Lire et relire – Jane Austen, Catherine Morland

Posté par Serge Bénard le 17 août 2011


Jane Austen
Catherine Morland

(Northanger Abbey) Traduit de l’anglais par Félix Fénéon.

La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents Volume 599 : version 1.0

De la même auteur, à la Bibliothèque :
Persuasion Orgueil et préjugés
Catherine Morland

Édition de référence : La Revue blanche, 1898.


I

Personne qui ait jamais vu Catherine Morland dans son enfance ne l’aurait supposée née pour être une héroïne. Sa situation dans le monde, le caractère de ses parents, sa propre personne et ses aptitudes, rien ne l’y prédestinait. Bien que clergyman, son père n’était ni méprisé ni misérable ; c’était un excellent homme, bien qu’il s’appelât Richard et qu’il n’eût jamais été beau. Il avait une fortune personnelle, outre deux bons bénéfices, et il ne prétendait pas le moins du monde tenir ses filles sous clef. Mme Morland était une femme de grand sens, de bon caractère et, ce qui est plus remarquable, de bonne constitution. Elle avait eu trois fils avant la naissance de Catherine ; et, au lieu de trépasser en mettant celle-ci au monde, comme on devait s’y attendre, – elle avait vécu encore, vécu pour avoir six enfants de plus, pour les voir grandir autour d’elle, et pour jouir elle-même d’une
florissante santé. Une famille de dix enfants peut toujours être dite une belle famille, quand il y a assez de têtes, de bras et de jambes pour tous ; mais les Morland n’avaient guère d’autre titre à cette épithète, car ils étaient en général fort ordinaires, et Catherine, plusieurs années de sa vie, fut aussi ordinaire qu’aucun d’eux. Elle était maigre et mal équarrie, avait la peau blême, de noirs cheveux plats et de gros traits ; non plus que sa personne, son esprit ne la marquait pour la fonction d’héroïne. Elle raffolait de tous les jeux des garçons, et préférait de beaucoup le cricket, non seulement aux poupées, mais aux plus poétiques jeux de l’enfance, élever une marmotte ou un canari, arroser un rosier. En effet, elle n’avait nul goût pour les jardins, et, si elle cueillait des fleurs, c’était principalement pour le plaisir de méfaire, du moins ainsi conjecturait-on, à la voir toujours choisir celles qu’il lui était interdit de prendre. Tels étaient ses goûts ; ses aptitudes étaient non moins extraordinaires. Elle n’apprenait ou ne comprenait rien avant qu’on le lui eût enseigné, – ni même après, quelquefois, car elle était inattentive souvent et volontiers
stupide. Sa mère avait consacré trois mois à lui inculquer « la Prière du Mendiant », après quoi Sally, sa sœur puînée, la récitait mieux qu’elle. Non que Catherine fût toujours stupide; elle apprit la fable « le Lièvre et les Amis » comme sans y penser, aussi vivement que fillette qui soit en Angleterre. Sa mère désirait qu’on lui enseignât la musique, et Catherine était persuadée qu’elle y prendrait goût, car elle avait grand plaisir à faire sonner les touches de la vieille épinette abandonnée. Elle commença à huit ans. Elle étudia une année et ne voulut pas continuer. Mme Morland, qui ne s’obstinait pas à forcer le talent de ses filles, permit qu’elle en restât là. Le jour où disparut le maître de musique fut de la vie de Catherine l’un des plus heureux. Son goût pour le dessin était médiocre ; toutefois, quand elle mettait la main sur quelque morceau de papier, elle y figurait maisons et arbres, poules et poussins ; elle ne parvenait pas, il est vrai, à différencier ces images. L’écriture et le calcul lui étaient enseignés par son père ; le français, par sa mère. Ses progrès en aucune de ces matières n’étaient remarquables, et elle s’ingéniait à
esquiver les leçons. Quelle étrange, inconcevable nature ! car, avec tous ces affligeants symptômes, à dix ans elle n’avait ni mauvais cœur ni mauvais caractère, était rarement entêtée, querelleuse presque jamais, très gentille pour les petits, avec de rares moments de tyrannie. Elle était d’ailleurs turbulente et farouche, détestait la réclusion et le débarbouillage et n’aimait rien tant au monde que rouler du haut en bas de la pente gazonnée, derrière la maison.
