir vingt- quatre ans environ. Ce fils s’est embarqué comme mousse à l’âge de dix ans, sur un navire anglais de la Compagnie des Indes. Depuis, il n’a point reparu. Est-il mort ou vivant? La marquise l’ignore. Son mari seul a le dernier mot de la destinée du pauvre enfant, et il emportera ce dernier mot dans la tombe aussi bien peut-être que le secret de cette conduite étrange d’une famille riche et titrée qui voue son unique héritier à la rude et misérable vie d’un mousse du commerce. Cette famille est retirée au fond de son hôtel, ne voyant personne; le marquis sombre et taciturne, sa femme agitée de la frêle mais ardente espérance qu’elle reverra son fils un jour.
« Si ce fils revenait, il aurait, à la mort de son père, soixante-quinze mille livres de rente, car, dans la famille de… les mâles ont toujours le quart en sus. On pourrait donc… »
Ici l’écriture hiéroglyphique recommençait et devenait inintelligible pour le possesseur des tablettes de sir Williams.

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Lire et relire – Les Enfants du Capitaine Grant, de Jules Verne

Posté par Serge Bénard le 24 juin 2011

medium Les Enfants du Capitaine Grant de Jules Verne

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

 , Littérature => Voyages et aventures , Littérature => Les classiques

critiqué par Bookivore, le 24 juin 2011 (MENUCOURT, Inscrit le 25 juin 2006, 28 ans)

La note: 10 etoiles 
Visites : 21

Voyage autour du monde

*****Cette chronique concerne l’ensemble du roman, qui est commercialisé en deux tomes en poche. Le premier tome fait 440 pages, et le second en fait 430.*****

« Les Enfants Du Capitaine Grant » est un des premiers « Voyages Extraordinaires » (fameuse série de romans d’aventures) écrit par Jules Verne, il date de 1867. Ce roman est certes long, presque 900 pages en tout, mais il n’est jamais ennuyeux. Le titre de la chronique est le sous-titre du roman, un sous-titre totalement justifié : l’action se passe, en trois parties (300, 300 et 270 pages), entre l’Amérique du Sud et l’Océanie.

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Lire et relire – Émile Zola, La faute de l’abbé Mouret

Posté par Serge Bénard le 17 juin 2011

Émile Zola
1840-1902
Les Rougon-Macquart
La faute de l’abbé Mouret
roman
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents Volume 37 : version 2.0

Les Rougon-Macquart

 

Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire

1. La fortune des Rougon. 2. La curée. 3. Le ventre de Paris. 4. La conquête de Plassans. 5. La faute de l’abbé Mouret. 6. Son Excellence Eugène Rougon. 7. L’assommoir.
8. Une page d’amour. 9. Nana. 10. Pot-Bouille. 11. Au Bonheur des Dames. 12. La joie de vivre.
13. Germinal. 14. L’œuvre. 15. La terre. 16. Le rêve. 17. La bête humaine. 18. L’argent.
19. La débâcle. 20. Le docteur Pascal.


La faute de l’abbé Mouret

 

Livre I

La Teuse, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l’autel. Elle s’était attardée à mettre en train la lessive du semestre. Elle traversa l’église, pour sonner l’Angélus, boitant davantage dans sa hâte, bousculant les bancs. La corde, près du confessionnal, tombait du plafond, nue, râpée, terminée par un gros nœud, que les mains avaient graissé ; et elle s’y pendit de toute sa masse, à coups réguliers, puis s’y abandonna, roulant dans ses jupes, le bonnet de travers, le sang crevant sa face large.Après avoir ramené son bonnet d’une légère tape, essoufflée, la Teuse revint donner un coup de balai devant l’autel. La poussière s’obstinait là, chaque jour, entre les planches mal jointes de l’estrade. Le balai fouillait les coins avec un grondement irrité. Elle enleva ensuite le tapis de la table, et se fâcha, en constatant que la grande6
nappe supérieure, déjà reprisée en vingt endroits, avait un nouveau trou d’usure au beau milieu ; on apercevait la seconde nappe, pliée en deux, si émincée, si claire elle-même, qu’elle laissait voir la pierre consacrée, encadrée dans l’autel de bois peint. Elle épousseta ces linges roussis par l’usage, promena vigoureusement le plumeau le long du gradin, contre lequel elle releva les cartons liturgiques. Puis, montant sur une chaise, elle débarrassa la croix et deux des chandeliers de leurs housses de cotonnade jaune. Le cuivre était piqué de taches ternes.
– Ah bien ! murmura la Teuse à demi-voix, ils ont joliment besoin d’un nettoyage! Je les passerai au tripoli.
Alors, courant sur une jambe, avec des déhanchements et des secousses à enfoncer les dalles, elle alla à la sacristie chercher le Missel, qu’elle plaça sur le pupitre, du côté de l’Épître, sans l’ouvrir, la tranche tournée vers le milieu de l’autel. Et elle alluma les deux cierges. En emportant son balai, elle jeta un coup d’œil autour d’elle, pour s’assurer que le ménage du bon Dieu était bien fait. L’église dormait; la corde seule, près du confessionnal, se balançait encore, de la voûte au pavé, d’un mouvement long et flexible.L’abbé Mouret venait de descendre à la sacristie, une petite pièce froide, qui n’était séparée de la salle à manger que par un corridor.– Bonjour, monsieur le curé, dit la Teuse en se débarrassant. Ah ! vous avez fait le paresseux, ce matin ! Savez-vous qu’il est six heures un quart ?Et sans donner au jeune prêtre qui souriait le temps de répondre :– J’ai    à    vous    gronder,    continua-t-elle.    La nappe est encore trouée. Ça n’a pas de bon sens ! Nous n’en avons qu’une de rechange, et je me tue les yeux depuis trois jours à la raccommoder… Vous laisserez le pauvre Jésus tout nu, si vous y allez de ce train.
L’abbé Mouret souriait toujours. Il dit gaiement :
– Jésus n’a pas besoin de tant de linge, ma bonne Teuse. Il a toujours chaud, il est toujours royalement reçu, quand on l’aime bien. Puis, se dirigeant vers une petite fontaine, il demanda :
– Est-ce que ma sœur est levée ? Je ne l’ai pas vue.
– Il y a beau temps que mademoiselle Désirée est descendue, répondit la servante, agenouillée devant un ancien buffet de cuisine, dans lequel étaient serrés les vêtements sacrés. Elle est déjà à ses poules et à ses lapins… Elle attendait hier des poussins qui ne sont pas venus. Vous pensez quelle émotion !
Elle s’interrompit, disant :
– La chasuble d’or, n’est-ce pas ?
Le prêtre, qui s’était lavé les mains, recueilli, les lèvres balbutiant une prière, fit un signe de tête affirmatif. La paroisse n’avait que trois chasubles, une violette, une noire et une d’étoffe d’or. Cette dernière, servant les jours où le blanc, le rouge ou le vert étaient prescrits, prenait une importance extraordinaire. La Teuse la souleva religieusement de la planche garnie de papier bleu, où elle la couchait après chaque cérémonie ; elle la posa sur le buffet, enlevant avec précaution les linges fins qui en garantissaient les broderies. Un agneau d’or y dormait sur une croix d’or, entouré de larges rayons d’or. Le tissu, limé aux plis, laissait échapper de minces houppettes ; les ornements en relief se rongeaient et s’effaçaient. C’était, dans la maison, une continuelle inquiétude autour d’elle, une tendresse terrifiée, à la voir s’en aller ainsi paillette à paillette. Le curé devait la mettre presque tous les jours. Et comment la remplacer, comment acheter les trois chasubles dont elle tenait lieu, lorsque les derniers fils d’or seraient usés !La Teuse, par-dessus la chasuble, étala l’étole, le manipule, le cordon, l’aube et l’amict. Mais elle continuait à bavarder, tout en s’appliquant à mettre le manipule en croix sur l’étole, et à disposer le cordon en guirlande, de façon à tracer l’initiale révérée du saint nom de Marie.
–Il ne vaut plus grand-chose, ce cordon, murmurait-elle. Il faudra vous décider à en acheter un autre, monsieur le curé… Ce n’est pas l’embarras, je vous en tisserais bien un moi- même, si j’avais du chanvre.L’abbé Mouret ne répondait pas. Il préparait le calice sur une petite table, un grand vieux calice d’argent doré, à pied de bronze, qu’il venait de prendre au fond d’une armoire de bois blanc, où étaient enfermés les vases et les linges sacrés, les saintes huiles, les missels, les chandeliers, les croix. Il posa en travers de la coupe un purificatoire propre, mit par-dessus ce linge la patène d’argent doré, contenant une hostie, qu’il recouvrit d’une petite pale de lin. Comme il cachait le calice, en pinçant les deux plis du voile d’étoffe d’or, appareillé à la chasuble, la Teuse s’écria :
– Attendez, il n’y a pas de corporal dans la bourse… J’ai pris hier soir tous les purificatoires, les pales et les corporaux sales pour les blanchir, à part bien sûr, pas dans la lessive… Je ne vous ai pas dit, monsieur le curé : je viens de la mettre en train, la lessive. Elle est joliment grasse. Elle sera meilleure que la dernière fois.
Et pendant que le prêtre glissait un corporal dans la bourse, et qu’il posait sur le voile la bourse, ornée d’une croix d’or sur un fond d’or, elle reprit vivement :
– À propos, j’oubliais ! ce galopin de Vincent n’est pas venu. Voulez-vous que je serve la messe, monsieur le curé ?
Le jeune prêtre la regarda sévèrement.
– Eh ! ce n’est pas un péché, continua-t-elle avec son bon sourire. Je l’ai servie une fois, la messe, du temps de monsieur Caffin. Je la sers mieux que les polissons qui rient comme des païens pour une mouche volant dans l’église… Allez, j’ai beau porter un bonnet, avoir soixante ans, être grosse comme une tour, je respecte plus le bon Dieu que ces vermines d’enfants, que j’ai surpris encore, l’autre jour, jouant à saute-mouton derrière l’autel.
Le prêtre continuait à la regarder, refusant de la tête.
– Un trou, ce village, gronda-t-elle. Ils ne sont pas cent cinquante… Il y a des jours, comme aujourd’hui, où vous ne trouveriez pas âme qui vive aux Artaud. Jusqu’aux enfants au maillot qui vont dans les vignes ! Si je sais ce qu’on fait dans les vignes, par exemple ! Des vignes qui poussent sous les cailloux, sèches comme des chardons ! Et un pays de loups, à une lieue de toute route !… À moins qu’un ange ne descende la servir, votre messe, monsieur le curé, vous n’avez que moi, ma parole ! ou un des lapins de mademoiselle Désirée, sauf votre respect !Mais, juste à ce moment, Vincent, le cadet des Brichet, poussa doucement la porte de la sacristie. Ses cheveux rouges en broussaille, ses minces yeux gris qui luisaient, fâchèrent la Teuse.
– Ah ! le mécréant ! cria-t-elle, je parie qu’il vient de faire quelque mauvais coup !… Avance donc, polisson, puisque monsieur le curé a peur que je ne salisse le bon Dieu !
En voyant l’enfant, l’abbé Mouret avait pris l’amict. Il baisa la croix brodée au milieu, posa le linge un instant sur sa tête ; puis, le rabattant sur le collet de sa soutane, il croisa et attacha les
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cordons, le droit par-dessus le gauche. Il passa ensuite    l’aube,    symbole    de    pureté,    en commençant par le bras droit. Vincent, qui s’était accroupi, tournait autour de lui, ajustant l’aube, veillant à ce qu’elle tombât également de tous les côtés, à deux doigts de terre. Ensuite, il présenta le cordon au prêtre, qui s’en ceignit fortement les reins, pour rappeler ainsi les liens dont le Sauveur fut chargé dans sa Passion.
La Teuse restait debout, jalouse, blessée, faisant effort pour se taire ; mais la langue lui démangeait tellement, qu’elle reprit bientôt :
– Frère Archangias est venu… Il n’aura pas un enfant, à l’école, aujourd’hui. Il est parti comme un coup de vent, pour aller tirer les oreilles à cette marmaille, dans les vignes… Vous ferez bien de le voir. Je crois qu’il a quelque chose à vous dire.
L’abbé Mouret lui imposa silence de la main, Il n’avait plus ouvert les lèvres. Il récitait les prières consacrées, en prenant le manipule, qu’il baisa, avant de le mettre à son bras gauche, au- dessous du coude, comme un signe indiquant le travail des bonnes œuvres, et en croisant sur sa poitrine, après l’avoir également baisée, l’étole, symbole de sa dignité et de sa puissance. La Teuse dut aider Vincent à fixer la chasuble, qu’elle attacha à l’aide de minces cordons, de façon à ce qu’elle ne retombât pas en arrière.– Sainte    Vierge !    j’ai    oublié    les    burettes ! balbutia-t-elle, se précipitant vers l’armoire. Allons, vite, galopin !
Vincent emplit les burettes, des fioles de verre grossier, tandis qu’elle se hâtait de prendre un manuterge propre, dans un tiroir. L’abbé Mouret, tenant le calice de la main gauche par le nœud, les doigts de la main droite posés sur la bourse, salua profondément, sans ôter sa barrette, un Christ de bois noir pendu au-dessus du buffet. L’enfant s’inclina également; puis, passant le premier, tenant les burettes, recouvertes du manuterge, il quitta la sacristie, suivi du prêtre qui marchait les yeux baissés, dans une dévotion profonde.

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Lire et relire – Pierre Louÿs, La Femme et le Pantin (1898)

Posté par Serge Bénard le 14 juin 2011


LA FEMME ET LE PANTIN

_Roman espagnol_

A André Lebey Son ami P.L.

Siempre me va V. diciendo Que se muere V. por mi : Muérase V. y lo veremos Y despues diré que si.

1.– COMMENT UN MOT ECRIT SUR UNE COQUILLE D’OEUF TINT LIEU DE DEUX BILLETS TOUR À TOUR

Le carnaval d’Espagne ne se termine pas, comme le nôtre, à huit heures du matin le mercredi des Cendres. Sur la gaieté merveilleuse de Séville, le _memento quia pulvis es_ ne répand que pour quatre jours son odeur de sépulture; et, le premier dimanche de carême, tout le carnaval ressuscite.

C’est le _Domingo de Piñatas_, le dimanche des Marmites, la Grande Fête. Toute la ville populaire a changé de costume et l’on voit courir par les rues des loques rouges, bleues, vertes, jaunes ou roses qui ont été des moustiquaires, des rideaux ou des jupons de femme et qui flottent au soleil sur les petits corps bruns d’une marmaille hurlante et multicolore. Les enfants se groupent de toutes parts en bataillons tumultueux qui brandissent une chiffe au bout d’un bâton et conquièrent à grands cris les ruelles sous l’incognito d’un loup de toile, d’où la joie des yeux s’échappe par deux trous. _ »¡ Anda!¡ Hombre! que no me conoce! »_ crient-ils, et la foule des grandes personnes s’écarte devant cette terrible invasion masquée.

Aux fenêtres, aux _miradores_, se pressent d’innombrables têtes brunes. Toutes les jeunes filles de la contrée sont venues ce jour-là dans Séville, et elles penchent sous la lumière leurs têtes chargées de cheveux pesants. Les _papelillos_ tombent comme la neige. L’ombre des éventails teinte de bleu pâle les petites joues poudrerizées. Des cris, des appels, des rires bourdonnent ou glapissent dans les rues étroites. Quelques milliers d’habitants font, ce jour de carnaval, plus de bruit que Paris tout entier.


Or, le 23 février 1896, dimanche de Piñatas, André Stévenol voyait approcher la fin du carnaval de Séville, avec un léger sentiment de dépit, car cette semaine essentiellement amoureuse ne lui avait procuré aucune aventure nouvelle. Quelques séjours en Espagne lui avaient appris cependant avec quelle promptitude et quelle franchise de coeur les noeuds se forment et se dénouent sur cette terre encore primitive, et il s’attristait que le hasard et l’occasion lui eussent été défavorables.

Tout au plus, une jeune fille avec laquelle il avait engagé une longue bataille de serpentins entre la rue et la fenêtre, était-elle descendue en courant, après lui avoir fait signe, pour lui remettre un petit bouquet rouge, avec un _ »Muchísima’ grasia’, cavayero »_ jargonné à l’andalouse. Mais elle était remontée si vite, et d’ailleurs, vue de plus près, elle l’avait tellement désillusionné, qu’André s’était borné à mettre le bouquet à sa boutonnière sans mettre la femme dans sa mémoire. Et la journée lui en parut plus vide encore.

Quatre heures sonnèrent à vingt horloges. Il quitta la Sierpes, passa entre la Giralda et l’antique Alcazar, et par la calle Rodrigo il gagna les Delicias, Champs-Elysées d’arbres ombreux le long de l’immense Guadalquivir peuplé de vaisseaux.

C’était là que se déroulait le carnaval élégant.

A Séville, la classe aisée n’est pas toujours assez riche pour faire trois repas par jour; mais elle aimerait mieux jeûner que se priver du luxe extérieur qui pour elle consiste uniquement en la possession d’un landau et de deux chevaux irréprochables. Cette petite ville de province compte quinze cents voitures de maître, de forme démodée souvent, mais rajeunies par la beauté des bêtes, et d’ailleurs occupées par des figures de si noble race, qu’on ne songe point à se moquer du cadre.

André Stévenol parvint à grand-peine à se frayer un chemin dans la foule qui bordait des deux côtés la vaste avenue poussiéreuse. Le cri des enfants vendeurs dominait tout: _ »¡ Huevo’ ! Huevo’ ! »_ C’était la bataille des oeufs.

« ¡ Huevo’ ¿ Quíen quiere huevo’ ?¡ A do’ perra’ gorda’ la docena ! »

Dans des corbeilles d’osier jaune, s’entassaient des centaines de coquilles d’oeufs, vidées, puis remplies de papelillos et recollées par une bande fragile. Cela se lançait à tour de bras, comme des balles de lycéens, au hasard des visages qui passaient dans les lentes voitures; et, debout sur les banquettes bleues, les caballeros et les señoras ripostaient sur la foule compacte en s’abritant comme ils pouvaient sous de petits éventails plissés.

Dès le début, André fit emplir ses poches de ces projectiles inoffensifs, et se battit avec entrain.

C’était un réel combat, car les oeufs, sans jamais blesser, frappaient toutefois avec force avant d’éclater en neige de couleur, et André se surprit à lancer les siens d’un bras un peu plus vif qu’il n’était nécessaire. Une fois même, il brisa en deux un éventail d’écaille fragile. Mais aussi qu’il était déplacé de paraître à une telle mêlée avec un éventail de bal! Il continua sans s’émouvoir.

Les voitures passaient, voitures de femmes, voitures d’amants, de familles, d’enfants ou d’amis. André regardait cette multitude heureuse défiler dans un bruissement de rires sous le premier soleil du printemps. A plusieurs reprises il avait arrêté ses yeux sur d’autres yeux, admirables. Les jeunes filles de Séville ne baissent pas les paupières et elles acceptent l’hommage des regards qu’elles retiennent longtemps.

Comme le jeu durait déjà depuis une heure, André pensa qu’il pouvait se retirer, et d’une main hésitante il tournait dans sa poche le dernier oeuf qui lui restât, quand il vit reparaître soudain la jeune Fernande dont il avait brisé l’éventail.

Elle était merveilleuse.

Privée de l’abri qui avait quelque temps protégé son délicat visage rieur, livrée de toutes parts aux attaques qui lui venaient de la foule et des voitures voisines, elle avait pris son parti de la lutte, et, debout, haletante, décoiffée, rouge de chaleur et de gaieté franche, elle ripostait!

Elle paraissait vingt-deux ans. Elle devait en avoir dix-huit. Qu’elle fût andalouse, cela n’était pas douteux. Elle avait ce type admirable entre tous, qui est né du mélange des Arabes avec les Vandales, des Sémites avec les Germains et qui rassemble exceptionnellement dans une petite vallée d’Europe toutes les perfections opposées des deux races.

Son corps souple et long était expressif tout entier. On sentait que même en lui voilant le visage on pouvait deviner sa pensée et qu’elle souriait avec les jambes comme elle parlait avec le torse. Seules les femmes que les longs hivers du Nord n’immobilisent pas près du feu, ont cette grâce et cette liberté.

– Ses cheveux n’étaient que châtain foncé, mais à distance, ils brillaient presque noirs en recouvrant la nuque de leur conque épaisse. Ses joues, d’une extrême douceur de contour, semblaient poudrées de cette fleur délicate qui embrume la peau des créoles. Le mince bord de ses paupières était naturellement sombre

André, poussé par la foule jusqu’au marchepied de sa voiture, la considéra longuement. Il sourit, en se sentant ému, et de rapides battements de coeur lui apprirent que cette femme était de celles qui joueraient un rôle dans sa vie.

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Texte produit par Daniel Durosay (durosay@u-paris10.fr)

 

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Lire et relire – L’île mystérieuse, de Jules Verne

Posté par Serge Bénard le 11 juin 2011

Jules Verne
1828-1905
L’île mystérieuse
roman
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents Volume 372 : version 1.01

Du même auteur, à la Bibliothèque :
Famille-sans-nom Le pays des fourrures
Un drame au Mexique, et autres nouvelles
Docteur Ox Une ville flottante Maître du monde De la terre à la lune Sans dessus dessous L’Archipel en feu Les Indes noires Le chemin de France L’île à hélice Clovis Dardentor L’Étoile du Sud Claudius Bombarnac
L’école des Robinsons
César Cascabel
Le pilote du Danube
Hector Servadac
Mathias Sandorf
Le sphinx des glaces
Voyages et aventures du capitaine Hatteras
Cinq semaines en ballon Un billet de loterie Le Chancellor Face au drapeau La maison à vapeur Le village aérien L’invasion de la mer Un capitaine de quinze ans

L’île mystérieuse
Édition de référence : Le Livre de Poche no 16086.

Première partie Les naufragés de l’air

 

I

L’ouragan de 1865. – Cris dans les airs. – Un ballon emporté dans une trombe. – L’enveloppe déchirée. – Rien que la mer en vue. – Cinq passagers. – Ce qui se passe dans la nacelle. – Une côte à l’horizon. – Le dénouement du drame.


« Remontons-nous ?
– Non ! Au contraire ! Nous descendons !
– Pis    que    cela,    monsieur    Cyrus !    Nous tombons !
– Pour Dieu ! Jetez du lest ! – Voilà le dernier sac vidé ! – Le ballon se relève-t-il ? – Non !
– J’entends    comme vagues ! un    clapotement    de– La mer est sous la nacelle !
– Elle ne doit pas être à cinq cents pieds de nous ! »
Alors une voix puissante déchira l’air, et ces mots retentirent :
« Dehors tout ce qui pèse !… tout ! et à la grâce de Dieu ! »
Telles sont les paroles qui éclataient en l’air, au-dessus de ce vaste désert d’eau du Pacifique, vers quatre heures du soir, dans la journée du 23 mars 1865.
Personne n’a sans doute oublié le terrible coup de vent de nord-est qui se déchaîna au milieu de l’équinoxe de cette année, et pendant lequel le baromètre tomba à sept cent dix millimètres. Ce fut un ouragan, sans intermittence, qui dura du 18 au 26 mars. Les ravages qu’il produisit furent immenses en Amérique, en Europe, en Asie, sur une zone large de dix-huit cents milles, qui se dessinait obliquement à l’équateur, depuis le trente-cinquième    parallèle    nord    jusqu’au quarantième    parallèle    sud !    Villes    renversées,
forêts déracinées, rivages dévastés par des montagnes d’eau qui se précipitaient comme des mascarets, navires jetés à la côte, que les relevés du Bureau-Veritas chiffrèrent par centaines, territoires entiers nivelés par des trombes qui broyaient tout sur leur passage, plusieurs milliers de personnes écrasées sur terre ou englouties en mer : tels furent les témoignages de sa fureur, qui furent laissés après lui par ce formidable ouragan. Il dépassait en désastres ceux qui ravagèrent si épouvantablement la Havane et la Guadeloupe, l’un le 25 octobre 1810, l’autre le 26 juillet 1825.
Or, au moment même où tant de catastrophes s’accomplissaient sur terre et sur mer, un drame, non moins saisissant, se jouait dans les airs bouleversés.
En effet, un ballon, porté comme une boule au sommet d’une trombe, et pris dans le mouvement giratoire de la colonne d’air, parcourait l’espace avec une vitesse de quatre-vingt-dix milles ( Soit 46 mètres par secondes ou 166 kilomètres à l’heure (près de 42 lieues de quatre kilomètres). à l’heure, en tournant sur lui-même, comme s’il eût été saisi par quelque maelström aérien.Au-dessous de l’appendice inférieur de ce ballon oscillait une nacelle, qui contenait cinq passagers, à peine visibles au milieu de ces épaisses vapeurs, mêlées d’eau pulvérisée, qui traînaient jusqu’à la surface de l’Océan.D’où venait cet aérostat, véritable jouet de l’effroyable tempête ? De quel point du monde s’était-il élancé ? Il n’avait évidemment pas pu partir pendant l’ouragan. Or, l’ouragan durait depuis cinq jours déjà, et ses premiers symptômes s’étaient manifestés le 18. On eût donc été fondé à croire que ce ballon venait de très loin, car il n’avait pas dû franchir moins de deux mille milles par vingt-quatre heures ?En tout cas, les passagers n’avaient pu avoir à leur disposition aucun moyen d’estimer la route parcourue depuis leur départ, car tout point de repère leur manquait. Il devait même se produire ce fait curieux, qu’emportés au milieu des violences de la tempête, ils ne les subissaient pas. Ils se déplaçaient, ils tournaient sur eux-mêmes sans rien ressentir de cette rotation, ni de leur déplacement dans le sens horizontal. Leurs yeux ne pouvaient percer l’épais brouillard qui s’amoncelait sous la nacelle. Autour d’eux, tout était brume. Telle était même l’opacité des nuages, qu’ils n’auraient pu dire s’il faisait jour ou nuit. Aucun reflet de lumière, aucun bruit des terres habitées, aucun mugissement de l’Océan n’avaient dû parvenir jusqu’à eux dans cette immensité obscure, tant qu’ils s’étaient tenus dans les hautes zones. Leur rapide descente avait seule pu leur donner connaissance des dangers qu’ils couraient au-dessus des flots.Cependant, le ballon, délesté de lourds objets, tels que munitions, armes, provisions, s’était relevé dans les couches supérieures de l’atmosphère, à une hauteur de quatre mille cinq cents pieds. Les passagers, après avoir reconnu que la mer était sous la nacelle, trouvant les dangers moins redoutables en haut qu’en bas, n’avaient pas hésité à jeter par-dessus le bord les objets même les plus utiles, et ils cherchaient à ne plus rien perdre de ce fluide, de cette âme de leur appareil, qui les soutenait au-dessus de l’abîme. La nuit se passa au milieu d’inquiétudes qui auraient été mortelles pour des âmes moins énergiques. Puis le jour reparut, et, avec le jour, l’ouragan marqua une tendance à se modérer. Dès le début de cette journée du 24 mars, il y eut quelques symptômes d’apaisement. À l’aube, les nuages, plus vésiculaires, étaient remontés dans les hauteurs du ciel. En quelques heures, la trombe s’évasa et se rompit. Le vent, de l’état d’ouragan, passa au « grand frais », c’est-à-dire que la vitesse de translation des couches atmosphériques diminua de moitié. C’était encore ce que les marins appellent « une brise à trois ris», mais l’amélioration dans le trouble des éléments n’en fut pas moins considérable.Vers onze heures, la partie inférieure de l’air s’était sensiblement nettoyée. L’atmosphère dégageait cette limpidité humide qui se voit, qui se sent même, après le passage des grands météores. Il ne semblait pas que l’ouragan fût allé plus loin dans l’ouest. Il paraissait s’être tué lui- même. Peut-être s’était-il écoulé en nappes électriques, après la rupture de la trombe, ainsi qu’il arrive quelquefois aux typhons de l’océan Indien.