Telle était Catherine Morland à dix ans. À quinze, les apparences s’étaient améliorées ; elle commençait à se friser les cheveux et rêvait d’aller au bal ; son teint prenait de l’éclat, ses traits s’adoucissaient de rondeurs et de couleurs, ses yeux gagnaient en animation et son personnage    en    importance ;    comme    elle    avait aimé se salir, elle aimait s’attifer; elle avait maintenant le plaisir d’entendre parfois son père et sa mère remarquer ces transformations. « Catherine prend vraiment belle mine ; elle est presque jolie aujourd’hui », étaient mots qui lui frappaient l’oreille de temps en temps ; et qui étaient    les    bienvenus !    Paraître    presque    jolie,
pour une fille qui a paru assez vilaine pendant ses quinze années premières, est plus délicieux que tout éloge que puisse jamais recevoir une fille jolie dès le berceau.
Mme Morland était une très brave femme, et qui désirait voir ses enfants aussi cultivés que possible ; mais elle employait tout son temps à mettre au monde et à élever ses petits, de sorte que ses filles aînées devaient se tirer d’affaire elles-mêmes; et il était bien naturel que Catherine, qui n’était point une nature d’héroïne, préférât le cricket, les barres, l’équitation et courir les champs, quand elle avait quatorze ans, aux livres ou du moins aux livres instructifs, car, pourvu qu’aucun enseignement n’y fût inclus, pourvu qu’ils fussent pleins d’histoires et indemnes de dissertations, elle n’avait contre les livres aucune hostilité. Mais, de quinze à dix-sept ans, elle suivit un régime d’héroïne ; elle lut tels livres que doivent lire les héroïnes pour se meubler la mémoire de ces citations qui sont si commodes et si réconfortantes dans les vicissitudes de leur aventureuse vie.
De Pope, elle apprit à vitupérer ceux qui
… vont partout se moquant de l’infortune ;
de Gray, que
Mainte fleur est née pour rosir inaperçue,
Et répandre sa fragrance dans l’air désert ;
de Thomson, que
… C’est une tâche exquise
D’apprendre à la jeune idée comment percer.
Et, de Shakespeare, elle acquit tout un lot d’informations : elle sut que
… Des bagatelles légères comme l’air Sont, par le jaloux, prises au sérieux Comme paroles de l’Écriture ;
que
La pauvre bestiole sur qui nous marchons Éprouve d’aussi dures transes Qu’un géant qui meurt ;
et qu’une jeune femme qui aime est toujours
… semblable à la Résignation sur un piédestal
Souriant à la Douleur.
Sur ce point sa culture était suffisante ; sur maint autre, elle approchait de la perfection ; car, si Catherine n’écrivait pas de sonnets, s’appliquait-elle à en lire ; et quoiqu’il n’y eût pas apparence qu’elle pût, au piano, jeter en extase un public par un prélude de son crû, elle pouvait écouter sans grande fatigue la musique des gens. Où elle échouait, c’était à manier un crayon : – elle n’avait nulle notion de dessin, – pas même assez pour esquisser le profil de son amoureux. Là les droits qu’elle eût pu avoir à la qualité d’héroïne étaient nuls. Au surplus elle ne connaissait pas sa misère, car elle n’avait pas d’amoureux de qui faire le portrait. Elle avait atteint dix-sept ans sans avoir vu d’aimable jeune homme qui éveillât sa sensibilité, sans avoir inspiré de réelle passion, et sans avoir provoqué d’admirations, que très modérées et bien fugaces. Voilà qui était étrange, en vérité ! Mais on peut généralement se rendre compte des choses étranges quand on en cherche avec soin la cause. Il n’y avait nul lord dans le voisinage ; pas même de baronnet. Nulle famille amie n’avait élevé un
garçon inopinément trouvé sur le pas de la porte. Nul jeune homme dont l’origine fût inconnue. Son père n’avait pas de pupille, et le squire de la paroisse pas d’enfants.