Mais, vers cette heure-là aussi, on eût pu constater, de nouveau, que le ballon s’abaissait lentement, par un mouvement continu, dans les couches inférieures de l’air. Il semblait même qu’il se dégonflait peu à peu, et que son enveloppe s’allongeait en se distendant, passant de la forme sphérique à la forme ovoïde.Vers midi, l’aérostat ne planait plus qu’à une hauteur de deux mille pieds au-dessus de la mer. Il jaugeait cinquante mille pieds cubes1, et, grâce à sa capacité, il avait évidemment pu se maintenir longtemps dans l’air, soit qu’il eût atteint de grandes altitudes, soit qu’il se fût déplacé suivant une direction horizontale.
En ce moment, les passagers jetèrent les derniers objets qui alourdissaient encore, la nacelle, les quelques vivres qu’ils avaient conservés, tout, jusqu’aux menus ustensiles qui garnissaient leurs poches, et l’un d’eux, s’étant hissé sur le cercle auquel se réunissaient les cordes du filet, chercha à lier solidement l’appendice inférieur de l’aérostat.Il était évident que les passagers ne pouvaient plus maintenir le ballon dans les zones élevées, et que le gaz leur manquait !Ils étaient donc perdus !
En effet, ce n’était ni un continent, ni même une île, qui s’étendait au-dessous d’eux. L’espace n’offrait pas un seul point d’atterrissement, pas une surface solide sur laquelle leur ancre pût mordre.
C’était l’immense mer, dont les flots se heurtaient encore avec une incomparable violence ! C’était l’Océan sans limites visibles, même pour eux, qui le dominaient de haut et dont les regards s’étendaient alors sur un rayon de quarante milles! C’était cette plaine liquide, battue sans merci, fouettée par l’ouragan, qui devait leur apparaître comme une chevauchée de lames échevelées, sur lesquelles eût été jeté un vaste réseau de crêtes blanches ! Pas une terre en vue, pas un navire !
Il fallait donc, à tout prix, arrêter le mouvement descensionnel, pour empêcher que l’aérostat ne vînt s’engloutir au milieu des flots. Et c’était évidemment à cette urgente opération que s’employaient les passagers de la nacelle. Mais, malgré leurs efforts, le ballon s’abaissait toujours, en même temps qu’il se déplaçait avec une extrême vitesse, suivant la direction du vent, c’est-à-dire du nord-est au sud-ouest.
Situation terrible, que celle de ces infortunés ! Ils n’étaient évidemment plus maîtres de l’aérostat. Leurs tentatives ne pouvaient aboutir. L’enveloppe du ballon se dégonflait de plus en plus. Le fluide s’échappait sans qu’il fût aucunement possible de le retenir. La descente s’accélérait visiblement, et, à une heure après midi, la nacelle n’était pas suspendue à plus de six cents pieds au-dessus de l’Océan.
C’est que, en effet, il était impossible d’empêcher la fuite du gaz, qui s’échappait librement par une déchirure de l’appareil.
En allégeant la nacelle de tous les objets qu’elle contenait, les passagers avaient pu prolonger, pendant quelques heures, leur suspension    dans    l’air.    Mais    l’inévitable catastrophe ne pouvait qu’être retardée, et, si quelque terre ne se montrait pas avant la nuit, passagers,    nacelle    et    ballon    auraient définitivement disparu dans les flots.La seule manœuvre qu’il y eût à faire encore fut faite à ce moment. Les passagers de l’aérostat étaient évidemment des gens énergiques, et qui savaient regarder la mort en face. On n’eût pas entendu un seul murmure s’échapper de leurs lèvres. Ils étaient décidés à lutter jusqu’à la dernière seconde, à tout faire pour retarder leur chute. La nacelle n’était qu’une sorte de caisse d’osier, impropre à flotter, et il n’y avait aucune possibilité de la maintenir à la surface de la mer, si elle y tombait.
À deux heures, l’aérostat était à peine à quatre cents pieds au-dessus des flots.
En ce moment, une voix mâle – la voix d’un homme dont le cœur était inaccessible à la crainte – se fit entendre. À cette voix répondirent des voix non moins énergiques.
« Tout est-il jeté ?
– Non ! Il y a encore dix mille francs d’or ! »
Un sac pesant tomba aussitôt à la mer.
« Le ballon se relève-t-il ?
– Un peu, mais il ne tardera pas à retomber !
– Que reste-t-il à jeter au dehors ?
– Rien !
– Si !… La nacelle !
– Accrochons-nous au filet ! et à la mer la nacelle ! »
C’était, en effet, le seul et dernier moyen d’alléger l’aérostat. Les cordes qui rattachaient la nacelle au cercle furent coupées, et l’aérostat, après sa chute, remonta de deux mille pieds.
Les cinq passagers s’étaient hissés dans le filet, au-dessus du cercle, et se tenaient dans le réseau des mailles, regardant l’abîme.
On sait de quelle sensibilité statique sont doués les aérostats. Il suffit de jeter l’objet le plus léger pour provoquer un déplacement dans le sens vertical. L’appareil, flottant dans l’air, se comporte comme une balance d’une justesse mathématique. On comprend donc que, lorsqu’il est délesté d’un poids relativement considérable, son déplacement soit important et brusque. C’est ce qui arriva dans cette occasion.Mais, après s’être un instant équilibré dans les zones supérieures, l’aérostat commença à redescendre. Le gaz fuyait par la déchirure, qu’il était impossible de réparer.
Les passagers avaient fait tout ce qu’ils pouvaient faire. Aucun moyen humain ne pouvait les sauver désormais. Ils n’avaient plus à compter que sur l’aide de Dieu.
À quatre heures, le ballon n’était plus qu’à cinq cents pieds de la surface des eaux.
Un aboiement sonore se fit entendre. Un chien accompagnait les passagers et se tenait accroché près de son maître dans les mailles du filet.
« Top a vu quelque chose ! » s’écria l’un des passagers.
Puis, aussitôt, une voix forte se fit entendre : « Terre ! terre ! »

Le ballon, que le vent ne cessait d’entraîner vers le sud-ouest, avait, depuis l’aube, franchi une distance considérable, qui se chiffrait par centaines de milles, et une terre assez élevée venait, en effet, d’apparaître dans cette direction.Mais cette terre se trouvait encore à trente milles sous le vent. Il ne fallait pas moins d’une grande heure pour l’atteindre, et encore à la condition de ne pas dériver. Une heure! Le ballon ne se serait-il pas auparavant vidé de tout ce qu’il avait gardé de son fluide ?
Telle était la terrible question ! Les passagers voyaient distinctement ce point solide, qu’il fallait atteindre à tout prix. Ils ignoraient ce qu’il était, île ou continent, car c’est à peine s’ils savaient vers quelle partie du monde l’ouragan les avait entraînés ! Mais cette terre, qu’elle fût habitée ou qu’elle ne le fût pas, qu’elle dût être hospitalière ou non, il fallait y arriver !
Or, à quatre heures, il était visible que le ballon ne pouvait plus se soutenir. Il rasait la surface de la mer. Déjà la crête des énormes lames avait plusieurs fois léché le bas du filet, l’alourdissant encore, et l’aérostat ne se soulevait plus qu’à demi, comme un oiseau qui a du plomb dans l’aile.Une demi-heure plus tard, la terre n’était plus qu’à un mille, mais le ballon, épuisé, flasque, distendu, chiffonné en gros plis, ne conservait plus de gaz que dans sa partie supérieure. Les passagers, accrochés au filet, pesaient encore trop pour lui, et bientôt, à demi plongés dans la mer, ils furent battus par les lames furieuses. L’enveloppe de l’aérostat fit poche alors, et le vent s’y engouffrant, le poussa comme un navire vent arrière. Peut-être accosterait-il ainsi la côte !
Or, il n’en était qu’à deux encablures, quand des cris terribles, sortis de quatre poitrines à la fois, retentirent. Le ballon, qui semblait ne plus devoir se relever, venait de refaire encore un bond inattendu, après avoir été frappé d’un formidable coup de mer. Comme s’il eût été délesté subitement d’une nouvelle partie de son poids, il remonta à une hauteur de quinze cents pieds, et là il rencontra une sorte de remous du vent, qui, au lieu de le porter directement à la côte, lui fit suivre une direction presque parallèle. Enfin, deux minutes plus tard, il s’en rapprochait obliquement, et il retombait définitivement sur le sable du rivage, hors de la portée des lames.Les passagers, s’aidant les uns les autres, parvinrent à se dégager des mailles du filet. Le ballon, délesté de leur poids, fut repris par le vent, et comme un oiseau blessé qui retrouve un instant de vie, il disparut dans l’espace.
La nacelle avait contenu cinq passagers, plus un chien, et le ballon n’en jetait que quatre sur le rivage.
Le passager manquant avait évidemment été enlevé par le coup de mer qui venait de frapper le filet, et c’est ce qui avait permis à l’aérostat allégé, de remonter une dernière fois, puis, quelques instants après, d’atteindre la terre.
À peine les quatre naufragés – on peut leur donner ce nom – avaient-ils pris pied sur le sol, que tous, songeant à l’absent, s’écriaient :
« Il    essaye    peut-être    d’aborder    à    la    nage ! Sauvons-le ! sauvons-le ! »

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Lire et relire – Plutarque, Vies parallèles

Posté par Serge Bénard le 5 juin 2011

Plutarque
Vies parallèles
Trad. Ricard – 1862 et Talbot – 1880◄   Vie de Coriolan    Comparaison de Coriolan et Alcibiade    Vie d’Alcibiade   ►

 

 


1

La famille des Marcius à Rome était patricienne ; elle produisit plusieurs personnages illustres, parmi lesquels on compte Ancus Marcius, petit-fils de Numa, successeur de Tullus Hostilius au trône. Elle eut aussi Publius et Quintus Marcius, qui procurèrent à la ville l’eau la plus belle et la plus abondante ; et Censorinus, qui, élevé deux fois à la censure par le peuple romain, fit ensuite porter la loi par laquelle l’exercice de cette charge était interdit à ceux qui en auraient déjà rempli les fonctions. Gaius Marcius, dont j’écris la vie, ayant perdu son père en bas âge, fut élevé par sa mère ; et son exemple fit voir que si l’état d’orphelin expose à bien des inconvénients, il n’empêche pas de devenir un grand homme, et de s’élever au-dessus des autres. C’est donc à tort que les hommes lâches lui imputent leur bassesse, en la rejetant sur le peu de soin qu’on a pris d’eux dans leur enfance. Il est vrai aussi que ce même Coriolan a justifié l’opinion de ceux qui prétendent qu’une nature forte et vigoureuse, quand l’éducation lui manque, semblable à une bonne terre mal cultivée, produit beaucoup de mauvais fruits mêlés avec les bons. La force de son caractère, sa fermeté inébranlable dans ce qu’il avait une fois résolu, lui donnèrent cette ardeur impétueuse qui lui faisait souvent exécuter les plus grandes choses. Mais, d’un autre côté, sa colère implacable, son inflexible opiniâtreté, le rendaient peu propre au commerce des hommes. Si l’on admirait sa persévérance dans les travaux, son indifférence pour les plaisirs, son mépris pour les richesses, qualités qu’on appelait avec raison force, tempérance et droiture ; on ne pouvait, dans les rapports de la vie civile, souffrir son humeur sauvage, ses manières dures et hautaines : tant il est vrai que le plus grand fruit que les hommes puissent retirer du commerce agréable des Muses, c’est de vaincre, d’adoucir leur naturel par l’instruction et par les lettres, de le rendre docile à la raison, qui bannit tous les excès, et fait garder en tout la modération !


2

Le courage militaire était alors la qualité la plus honorée à Rome ; ce qui le prouve, c’est qu’appliquant à l’espèce la dénomination du genre, on donnait à la vaillance le nom même de la vertu. Marcius, né avec plus de passion pour les armes qu’aucun autre Romain, s’accoutuma dès son enfance à les manier. Persuadé que les armes artificielles ne sont d’aucune utilité à ceux qui n’ont pas exercé celles qu’ils ont reçues de la nature, il forma tellement son corps à toutes sortes d’exercices et de combats, qu’il devint très léger à la course ; que dans la lutte il avait une force extraordinaire ; et que sur le champ de bataille ceux qu’il avait une fois saisis ne pouvaient plus se tirer de ses mains. Les jeunes gens qui disputaient avec lui de courage et de vertu, lorsqu’ils étaient vaincus, attribuaient toujours leur défaite à cette force de corps qui résistait aux plus grands travaux, et le rendait invincible.

 


3

 

Il était encore fort jeune lorsqu’il fit ses premières armes. Tarquin le Superbe, chassé du trône et battu en plusieurs rencontres, voulut tenter un dernier effort, et marcha contre Rome à la tête de plusieurs peuples du Latium et des autres contrées de l’Italie qui le suivaient, moins par intérêt pour lui que par le désir d’arrêter les progrès des Romains, qui leur donnaient de la jalousie et de la crainte. Dans cette bataille, où les deux partis eurent tour à tour du désavantage et des succès, Marcius, qui combattait avec un courage extraordinaire sous les yeux du dictateur, ayant vu un Romain qui venait d’être renversé, courut à son secours, lui fit un rempart de son corps, et tua l’ennemi qui venait pour l’achever. Après la victoire, il fut un des premiers que le général honora d’une couronne de chêne. C’est la récompense que les Romains ont coutume de donner à celui qui a sauvé la vie d’un citoyen : soit qu’ils aient voulu par là faire honneur au chêne, à cause des Arcadiens, que l’oracle d’Apollon a appelés mangeurs de glands ; soit parce que cet arbre est fort commun, et que les généraux le trouvent facilement partout pour cet usage ; ou enfin parce que le chêne étant consacré à Jupiter, le protecteur des villes, cette espèce de couronne leur a paru la plus convenable pour le soldat qui avait sauvé un citoyen. D’ailleurs, le chêne est le plus fertile des arbres sauvages, et le plus fort des arbres francs. Les premiers hommes y trouvaient leur nourriture dans le gland, et leur boisson dans le miel. Enfin, en leur donnant le gui dont on fait la glu, si utile pour la chasse, il fournissait leur table de différentes espèces d’animaux. On dit que Castor et Pollux apparurent aux Romains dans cette bataille ; et qu’aussitôt après le combat ils furent vus à Rome dans la place publique, sur leurs chevaux couverts de sueur, et qu’ils annoncèrent la victoire près de la fontaine où ils ont encore aujourd’hui un temple. De là ce jour célèbre par un si grand exploit, et qui est celui des ides de juillet, fut consacré à ces divinités.

 


4

 

Les lueurs passagères d’une réputation prématurée suffisent pour éteindre le désir de la gloire dans le coeur des jeunes gens médiocrement passionnés pour elle ; c’en est assez pour apaiser en eux une soif facile à satisfaire. Mais l’homme doué d’une âme forte et généreuse puise, dans les premiers honneurs qu’il reçoit, une nouvelle ardeur pour en mériter encore. Poussé comme par un vent rapide aux plus hautes destinés, la récompense de ce qu’il a fait semble lui prescrire l’engagement de mieux faire à l’avenir. Il aurait honte de trahir sa gloire, en ne la surpassant pas par de plus grands exploits. Marcius, plein de ces sentiments, et devenu rival de lui-même, s’efforça d’être, pour ainsi dire, chaque jour un nouvel homme ; il ajouta sans cesse à ses belles actions des actions plus belles encore : il entassa dépouilles sur dépouilles ; il vit les derniers généraux sous lesquels il servit se disputer avec les premiers à qui lui décernerait de plus grandes récompenses, et lui rendrait des témoignages plus honorables. Les Romains avaient alors plusieurs guerres à soutenir, dans lesquelles il se donna un grand nombre de batailles ; il n’y en eut pas une seule où Marcius ne méritât des couronnes et des prix d’honneur.

 


5

 

La gloire était, pour les autres, l’objet et la fin de leur vertu. La tendresse de Marcius pour sa mère, le désir de lui plaire étaient le seul mobile qui exaltait son courage. Quand elle avait entendu les louanges qu’on lui donnait ; qu’elle l’avait vu recevoir des couronnes ; que, le tenant dans ses bras, elle l’arrosait de ses larmes, il était au comble de la gloire et du bonheur. Épaminondas fit, dit-on, paraître la même affection lorsqu’il regarda comme son plus grand bonheur d’avoir eu son père et sa mère pour témoins de sa victoire de Leuctres. Ce général eut la satisfaction de les voir l’un et l’autre partager la joie de ce succès, et l’en féliciter. Mais Murcius, qui croyait juste de s’acquitter envers sa mère de toute la reconnaissance qu’il aurait due à son père, s’il eût été vivant, ne pensait pas être dégagé de sa dette par tous les honneurs, par tous les plaisirs qu’il procurait à Volumnie. Ce fut à la prière de sa mère, et pour céder à ses instances, qu’il se maria ; et lors même qu’il eut des enfants, il habita toujours avec elle sous le même toit. Marcius s’était déjà acquis à Rome, par sa vertu, beaucoup de réputation et de crédit, lorsque le sénat, pour soutenir les nobles, provoqua le mécontentement du peuple, qui se plaignait de l’oppression des usuriers. Ceux des citoyens qui n’avaient qu’un bien modique le voyaient saisi et vendu à l’encan ; et ceux qui n’avaient rien payaient de leurs personnes, et étaient jetés dans des prisons. Vainement ils montraient sur leurs corps les cicatrices des blessures qu’ils avaient reçues en combattant pour leur patrie dans plusieurs expéditions, et en dernier lieu dans la guerre contre les Sabins, qu’ils avaient faite sur la parole que les riches leur avaient donnée de les traiter avec plus de douceur, et sur le décret du sénat qui rendait le consul Marcus Valérius garant de cette promesse. Mais quand ils virent qu’après avoir vaillamment combattu dans cette guerre et triomphé des ennemis, les créanciers ne relâchaient rien de leur rigueur accoutumée, que le sénat paraissant avoir oublié ses promesses, les laissait traîner et retenir en prison pour gage de leurs dettes, alors ils se soulevèrent, et bientôt la ville fut en proie aux troubles et à la sédition. Les ennemis, instruits de la mésintelligence qui régnait dans Rome, entrèrent sur son territoire, qu’ils mirent à feu et à sang. Les consuls ayant fait convoquer tous ceux qui étaient en âge de porter les armes, personne n’obéit. Les magistrats furent partagés d’opinions : les uns voulaient qu’on se relâchât de quelque chose en faveur des pauvres ; les autres soutenaient un avis tout contraire. De ce nombre était Marcius ; non que dans cette affaire il attachât un grand prix à l’argent ; mais il regardait cette entreprise du peuple comme un essai de son audace et de sa désobéissance aux lois ; et il représentait aux magistrats que, s’ils étaient sages, ils arrêteraient et éteindraient au plus tôt cette première étincelle de révolte.

 

Lire la suite : http://fr.wikisource.org/wiki/Vie_de_Coriolan

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Lire et relire – Louis Hémon, Écrits sur le Québec

Posté par Serge Bénard le 2 juin 2011

Louis Hémon
1880-1913
Écrits sur le Québec
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection Littérature québécoise Volume 110 : version 1.1

Les textes de Louis Hémon qui traitent du Québec sont intéressants sous maints aspects. La plupart traite de son sujet de prédilection : le sport, qui, pour lui, est un moyen de se réaliser mais aussi de se faire respecter. Certains textes ont été publiés, évidemment, comme la date de parution l’indique, à titre posthume. Les textes ont d’abord, pour la plupart, paru soit dans La Presse de Montréal, ou dans le journal sportif français L’Auto. Le texte intitulé Itinéraire fait le récit de son arrivée au Québec, à partir de Liverpool en Angleterre.

«Cela n’empêche pas que nous sommes hautement civilisés, ici à Péribonka. Il y a un petit bateau à vapeur qui vient au village tous les deux jours, quand l’eau est navigable. Si le bateau se mettait en grève il faudrait pour aller au chemin de fer à Roberval faire le tour par la route du tour du lac, c’est-à-dire quatre-vingts kilomètres environ.
Ce qui me plaît ici, Poule, c’est que les manières sont simples et dépourvues de toute affectation. Quand on a quelque chose dans le fond de sa tasse on le vide poliment par-dessus son épaule ; et quant aux mouches dans la soupe il n’y a que les gens des villes, maniaques, un peu poseurs, qui les ôtent. On couche tout habillé, pour ne pas avoir la peine de faire sa toilette le matin, et on se lave à grande eau le dimanche matin. C’est tout. »
Louis Hémon, Lettre à sa sœur, 5 sept. 1912.


Itinéraire


De Liverpool à Québec

 

I

Au bureau de la ligne Allan, dans Cockspur Street, un employé présente les deux faces du dilemme d’une manière concise et frappante.
« Pour aller à Montréal, dit-il, vous avez le choix entre deux de nos services: celui de Liverpool et celui de Londres-Le Havre. Par Liverpool la traversée dure sept jours. Sur la ligne du Havre on mange à la française, avec du vin aux repas. La traversée dure treize jours. »
Pour un investigateur professionnel, le carnet à la main, à l’affût des généralisations faciles, c’était déjà là une occasion de contraste à établir, entre la hâte essentielle des Anglo-Saxons et
l’indolence de nos compatriotes qui se résignent fort bien à faire la traversée sur un vieux bateau, et à y consacrer deux semaines, pourvu qu’ils puissent jusqu’à Montréal manger à la française, et lamper le Médoc deux fois par jour. Mais après huit ans de Londres les contrastes anglo-français ont perdu leur relief, et les généralisations ne semblent plus aussi faciles ni aussi sûres. Je n’ai songé qu’à peser le pour et le contre.
Treize jours en mer; c’est tentant. Mais octobre s’avance déjà, et il est bon de se ménager quelques semaines pour aviser, une fois là-bas, avant que ne descende l’hiver – cet hiver canadien qu’on s’imagine si redoutable de loin. Je suis donc parti par Liverpool, quatre jours plus tard.
…Sept jours de mer. Bonne mer, pas assez houleuse pour être gênante, assez pour n’être point insipide. Donc peu de malades ou tout au moins peu de gens qui soient franchement malades ;    un    assez    grand    nombre,    que l’appréhension bouleverse, conservent pendant toute cette semaine le teint curieusement verdâtre des inquiets, ou bien descendent gaillardement dans la salle à manger, le matin, gais et farauds, taquinent un œuf ou une assiette de gruau, et remontent sur le pont sans attendre la fin du repas ; oh ! sans précipitation ; dignement ; mais en détournant des victuailles leurs narines qui palpitent, et jetant à leurs voisins de table quelque prétexte ingénieux.
Passagers de toutes sortes: pas mal de Canadiens qui ont passé l’été en Angleterre, et rentrent ; plusieurs jeunes Anglais qui font la traversée pour la première fois, envoyés par des maisons de commerce de leur pays ; et quelques autres qui sont partis à l’aventure et bien que ce soit la mauvaise saison. Entre ces derniers un lien subtil semble s’établir. Ils se jaugent l’un l’autre à la dérobée, et songent : « Celui-là a-t-il plus de chances que moi de réussir ? Combien d’argent a- t-il dans sa poche; c’est-à-dire: Combien de temps pourra-t-il attendre, s’il faut attendre, sans avoir    faim ? »    Et    l’on    note    les    contours    des épaules et l’expression de la figure, à moitié fraternellement,    à    moitié    en    rival :    « S’il    ne trouve pas le travail qu’il veut, cet employé à poitrine plate, sera-t-il de taille à faire le travail qu’il trouvera ? »Car l’optimisme qui est en somme général parmi eux est des plus raisonnable. L’on n’en voit guère qui s’imaginent aller vers un Eldorado magnifique, d’où ils pourront revenir après très peu d’années pour vivre chez eux dans l’aisance. Ils espèrent évidemment réussir là mieux qu’en Angleterre, puisqu’ils sont partis ; mais ils se rendent compte aussi qu’ils y trouveront une lutte plus âpre, un climat beaucoup plus dur, et surtout cette atmosphère de cruauté simple d’un pays jeune qui est en marche et n’a guère le temps de s’arrêter pour plaindre et secourir ceux qui tombent en route, n’ayant pas réussi.Aussi tel d’entre eux qui a pu s’équiper complètement, payer son passage en seconde classe et garder encore quelques livres en poche a-t-il pourtant quelques minutes d’inquiétude de temps en temps. Installé sur le pont dans sa chaise longue, il regarde la longue houle monotone de l’Atlantique, et songe.
« … Nous ne sommes guère que trois ou quatre sur ce bateau-ci qui soyons partis à l’aventure. C’est la mauvaise saison… » Et il essaie d’évaluer à peu près tous les « x » du problème ; le froid de l’hiver qui vient ; le vrai grand froid qu’il ne connaît pas encore ; les conditions de vie et de travail dans ce pays nouveau ; les chances qu’il a de trouver de suite ou presque de suite un emploi qui le fasse vivre.Des phrases des opuscules officiels sur l’émigration lui remontent à la mémoire… « Les ouvriers agricoles et les artisans sont ceux qui doivent aller au Canada, et les seuls qui aient une certitude de réussite… Les hommes exerçant des professions libérales, les employés, etc. etc. auraient tort d’émigrer… »
Les artisans et les paysans, il y en a sur ce bateau,    mais    en    troisième    classe ;    ceux-là trouveront du travail sitôt débarqués et n’ont aucun sujet d’inquiétude. L’homme appartenant à une de ces diverses classes « qui auraient tort d’émigrer», est au contraire en proie à un malaise; il se lève et va rejoindre d’autres passagers qui n’en sont pas à leur premier voyage
pour leur demander un encouragement indirect.
Négligemment,    il    interroge :    « Aviez-vous quelque chose en vue, vous, quand vous avez traversé pour la première fois ? »
L’un répond « Oui ». Un autre dit : « Non… mais c’était au printemps ; en ce moment c’est la mauvaise saison, voyez-vous ! »
La mauvaise saison… Il n’est pas d’expression plus décourageante ; et la silhouette du continent dont on approche, silhouette contemplée si souvent sur les cartes qu’elle se matérialise automatiquement lorsqu’on y songe, prend un aspect menaçant et hostile. Tous les jeunes gens qui « auraient tort d’émigrer », et qui ont émigré pourtant, s’efforcent d’imaginer quelques-unes des rigueurs qui les attendent ; ils passent en revue tous les métiers divers qu’ils se croient capables d’exercer au besoin ; et ils finissent par se dire qu’ils « se débrouilleront bien », et par s’envelopper douillettement de leur couverture de voyage, pour jouir pleinement de ce qu’ils ont d’assuré : une demi-semaine encore de confort, avec quatre copieux repas par jour qui paraissent importants et précieux à l’approche de toute cette incertitude.D’autres n’ont aucune espèce d’inquiétude ; ce sont ceux qui ne vont pas au Canada pour réussir, mais simplement pour vivre leur vie « en long et en large » et voir quelque chose qu’ils n’ont pas encore vu. Ils ne s’inquiètent pas, parce que ce qui leur arrivera sera forcément quelque chose de neuf, et par conséquent de bienvenu.
À cinq jours de Liverpool un brouillard épais descend sur la mer, et il commence à faire froid. Un des officiers du navire explique que nous sommes sous le vent du Labrador, et pour tous ceux des passagers qui en sont à leur première traversée rien que ce nom « Labrador », semble faire encore descendre la température de plusieurs degrés.
Nous passerons trop loin de Terre-Neuve pour en voir la côte; et nous ne croiserons pas d’icebergs non plus, car en cette saison ils ont déjà passé, s’en allant majestueusement vers le Sud, tout au long des mois d’été, fondant un peu tous les jours : un pèlerinage qui est aussi une sorte de lent suicide…La première terre aperçue est donc l’île d’Anticosti. En bon Français, j’ai toujours mis mon point d’honneur à ne connaître un peu la géographie que des pays par où j’ai passé. J’ignorais donc tout simplement l’existence de cette île, qui a pourtant plusieurs titres de gloire. Elle est à peu près de la taille de la Corse d’abord ; et, au fait, d’où lui vient ce nom de consonance    italienne ?    Mais,    surtout,    elle appartient à M. Henri Menier.
La dynastie des chocolatiers s’est montrée infiniment plus moderne et plus avisée que celle des sucriers dans ses acquisitions de territoire. M. Menier n’a pas eu à occuper Anticosti de vive force, il s’est contenté de l’acheter ; j’ignore à quel prix ; mais vu les dimensions de ce lopin de terre, le mètre carré a dû lui revenir à peu de chose. Il ne s’est pas réduit à acquérir l’île ; il y vient assez régulièrement dans son yacht pendant l’été. Anticosti reste naturellement partie du territoire canadien et ressortit donc indirectement au trône britannique ; mais les pouvoirs d’un propriétaire sont vastes, et la légende dit que M. Menier a fait de son île une petite colonie franco- canadienne, d’où les gens de langue anglaise sont poliment exclus. Il y a installé des exploitations de forêts, quelques autres industries et il vient là en czar, lorsqu’il lui plaît, vivre quelques semaines au milieu de son bon peuple et chasser l’ours et le caribou.Seulement – l’éternelle leçon d’humilité – l’infiniment    grand,    financièrement    et territorialement parlant, est en butte aux persécutions de l’infiniment petit. L’illustre chocolatier poursuit d’année en année une lutte sans succès et sans espoir contre les moustiques et les maringouins, qui sont le fléau des terrains boisés et humides pendant la saison chaude ; et moustiquaires, voilettes de gaze, lotions diverses destinées à inspirer aux moustiques le dégoût de la peau humaine, arrivent à peine à rendre supportable au maître d’Anticosti le séjour de ses terres.
Nous ne voyons, nous, de son île, qu’une interminable côte basse, brune, lointaine, que le brouillard montre et cache comme en un jeu ; puis quand vers le soir le brouillard se lève on s’aperçoit que cette côte a disparu, et c’est de nouveau l’apparence de la pleine mer. Seulement la vue de cette première terre transatlantique, et le souvenir des cartes souvent consultées, nous rend presque sensible la proximité des deux rives du Golfe du Saint-Laurent, rives toujours hors de vue, mais qui se resserrent sur nous d’heure en heure.

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Lire et relire – Michel Zévaco, Les Pardaillan

Posté par Serge Bénard le 31 mai 2011

Michel Zévaco
Les Pardaillan
roman
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents Volume 914 : version 1.0

La série des Pardaillan comprend :
1. Les Pardaillan. 2. L’épopée d’amour. 3. La Fausta. 4. Fausta vaincue. 5. Pardaillan et Fausta. 6. Les amours du Chico. 7. Le fils de Pardaillan. 8. Le fils de Pardaillan (suite). 9. La fin de Pardaillan. 10. La fin de Fausta.

Les Pardaillan
Édition de référence : Robert Laffont, coll. Bouquins. Édition intégrale.

I

Les deux frères

La maison était basse, toute en rez-de- chaussée, avec un humble visage. Près d’une fenêtre ouverte, dans un fauteuil armorié, un homme, un grand vieillard à tête blanche ; une de ces rudes physionomies comme en portaient les capitaines qui avaient survécu aux épopées guerrières du temps du roi François Ier.
Il fixait un morne regard sur la masse grise du manoir féodal des Montmorency, qui dressait au loin dans l’azur l’orgueil de ses tours menaçantes.
Puis ses yeux se détournèrent.
Un soupir terrible comme une silencieuse imprécation, gonfla sa poitrine ; il demanda :
– Ma fille ?… Où est ma fille ?… Une servante, qui rangeait la salle, répondit :
–Mademoiselle a été au bois cueillir du muguet.
– Oui, c’est vrai ; c’est le printemps. Les haies embaument. Chaque arbre est un bouquet. Tout rit, tout chante, des fleurs partout. Mais la fleur la plus belle, ma Jeanne, ma noble et chaste enfant, c’est toi…
Son regard, alors, se reporta sur la formidable silhouette du manoir accroupi sur la colline, comme un monstre de pierre qui l’eût guetté de loin…
– Tout ce que je hais est là ! gronda-t-il. Là est la puissance qui m’a brisé, anéanti ! Oui, moi, seigneur de Piennes, autrefois maître de toute une contrée, j’en suis réduit à vivre presque misérable, dans cet humble coin de terre que m’a laissé la rapacité du Connétable !… Que dis-je, insensé ! Mais ne cherche-t-il pas, en ce moment même, à me chasser de ce dernier refuge !… Qui sait si demain ma fille aura encore une maison où s’abriter ! Ô ma Jeanne… tu cueilles des fleurs… tes dernières fleurs peut-être !…
Deux larmes silencieuses creusèrent un amer sillon parmi les rides de ce visage désespéré.
Soudain, il pâlit affreusement : un cavalier, vêtu de noir mettait pied à terre devant la maison, entrait et s’inclinait devant lui !…
– Enfer !… Le bailli de Montmorency !…
– Seigneur de Piennes, dit l’homme noir, je viens de recevoir de mon maître le connétable un papier que j’ai ordre de vous communiquer à l’instant.
– Un    papier,    murmura    le    vieillard,    tandis qu’un grand frisson d’angoisse le secouait tout entier.
– Sire de Piennes, pénible est ma mission : ce papier que voici, c’est la copie d’un arrêt du Parlement de Paris en date d’hier, samedi 25 avril de cet an 1553.
– Un    arrêt    du    Parlement !    s’exclama sourdement le seigneur de Piennes qui se dressa tout droit et croisa les bras. Parlez, monsieur. De quel nouveau coup me frappe la haine du connétable ? Voyons ! dites !
– Seigneur, dit le bailli d’une voix basse et comme honteuse, l’arrêt porte que vous occupez indûment le domaine de Margency ; que le roi Louis XII outrepassa son droit en vous conférant la propriété de cette terre qui doit faire retour à la maison de Montmorency, et qu’il vous est enjoint de restituer castel, hameau, prairies et bois dans le délai d’un mois…Le seigneur de Piennes ne fit pas un mouvement, pas un geste. Seulement, une pâleur plus grande se répandit sur son visage, et, dans le silence de la salle, tandis qu’au-dehors, sur une branche de prunier fleuri, chantait une fauvette, sa voix tremblante s’éleva :– Ô mon digne sire Louis douzième ! et vous, illustre François Ier ! sortirez-vous de vos tombes pour voir comme on traite celui qui, sur quarante champs de bataille, a risqué sa vie et versé son sang ? Revenez, sires ! Et vous assisterez à ce grand spectacle du vieux soldat dépouillé parcourant les routes de l’Île-de-France pour mendier un morceau de pain !
Devant ce désespoir, le bailli trembla. Furtivement, il déposa sur une table le parchemin maudit, et il recula, gagna la porte et s’enfuit.Alors, dans la pauvre maison, on entendit une clameur funèbre déchirante :–Et ma fille! Ma fille! Ma Jeanne! Ma fille est    sans    abri !    Ma    Jeanne    est    sans    pain ! Montmorency ! malédiction sur toi et toute ta race !Le vieillard tendit ses poings crispés vers le manoir, ses yeux se convulsèrent… il s’évanouit.La catastrophe était effroyable. En effet, Margency, qui depuis Louis XII, appartenait au seigneur de Piennes, était tout ce qui restait de son ancienne splendeur à cet homme qui avait jadis gouverné la Picardie. Dans l’effondrement de sa fortune, il s’était réfugié dans cette pauvre terre enclavée dans les domaines du connétable. Et une seule joie l’avait jusqu’ici rattaché à la vie, une joie lumineuse et pure ; sa fille, sa Jeanne, sa passion, son adoration.
Le pauvre revenu de Margency mettait du moins la dignité de l’enfant hors de toute insulte.
Maintenant, c’était fini ! L’arrêt du Parlement, c’était, pour Jeanne de Piennes et son père, la misère honteuse, la misère sinistre, ce que le peuple, avec son génie de l’épithète picturale appelle : la misère noire !
Jeanne avait seize ans. Mince, frêle, fière, d’une exquise élégance, elle semblait une créature faite pour le ravissement des yeux, une émanation de ce radieux printemps, pareille, en sa grâce un peu sauvage, à une aubépine qui tremble sous la rosée au soleil levant.Ce dimanche 26 avril 1553, elle était sortie comme tous les jours, à la même heure.Elle avait pénétré dans la forêt de châtaigniers à laquelle s’appuyait Margency.
C’était vers le soir. Des parfums emplissaient le bois. Il y avait de l’amour dans l’air.
Sous bois, Jeanne, oppressée, une main sur son cœur, se mit à marcher rapidement en murmurant :– Oserai-je lui dire ? Ce soir, oui, dès ce soir, je parlerai !… je dirai ce secret terrible… et si doux !
Soudain, deux bras robustes et tendres l’enlacèrent. Une bouche frémissante chercha sa bouche :
– Toi, enfin ! Toi, mon amour…
– Mon François ! mon cher seigneur !…
– Mais qu’as-tu, mon aimée ? Tu trembles…
– Écoute,    écoute,    mon    François…    Oh !    je n’ose…
Il se pencha, l’enlaça d’une étreinte plus forte.
C’était un grand beau garçon au regard droit, au visage doux, au front haut et calme.
Or, ce jeune homme s’appelait François de Montmorency !… Oui ! c’était le fils aîné de ce connétable Anne qui venait d’arracher au seigneur de Piennes le dernier lambeau de sa fortune !
Leurs lèvres s’étaient unies !
Enlacés, ils marchaient lentement parmi les fleurs ouvertes, dont l’âme s’épandait en mystérieux effluves.
Parfois, un tressaillement agitait l’amante. Elle s’arrêtait, prêtait l’oreille et murmurait :
–On nous suit… on nous épie… as-tu entendu ?
– Quelque    bouvreuil    effarouché,    mon    doux amour…
– François ! François ! oh ! j’ai peur…
–Peur? enfant… qui donc oserait lever un regard sur toi alors que mon bras te protège !
– Tout m’inquiète… je tremble ! Depuis trois mois surtout… Ah ! j’ai peur…
– Chère aimée ! depuis trois mois que tu es mienne, depuis l’heure bénie où notre amour impatient a devancé la loi des hommes pour obéir à la loi de la nature, plus que jamais, Jeanne, tu es sous ma protection. Que crains-tu ? Bientôt tu porteras mon nom. La haine qui divise nos deux pères, je la briserai !…
– Je le sais, mon seigneur, je le sais ! Et même si ce bonheur ne m’était pas réservé, je serais heureuse encore d’être à toi tout entière. Oh ! aime-moi,    aime-moi,    mon    François !    car    un malheur est sur ma tête !– Je t’adore, Jeanne. J’en jure le ciel, rien au monde ne pourra faire que tu ne sois ma femme !
Un éclat de rire, sourdement, retentit tout près…
– Ainsi, continuait François, si quelque peine secrète t’agite, confie-la à ton amant… ton époux.
–Oui, oui!… ce soir. Écoute, à minuit, je t’attendrai… chez ma bonne nourrice… il faut que tu saches !… la nuit, j’oserai !
– À minuit, donc, bien-aimée…
– Et maintenant, va, pars… adieu… à ce soir…
Une dernière étreinte les unit. Un dernier baiser les fit frissonner. Puis François de Montmorency s’élança, disparut sous les fourrés.
Une minute Jeanne de Piennes demeura à la même place, émue, palpitante.
Enfin, avec un soupir, elle se retourna. Au même instant, elle devint très pâle : quelqu’un était devant elle – un homme d’une vingtaine d’années, figure violente, œil sombre, allure hautaine.Jeanne eut un cri d’épouvante :
– Vous, Henri ! vous !
Une indicible expression d’amertume crispa le visage du nouveau venu qui, d’une voix rauque, répondit :
– Moi, Jeanne ! Il paraît que je vous effraie ! Par la mort-dieu, n’ai-je donc pas le droit de vous parler… comme lui… comme mon frère !
Elle demeura tremblante. Et lui, éclatant de rire :
– Si je ne l’ai pas, ce droit, je le prends ! Oui, c’est moi Jeanne ! moi qui ai sinon tout entendu, du moins tout vu! Tout! vos baisers et vos étreintes ! Tout, vous dis-je ! par l’enfer ! Vous m’avez fait souffrir comme un damné! Et maintenant,    écoutez-moi !    Sang    du    Christ,    ne vous ai-je pas le premier déclaré mon amour ? Est-ce que je ne vaux pas François ?
Une étrange dignité exalta la jeune fille.
– Henri, dit-elle, je vous aime et vous aimerai toujours comme un frère… le frère de celui à qui j’ai donné ma vie. Et il faut que mon affection pour vous soit grande, puisque je n’ai jamais dit un mot à François… jamais je ne lui dirai… ah ! jamais !
– Ah !    c’est    plutôt    pour    lui    épargner    une inquiétude ! Mais dites-lui que je vous aime ! Qu’il vienne, les armes à la main, me demander des comptes !
– C’en est trop, Henri ! Ces paroles me sont odieuses, et j’ai besoin de toutes mes forces pour me souvenir encore que vous êtes son frère !
– Son    frère ?…    Son    rival !    Réfléchissez, Jeanne !…
–Ô mon François, dit-elle en joignant les mains, pardonne-moi d’avoir entendu et de me taire !
Le jeune homme grinça des dents, et haleta :
– Donc, vous me repoussez !… Parlez ! mais parlez donc !… Vous vous taisez ?… Ah ! prenez garde !– Puissent les menaces que je lis dans vos yeux retomber sur moi seule !
Henri frissonna.
– Au revoir, Jeanne de Piennes, gronda-t-il ; vous m’entendez ?… Au revoir… et non adieu !…
Alors ses yeux s’injectèrent. Il eut un geste violent, secoua la tête comme un sanglier blessé et se rua à travers la forêt.
– Puissé-je    être    seule    frappée !    balbutia Jeanne.
Et comme elle disait ces mots, quelque chose d’inconnu, de lointain, d’inexprimable, tressaillit au fond, tout au fond de son être. D’un geste instinctif, elle porta les mains à ses flancs, et tomba à genoux, prise d’une terreur folle, elle bégaya :
– Seule ! seule ! Mais, malheureuse, je ne suis plus seule! mais il y a en moi un être qui vit et veut vivre ! que je ne veux pas laisser mourir !…
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Lire et relire – Maxence van der Meersch, La maison dans la dune

Posté par Serge Bénard le 30 mai 2011

Maxence van der Meersch
La maison dans la dune
roman
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection Classiques du 20e siècle Volume 76 : version 1.0

La maison dans la dune
Édition de référence : Albin Michel, 1932. Le Livre de poche.

À mon père.

I

Sylvain allait de maison en maison proposer du tabac belge.
Il avait, pour sonner aux portes et faire ses offres à ses clients, une façon à lui, la façon des fraudeurs, qui ne savent jamais s’ils vont voir devant eux un ami ou un ennemi. Il appuyait sa bicyclette contre le mur, allait tirer la sonnette, et revenait à son vélo. Il l’enfourchait, posait le pied sur la pédale, se tenait prêt à démarrer. La porte s’ouvrait.
« Pas de tabac ? soufflait Sylvain.
– Pas cette semaine. »
La porte se refermait. Et Sylvain s’en allait plus loin, sonner à une autre porte.
Sylvain était un homme de trente ans, grand et large d’épaules, avec une tête qui plaisait par quelque chose de naïf et de franc répandu sur ses traits. Il avait des cheveux châtains, mal plantés, taillés en brosse et dominant son front haut. Son nez d’ancien boxeur était aplati et élargi à la base, sans être pour cela complètement déformé. Ses yeux bruns étaient petits et brillants, – celui qu’on lui voyait, tout au moins, car l’autre était entièrement masqué par une énorme enflure violacée. Cela l’enlaidissait, lui déformait le visage, sans parvenir à rendre antipathiques ses traits où se lisait une certaine douceur candide contrastant singulièrement avec son physique d’athlète. Il était vêtu en maçon. Il portait un lourd pantalon de velours d’Amiens, immense, descendant en vastes plis le long de ses jambes, et retenu à la taille par une ceinture de flanelle bleue. Sur le torse, il avait une espèce de gilet, taillé dans le même velours côtelé, et sur lequel étaient cousues des manches de lustrine noire solide. Aux pieds, des espadrilles blanches maculées. Tout son accoutrement était couvert de plaques de mortier, et d’une fine poussière de chaux. Il avait ficelé sur la barre horizontale du cadre de sa bicyclette une pelle de maçon, à fer carré. Et, tenant d’une main le guidon de son vélo, il équilibrait de l’autre, sur son épaule, un sac à ciment qui était censé contenir sa truelle et ses outils.« Pas de tabac ?– Une paire de paquets. »
Pour la femme qui les lui demandait, Sylvain tira de son sac deux paquets d’une demi-livre.
« Combien ? – Vingt francs. » Il reçut l’argent. « Faut pas repasser la semaine prochaine ? – Non. Dans quinze jours, tu pourras revenir. – Merci. »
Et Sylvain repartit plus loin, continua de sonner aux portes, partout où il avait des clients connus. Ailleurs, il n’allait pas, sauf dans les quartiers déserts, les hameaux en pleine campagne, les fermes isolées. Dans les villages, on peut se hasarder à sonner partout. Mais ici, en plein Dunkerque, on risquait à tout moment de tomber sur un agent, sur un « noir », douanier déguisé en civil, qui ne se laisserait pas abuser par l’honnête apparence du vêtement et du sac de maçon.« Pas de tabac ?… Pas de tabac ? »
Sur l’épaule de Sylvain, le sac s’allégeait. Sylvain, de tête, fit son calcul : il était parti avec sept kilos. Il en avait vendu un peu plus de quatre. Il payait son tabac vingt-cinq francs le kilo. Il le revendait de trente-cinq à quarante, suivant les têtes. Depuis ce midi, il avait gagné, comptait-il, à peu près, cinquante-cinq francs. Et ça n’était pas difficile. Les gens trouvent encore leur bénéfice à payer dix francs une demi-livre de tabac belge de bonne qualité, quand le tabac français le moins cher revient à plus de quinze francs.
Toute une chaîne d’intermédiaires vit ainsi de la fraude, depuis le maître fraudeur jusqu’aux revendeurs en détail. On paie le tabac belge seize francs, ce qui revient à onze francs en monnaie française. Le maître fraudeur donne six francs de «portage» aux hommes qu’il embauche pour l’apporter en France. Et il le revend vingt-cinq francs. Le revendeur, comme Sylvain, prend lui aussi un bénéfice d’une dizaine de francs. Et ses clients, des cafetiers en général, revendent encore le plus souvent le tabac à des amateurs, en prélevant sur la marchandise une quatrième dîme.« C’est assez pour aujourd’hui, pensa Sylvain. Je peux rentrer. »
Et, après avoir encore passé dans deux ou trois estaminets, il remonta définitivement sur sa bicyclette, et prit la route de Furnes. Il sortit de Dunkerque, suivit un moment, le long du canal, la route de Dunkerque à Furnes, s’engagea sur un pont, et obliquant dans la direction de la mer, il arriva dans la partie désertique et sablonneuse du littoral, qui s’étend, toute nue, aride et presque inculte, sur des kilomètres et des kilomètres, jusqu’à Bray-Dunes et la frontière belge. Il roula encore un moment par un étroit chemin qui traversait ce pays triste, proche de la côte, où de maigres cultures, des prairies à l’herbe rare, des jardinets où ne poussait bien que la pomme de terre, alternaient avec d’immenses surfaces stériles, abandonnées à l’envahissement des dunes. C’était une contrée morne, sèche, parcourue par un vent dur et salin, qui piquait la peau. Une impalpable poussière de sable passait en sifflant dans les herbes, s’accumulait sur le chemin, y dessinait des lignes en croissants, comme de minuscules cordons de dunes. Et au loin, une rafale plus forte les emportait de nouveau, les brassait en colonnes tournoyantes qu’on voyait courir comme des trombes, jusqu’à perte de vue. Et d’autres colonnes descendaient sans arrêt des collines de sable qui s’élevaient entre le pays et la mer. Elles arrivaient, passaient avec un crépitement sec dans les buissons âpres et rabougris, entouraient parfois Sylvain d’un tourbillon en spirale, essaim impalpable de danseuses aériennes. Lentement, cette féerique invasion s’étalait sur la plaine, y déposait ces incessants apports de sable, surélevait peu à peu le niveau du sol. Tout s’enlisait irrésistiblement. Du côté de la mer, les rares maisons que rencontrait Sylvain étaient enterrées, comme noyées déjà dans l’assaut des dunes. On connaissait ainsi, tout près de Zuydcoote, un clocher où l’on entrait par les fenêtres, et que les vieilles gens disaient être le survivant d’un village enfoui.Dans cette solitude, Sylvain roulait, la tête baissée, la visière de sa casquette rabattue sur les yeux, pour les abriter. Il arriva dans un hameau isolé, bâti le long du chemin, et tournant le dos au vent de la mer. C’était là qu’il habitait. Il n’y avait que sept ou huit maisons, dont une épicerie où l’on vendait aussi du pain. C’étaient d’anciennes maisons de pêcheurs, maintenant louées à des ouvriers qui travaillaient pour la plupart à Dunkerque ou aux grandes aciéries toutes proches. Elles étaient vieilles, faites en brique jaune pâle, suivant la mode du pays, et couvertes de tuiles rouges que le vent perpétuel érodait et avivait d’une incessante tombée de poussière de sable. Sa lente action avait même, par place, tracé dans la brique des stries d’usure. Elles semblaient toutes petites, ces maisons, à demi enfouies, basses sous leur grand toit, perdues ainsi au milieu de cette plaine démesurée, que limitaient au nord et au sud seulement les lignes parallèles des dunes et du canal maritime, mais qui s’étendait à droite et à gauche jusqu’au plus lointain de l’horizon.Sylvain vivait là depuis dix ans, pourtant, accoutumé à cet isolement, à cette tristesse plate, ininterrompue, où pas un arbre, pas un clocher, rien que l’ondulation monotone des dunes, et, par place, un hérissement de buissons rachitiques, n’arrêtait le regard. Il arriva devant sa maison, qui était l’avant-dernière de la rangée. Et il sauta de vélo, poussa la porte, et entra.« Bonsoir, Germaine, souhaita-t-il.
– Bonsoir, dit sa femme. T’as bien vendu ?
– Ça va. »
Sylvain se débarrassa de son sac, poussa son vélo jusqu’à la courette, et revint.
Germaine était une belle créature, bien plantée, la chair saine, l’œil noir et vif sous des sourcils fournis et fortement arqués. Ses lèvres grasses, son teint frais, ses joues charnues lui donnaient un air appétissant et sensuel, que ne démentait pas l’indolence un peu molle des gestes. On la sentait ennemie de l’effort, lasse des tribulations de sa vie passée, du temps où elle traînait le trottoir, avant que Sylvain s’éprît d’elle et l’épousât. – Elle était assise près de la fenêtre, et reprisait paisiblement des bas.En face d’elle était Louise, la grosse maîtresse de César, le meilleur camarade de Sylvain. C’était une brave femme, honnête et un peu bonasse, qui aimait très sincèrement son pseudo- mari, malgré le trafic du tabac auquel il l’employait souvent quand l’ouvrage pressait. César, lui, était un contrebandier enragé, qui depuis vingt ans, malgré d’incessants conflits avec la douane et la police, ne savait revenir à la vie normale. Ancien boxeur comme l’avait été Sylvain, il était peu à peu tombé à une amoralité complète, mené malgré lui par des passions violentes, qui avaient causé sa déchéance. – Il était installé près du feu, et fumait cigarette sur cigarette, en attendant Sylvain.
Revenu de la cour, Sylvain ôta sa casquette, l’accrocha à un clou, contre le mur.
« Qu’est-ce que t’as à l’œil ? demanda alors Germaine.
– Un    coup    de    poing »,    expliqua    Sylvain, brièvement. César tourna la tête : « Tu t’es laissé faire ça ?– Je pense que tu aurais fait comme moi, dit Sylvain sans se froisser. J’ai rencontré deux noirs…
– Où ?
– Juste en arrivant à Dunkerque. »
Germaine quitta son raccommodage, et César cessa de fumer.
« Ils t’ont pris ton tabac ?
– Non. Ils m’avaient arrêté juste au tournant de l’octroi. Je me suis cassé le nez dessus, pour dire.
– Alors ?
– Alors, c’était bon. Je leur avais déjà donné mon sac. Je me disais qu’un mois avec sursis, c’est pas une affaire…
– Non, approuva César. – Mais tu l’as, ton sac, s’étonna la grosse Louise.–Laisse-moi expliquer, Louise. J’allais les suivre sans rien dire, mais ils ont voulu me passer les menottes. Je suis trop connu pour me promener    comme    ça    dans    Dunkerque,    hein ? Alors, on s’est battu.
– Ça a dû chauffer, dit César, dont le visage marquait un intérêt passionné.
– Ça, oui. Surtout qu’il y avait un imbécile d’employé d’octroi qui est accouru, quand ils ont crié main-forte.
– Et tu les as eus tout de même ?
– À la fin, oui. Mais j’ai bien pensé que j’y laisserais mon vélo. Le plus mal arrangé, ç’a été l’employé d’octroi. Il y a un noir, aussi, qui saignait du nez comme une fontaine. Mais celui- là, il m’a mordu ici. Regarde. »
Sylvain releva sa manche, montra sur son biceps la marque profonde et bleuâtre d’une morsure.
« On va y mettre de la teinture d’iode, hein, Germaine ?
– Oui. »
Et Germaine alla chercher une petite bouteille dans son armoire.
« Et t’as su ravoir ton vélo tout de même ? interrogea encore César, que ce récit laconique enthousiasmait, et qui eût aimé en apprendre plus long.
– Oui. Quand « l’octroi » a été par terre, les autres se sont fatigués. J’en ai profité pour filer. Il y en a un qui m’a encore suivi un moment. Mais je l’ai attendu un peu plus loin, et je lui ai dit de me laisser tranquille. Il était tout seul, tu comprends, j’aurais eu beau jeu. Mais il est parti. »
Tout en parlant, Sylvain allongeait son bras musculeux, que Germaine badigeonnait de roux.
« Ça me fait plus mal, maintenant, dit-il. Tout à l’heure, je ne sentais rien.
– C’est la colère », émit César.
Il regardait aussi le bras de Sylvain, admirant sans l’avouer la beauté des muscles longs et nets sous la peau, roulant avec aisance, tressaillant à chaque geste, riches d’un flux nourri de sang chaud qui gonflait le réseau saillant des veines. On eût dit un beau marbre vivant. Et l’admiration de César se trahit malgré lui :« Quel malheur d’avoir lâché la boxe avec des bras pareils, dit-il.
– C’est    bon,    c’est    bon,    protesta    Germaine, fâchée. Ne viens pas encore lui mettre la tête à l’envers, toi. »
Sylvain souriait sans rien dire. C’était la marotte de César, la boxe. Il ne pouvait plus y songer, lui, usé par la noce et les femmes. Il avait été solide, pourtant, autrefois. Petit mais râblé, les bras immenses, la face carrée, la mâchoire massive, le front brutal, il gardait encore sur sa face les stigmates de son ancienne profession : nez déformé, pommettes bosselées, arcades sourcilières écrasées et taillées de cicatrices. Brèche-dent, une oreille décollée, les lèvres fendues, il ressemblait vaguement à un bronze qu’on aurait martelé à coups de maillet.
Sylvain, son pansement fini, était allé à la cave, où menait un escalier de bois. Avec la lame de son canif, il dévissa la planche de l’une des marches. Et il découvrit ainsi une cache, il y vida le fond de son sac de maçon, et revissa la planche.« Tu m’attendais ? demanda-t-il à César, en revenant.
– Oui. J’aurai besoin de toi, demain après- midi.
– Pour quoi faire ? – « Monter » un chien en Belgique. – Lequel ?
–Tom. J’avais un type, mais il s’est fait prendre hier. T’auras trente francs. C’est le prix. Entendu ?
– Entendu. Je viendrai chez toi, sitôt après midi. »
Louise, la maîtresse de César, intervint.
« C’est pas bien, tout de même, de faire la bête comme ça avec ces chiens. Tu te le feras tuer une fois ou l’autre, ce pauvre Tom.
– Il est trop malin, répliqua César. Il reconnaît les douaniers à l’uniforme.– Et tous ceux que tu dresses encore ? J’ai mal au cœur, quand je pense à tout ce qu’ils vont devoir faire…
– Ça va, ça va, fais pas la morale, dit César. Ça ne te regarde pas. C’est affaire aux hommes. »
Louise leva les yeux au ciel, mais n’osa plus rien dire. C’était une brave femme, qui craignait les gendarmes. Elle sentait bien que, dans ces débats, Germaine, ancienne fille au passé agité, ne lui donnait pas raison. Germaine était plus familiarisée avec la justice. Et la fraude rapportait à Sylvain des bénéfices dont elle profitait trop pour les voir disparaître sans regret.
Le soir arrivait, assombrissait déjà la petite cuisine. César alluma une cigarette encore, et son allumette jeta un reflet pourpre, qui fit ensuite paraître l’ombre plus dense. Et il se leva.
« Allez, Louise, en route. Il est temps pour le souper. »
Ils sortirent. On entendit claquer, juste à côté, la porte de leur maison.
«Ils ne t’ont pas reconnu? demanda alors Germaine.
– Qui ? Les noirs ? Non. Même si j’avais dû laisser mon vélo, tu sais bien que j’ai toujours une fausse plaque.
– Et ton bras ? – Ça va. – Tu pourras aller, demain ? – Oui, oui. » Tranquillisée, Germaine ne dit plus rien.
Sylvain n’aimait pas parler. Elle devait s’arranger pour résumer en peu de mots ce qu’elle avait à lui dire. Elle lâcha son raccommodage, se leva pour préparer le repas du soir. Et Sylvain alla à la porte, ouvrit le battant du haut pour faire entrer le reste du jour qui traînait encore sur la campagne. Il s’accouda sur l’appui ; il regarda au-dehors la tristesse de cette lande sablonneuse, de ce ciel d’un vert clair, où passait un vent vif, qui chassait devant lui des traînées de nuages étirés, et frangés de rouge. Et il découvrait dans cette désolation de terre stérile, dans la pâleur de ce ciel vide et froid quelque chose de tragique, qui, sans qu’il sût pourquoi, lui faisait songer à sa destinée…

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Lire et relire – Benjamin Constant, Adolphe

Posté par Serge Bénard le 28 mai 2011

Benjamin Constant
Adolphe
Anecdote trouvée dans les papiers d’un inconnu
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents Volume 170 : version 1.0

Adolphe
Édition de référence : Paris, Garnier Frères, Libraires, 1849.


Préface de la troisième édition

Ce n’est pas sans quelque hésitation que j’ai consenti à la réimpression de ce petit ouvrage, publié il y a dix ans. Sans la presque certitude qu’on voulait en faire une contrefaçon en Belgique, et que cette contrefaçon, comme la plupart de celles que répandent en Allemagne et qu’introduisent en France les contrefacteurs belges, serait grossie d’additions et d’interpolations auxquelles je n’aurais point eu de part, je ne me serais jamais occupé de cette anecdote, écrite dans l’unique pensée de convaincre deux ou trois amis réunis à la campagne, de la possibilité de donner une sorte d’intérêt à un roman dont les personnages se réduiraient à deux, et dont la situation serait toujours la même.
Une fois occupé de ce travail, j’ai voulu développer quelques autres idées qui me sont survenues et ne m’ont pas semblé sans une
certaine utilité. J’ai voulu peindre le mal que font éprouver même aux cœurs arides les souffrances qu’ils causent, et cette illusion qui les porte à se croire plus légers ou plus corrompus qu’ils ne le sont. À distance, l’image de la douleur qu’on impose paraît vague et confuse, telle qu’un nuage facile à traverser; on est encouragé par l’approbation d’une société toute factice, qui supplée aux principes par les règles et aux émotions par les convenances, et qui hait le scandale comme importun, non comme immoral, car elle accueille assez bien le vice quand le scandale ne s’y trouve pas. On pense que des liens formés sans réflexion se briseront sans peine. Mais quand on voit l’angoisse qui résulte de ces liens brisés, ce douloureux étonnement d’une âme trompée, cette défiance qui succède à une confiance si complète, et qui, forcée de se diriger contre l’être à part du reste du monde, s’étend à ce monde tout entier, cette estime refoulée sur elle-même et qui ne sait plus où se replacer, on sent alors qu’il y a quelque chose de sacré dans le cœur qui souffre, parce qu’il aime ; on découvre combien sont profondes les racines de l’affection qu’on croyait inspirer sans la partager : et si l’on surmonte ce qu’on appelle la faiblesse, c’est en détruisant en soi-même tout ce qu’on a de généreux, en déchirant tout ce qu’on a de fidèle, en sacrifiant tout ce qu’on a de noble et de bon. On se relève de cette victoire, à laquelle les indifférents et les amis applaudissent, ayant frappé de mort une portion de son âme, bravé la sympathie, abusé de la faiblesse, outragé la morale en la prenant pour prétexte de la dureté ; et l’on survit à sa meilleure nature, honteux ou perverti par ce triste succès.Tel a été le tableau que j’ai voulu tracer dans Adolphe. Je ne sais si j’ai réussi ; ce qui me ferait croire au moins à un certain mérite de vérité, c’est que presque tous ceux de mes lecteurs que j’ai rencontrés m’ont parlé d’eux-mêmes comme ayant été dans la position de mon héros. Il est vrai qu’à travers les regrets qu’ils montraient de toutes les douleurs qu’ils avaient causées perçait je ne sais quelle satisfaction de fatuité; ils aimaient à se peindre, comme ayant, de même qu’Adolphe, été poursuivis par les opiniâtres affections qu’ils avaient inspirées, et victimes de l’amour immense qu’on avait conçu pour eux. Je crois que pour la plupart ils se calomniaient, et que si leur vanité les eût laissés tranquilles, leur conscience eût pu rester en repos.Quoi qu’il en soit, tout ce qui concerne Adolphe    m’est    devenu    fort    indifférent ;    je n’attache aucun prix à ce roman, et je répète que ma seule intention, en le laissant reparaître devant un public qui l’a probablement oublié, si tant est que jamais il l’ait connu, a été de déclarer que toute édition qui contiendrait autre chose que ce qui est renfermé dans celle-ci ne viendrait pas de moi, et que je n’en serais pas responsable.


Avis de l’éditeur

Je parcourais l’Italie, il y a bien des années. Je fus arrêté dans une auberge de Cerenza, petit village de la Calabre, par un débordement du Neto; il y avait dans la même auberge un étranger qui se trouvait forcé d’y séjourner pour la même cause. Il était fort silencieux et paraissait triste. Il ne témoignait aucune impatience. Je me plaignais quelquefois à lui, comme au seul homme à qui je pusse parler dans ce lieu, du retard que notre marche éprouvait. « Il m’est égal, me répondit-il, d’être ici ou ailleurs. » Notre hôte, qui avait causé avec un domestique napolitain qui servait cet étranger sans savoir son nom, me dit qu’il ne voyageait point par curiosité, car il ne visitait ni les ruines, ni les sites, ni les monuments, ni les hommes. Il lisait beaucoup, mais jamais d’une manière suivie ; il se promenait le soir, toujours seul, et souvent il passait les journées entières assis, immobile, la tête appuyée sur les deux mains.
Au moment où les communications, étant rétablies, nous auraient permis de partir, cet étranger tomba très malade. L’humanité me fit un devoir de prolonger mon séjour auprès de lui pour le soigner. Il n’y avait à Cerenza qu’un chirurgien de village; je voulais envoyer à Cozenze chercher des secours plus efficaces. « Ce    n’est    pas    la    peine,    me    dit    l’étranger ; l’homme que voilà est précisément ce qu’il me faut. » Il avait raison, peut-être plus qu’il ne pensait, car cet homme le guérit. « Je ne vous croyais pas si habile », lui dit-il avec une sorte d’humeur en le congédiant ; puis il me remercia de mes soins, et il partit.
Plusieurs mois après, je reçus, à Naples, une lettre de l’hôte de Cerenza, avec une cassette trouvée sur la route qui conduit à Strongoli, route que l’étranger et moi nous avions suivie, mais séparément. L’aubergiste qui me l’envoyait se croyait sûr qu’elle appartenait à l’un de nous deux. Elle renfermait beaucoup de lettres fort anciennes, sans adresses, ou dont les adresses et les signatures étaient effacées, un portrait de femme et un cahier contenant l’anecdote ou l’histoire qu’on va lire. L’étranger, propriétaire de ces effets, ne m’avait laissé, en me quittant, aucun moyen de lui écrire ; je les conservais depuis dix ans, incertain de l’usage que je devais en faire, lorsqu’en ayant parlé par hasard à quelques personnes dans une ville d’Allemagne, l’une d’entre elles me demanda avec instance de lui confier le manuscrit dont j’étais dépositaire. Au bout de huit jours, ce manuscrit me fut renvoyé avec une lettre que j’ai placée à la fin de cette histoire, parce qu’elle serait inintelligible si on la lisait avant de connaître l’histoire elle- même.Cette lettre m’a décidé à la publication actuelle, en me donnant la certitude qu’elle ne peut offenser ni compromettre personne. Je n’ai pas changé un mot à l’original ; la suppression même des noms propres ne vient pas de moi : ils n’étaient désignés que comme ils sont encore, par des lettres initiales.


I

Je venais de finir à vingt-deux ans mes études à l’université de Gottingue. – L’intention de mon père, ministre de l’électeur de ***, était que je parcourusse les pays les plus remarquables de l’Europe. Il voulait ensuite m’appeler auprès de lui, me faire entrer dans le département dont la direction lui était confiée, et me préparer à le remplacer un jour. J’avais obtenu, par un travail assez opiniâtre, au milieu d’une vie très dissipée, des succès qui m’avaient distingué de mes compagnons d’étude, et qui avaient fait concevoir à mon père sur moi des espérances probablement fort exagérées.
Ces espérances l’avaient rendu très indulgent pour beaucoup de fautes que j’avais commises. Il ne m’avait jamais laissé souffrir des suites de ces fautes. Il avait toujours accordé, quelquefois prévenu, mes demandes à cet égard.
Malheureusement sa conduite était plutôt noble et généreuse que tendre. J’étais pénétré de tous ses droits à ma reconnaissance et à mon respect; mais aucune confiance n’avait existé jamais entre nous. Il avait dans l’esprit je ne sais quoi d’ironique qui convenait mal à mon caractère. Je ne demandais alors qu’à me livrer à ces impressions primitives et fougueuses qui jettent l’âme hors de la sphère commune, et lui inspirent le dédain de tous les objets qui l’environnent. Je trouvais dans mon père, non pas un censeur, mais un observateur froid et caustique, qui souriait d’abord de pitié, et qui finissait bientôt la conversation avec impatience. Je ne me souviens pas, pendant mes dix-huit premières années, d’avoir eu jamais un entretien d’une heure avec lui. Ses lettres étaient affectueuses, pleines de conseils raisonnables et sensibles ; mais à peine étions-nous en présence l’un de l’autre, qu’il y avait en lui quelque chose de contraint que je ne pouvais m’expliquer, et qui réagissait sur moi d’une manière pénible. Je ne savais pas alors ce que c’était que la timidité, cette souffrance intérieure qui nous poursuit jusque dans l’âge le plus avancé, qui refoule sur13
notre cœur les impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui dénature dans notre bouche tout ce que nous essayons de dire, et ne nous permet de nous exprimer que par des mots vagues ou une ironie plus ou moins amère, comme si nous voulions nous venger sur nos sentiments mêmes de la douleur que nous éprouvons à ne pouvoir les faire connaître. Je ne savais pas que, même avec son fils, mon père était timide, et que souvent, après avoir longtemps attendu de moi quelques témoignages d’affection que sa froideur apparente semblait m’interdire, il me quittait les yeux mouillés de larmes, et se plaignait à d’autres de ce que je ne l’aimais pas.
Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur mon caractère. Aussi timide que lui, mais plus agité, parce que j’étais plus jeune, je m’accoutumai à renfermer en moi-même tout ce que j’éprouvais, à ne former que des plans solitaires, à ne compter que sur moi pour leur exécution, à considérer les avis, l’intérêt, l’assistance et jusqu’à la seule présence des autres comme une gêne et comme un obstacle. Je contractai l’habitude de ne jamais parler de ce qui m’occupait, de ne me soumettre à la conversation que comme à une nécessité importune et de l’animer alors par une plaisanterie perpétuelle qui me la rendait moins fatigante, et qui m’aidait à cacher mes véritables pensées. De là une certaine absence d’abandon qu’aujourd’hui encore mes amis me reprochent, et une difficulté de causer sérieusement que j’ai toujours peine à surmonter. Il en résulta en même temps un désir ardent d’indépendance, une grande impatience des liens dont j’étais environné, une terreur invincible d’en former de nouveaux. Je ne me trouvais à mon aise que tout seul, et tel est même à présent l’effet de cette disposition d’âme que, dans les circonstances les moins importantes, quand je dois choisir entre deux partis, la figure humaine me trouble, et mon mouvement naturel est de la fuir pour délibérer en paix. Je n’avais point cependant la profondeur d’égoïsme qu’un tel caractère    paraît    annoncer :    tout    en    ne m’intéressant    qu’à    moi,    je    m’intéressais faiblement à moi-même. Je portais au fond de mon cœur un besoin de sensibilité dont je ne m’apercevais pas, mais qui, ne trouvant point à se15satisfaire, me détachait successivement de tous les objets qui tour à tour attiraient ma curiosité. Cette indifférence sur tout s’était encore fortifiée par l’idée de la mort, idée qui m’avait frappé très jeune, et sur laquelle je n’ai jamais conçu que les hommes s’étourdissent si facilement. J’avais à l’âge de dix-sept ans vu mourir une femme âgée, dont l’esprit, d’une tournure remarquable et bizarre, avait commencé à développer le mien. Cette femme, comme tant d’autres, s’était, à l’entrée de sa carrière, lancée vers le monde, qu’elle ne connaissait pas, avec le sentiment d’une grande force d’âme et de facultés vraiment puissantes. Comme tant d’autres aussi, faute de s’être pliée à des convenances factices, mais nécessaires, elle avait vu ses espérances trompées, sa jeunesse passer sans plaisir ; et la vieillesse enfin l’avait atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin d’une de nos terres, mécontente et retirée, n’ayant que son esprit pour ressource, et analysant tout avec son esprit. Pendant près d’un an, dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé la vie sous toutes ses faces, et la mort toujours16pour terme de tout ; et après avoir tant causé de la mort avec elle, j’avais vu la mort la frapper à mes yeux.Cet événement m’avait rempli d’un sentiment d’incertitude sur la destinée, et d’une rêverie vague qui ne m’abandonnait pas. Je lisais de préférence dans les poètes ce qui rappelait la brièveté de la vie humaine. Je trouvais qu’aucun but ne valait la peine d’aucun effort. Il est assez singulier que cette impression se soit affaiblie précisément à mesure que les années se sont accumulées sur moi. Serait-ce parce qu’il y a dans l’espérance quelque chose de douteux, et que, lorsqu’elle se retire de la carrière de l’homme, cette carrière prend un caractère plus sévère, mais plus positif ? Serait-ce que la vie semble d’autant plus réelle que toutes les illusions disparaissent, comme la cime des rochers se dessine mieux dans l’horizon lorsque les nuages se dissipent ?
Je me rendis, en quittant Gottingue, dans la petite ville de D**. Cette ville était la résidence d’un prince qui, comme la plupart de ceux de l’Allemagne, gouvernait avec douceur un pays de peu d’étendue, protégeait les hommes éclairés qui venaient s’y fixer, laissait à toutes les opinions une liberté parfaite, mais qui, borné par l’ancien usage à la société de ses courtisans, ne rassemblait par là même autour de lui que des hommes en grande partie insignifiants ou médiocres. Je fus accueilli dans cette cour avec la curiosité qu’inspire naturellement tout étranger qui vient rompre le cercle de la monotonie et de l’étiquette. Pendant quelques mois je ne remarquai rien qui put captiver mon attention. J’étais reconnaissant de l’obligeance qu’on me témoignait ; mais tantôt ma timidité m’empêchait d’en profiter, tantôt la fatigue d’une agitation sans but me faisait préférer la solitude aux plaisirs insipides que l’on m’invitait à partager. Je n’avais de haine contre personne, mais peu de gens m’inspiraient de l’intérêt ; or les hommes se blessent de l’indifférence, ils l’attribuent à la malveillance ou à l’affectation ; ils ne veulent pas croire qu’on s’ennuie avec eux, naturellement. Quelquefois je cherchais a contraindre mon ennui; je me réfugiais dans une taciturnité profonde : on prenait cette taciturnité pour du18
dédain. D’autres fois, lassé moi-même de mon silence, je me laissais aller à quelques plaisanteries, et mon esprit, mis en mouvement, m’entraînait au-delà de toute mesure. Je révélais en un jour tous les ridicules que j’avais observés durant un mois. Les confidents de mes épanchements subits et involontaires ne m’en savaient aucun gré et avaient raison ; car c’était le besoin de parler qui me saisissait, et non la confiance.    J’avais    contracté    dans    mes conversations avec la femme qui la première avait développé mes idées une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes et pour toutes les formules dogmatiques. Lors donc que j’entendais la médiocrité disserter avec complaisance sur des principes bien établis, bien incontestables en fait de morale, de convenances ou de religion, choses qu’elle met assez volontiers sur la même ligne, je me sentais poussé à la contredire, non que j’eusse adopté des opinions opposées, mais parce que j’étais impatient d’une conviction si ferme et si lourde. Je ne sais quel instinct m’avertissait, d’ailleurs, de me défier de ces axiomes généraux si exempts de toute restriction, si purs de toute nuance. Les sots font de leur morale une masse compacte et indivisible, pour qu’elle se mêle le moins possible avec leurs actions et les laisse libres dans tous les détails.Je me donnai bientôt, par cette conduite, une grande réputation de légèreté, de persiflage, de méchanceté. Mes paroles amères furent considérées comme des preuves d’une âme haineuse, mes plaisanteries comme des attentats contre tout ce qu’il y avait de plus respectable. Ceux dont j’avais eu le tort de me moquer trouvaient commode de faire cause commune avec les principes qu’ils m’accusaient de révoquer en doute : parce que sans le vouloir je les avais fait rire aux dépens les uns des autres, tous se réunirent contre moi. On eût dit qu’en faisant remarquer leurs ridicules, je trahissais une confidence qu’ils m’avaient faite. On eût dit qu’en se montrant à mes yeux tels qu’ils étaient, ils avaient obtenu de ma part la promesse du silence : je n’avais point la conscience d’avoir accepté ce traité trop onéreux. Ils avaient trouvé du plaisir à se donner ample carrière: j’en trouvais à les observer et à les décrire ; et ce qu’ils appelaient une perfidie me paraissait un dédommagement tout innocent et très légitime.

Lire la suite : http://beq.ebooksgratuits.com/vents/Constant-Adolphe.pdf

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