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Lire et relire – Naomi Klein, La stratégie du choc

Posté par Serge Bénard le 16 août 2011

 

INTRODUCTION

Éloge de la table rase

Trois décennies à défaire et à refaire le monde


La terre se pervertit au regard de Dieu et elle se remplit de violence. Dieu vit la terre : elle était pervertie, car toute chair avait une conduite perverse sur la terre. Dieu dit à Noé : « La fin de toute chair est arrivée, je l’ai décidé, car la terre est pleine de violence à cause des hommes et je  vais les faire disparaître de la terre. »Genèse, 6:11 (Bible de Jérusalem).

 

Semer le choc et l’effroi engendre des peurs, des dangers et des destructions incompréhensibles pour certainséléments ou secteurs de la société à l’origine de la menace,ses dirigeants ou les citoyens en général. La nature, sous forme de tornades, d’ouragans, de tremblements de terre, d’inondations,  d’incendies  incontrôlés,  de  famines  et  de maladies, peut provoquer le choc et l’effroi. Shock and Awe. Achieving Rapid Dominance,doctrine militaire établie pour la guerredes États-Unis en Irak.

 

Je  fis  la connaissance de  Jamar Perry en septembre 2005 au refuge de la Croix-Rouge de Baton Rouge, en Louisiane. De jeunes scientologistes au large sourire distribuaient des repas,  et Jamar faisait la queue avec les autres sinistrés. Je venais justede me  faire houspiller pour avoir osé m’entretenir avec des évacués en l’absence d’escorte médiatique. Canadienne blanche perdue au milieu d’une mer d’Afro-Américains du Sud, je faisaisde mon mieux pour passer  inaperçue.  Je me glissai dans  la queue derrière Perry et lui demandai de me parler comme à une vieille amie, ce qu’il eut l’amabilité de faire. Né et élevé à La Nouvelle-Orléans, Jamar avait quitté la villeinondée une semaine plus  tôt. On  lui aurait donné dix-sept  ans, mais il en avait vingt-trois, me dit-il. Lui et les siens avaientattendu longtemps les autocars d’évacuation promis. En fin de compte, comme ils ne venaient pas, les Perry avaient marché  sous un soleil de plomb. Ils avaient abouti ici, dans un palais des congrès tentaculaire, où se tenaient normalement des foirescommerciales organisées par l’industrie pharmaceutique ou desmanifestations sportives, du  type  « Carnage dans  la capitale : combats extrêmes en cage d’acier ». À présent, les lieux étaient envahis par 2 000 lits de camp et une foule d’évacués, épuisés et  mécontents.  Des  soldats  de  la  Garde  nationale  à  peine rentrés d’Irak patrouillaient, l’air crispé.Ce jour-là, une nouvelle courait parmi les réfugiés selon laquelleun éminent congressman républicain de la ville, Richard Baker, avait tenu les propos suivants : « Nous avons enfin nettoyé leslogements sociaux de La Nouvelle-Orléans. Dieu a réussi là oùnous avions échoué.» Joseph Canizaro, l’un des promoteursimmobiliers les plus riches de la ville, avait exprimé un point devue similaire : « Nous disposons maintenant d’une page blanchepour tout recommencer depuis le début. De superbes occasionsse présentent à nous.» Pendant toute la semaine, l’Assembléelégislative de la Louisiane à Baton Rouge, la capitale, avaitgrouillé de lobbyistes s’employant à verrouiller les « occasions » enquestion. Au menu : réductions des charges fiscales, allégementsde la réglementation, main-d’œuvre au rabais et création d’uneville « plus petite et plus sûre » – ce qui en pratique revenait à la démolition des logements sociaux et à leur remplacement par desimmeubles en copropriété. À force d’entendre parler de «nouveaux débuts » et de « pages blanches », on en oubliait presque les cloaques toxiques, débordant de débris, de rejets industriels et derestes humains, qui croupissaient à quelques kilomètres de là.Au refuge, Jamar, lui, ne pensait à rien d’autre. « Pour moi,  la ville n’a pas été nettoyée. Tout ce que je sais, c’est que des tas de gens sont morts dans les quartiers populaires. Des gens qui devraient être encore en vie aujourd’hui. » Jamar  s’était  exprimé  calmement,  à  voix  basse.  Pourtant, devant nous, un vieil homme qui avait surpris notre conversationse retourna vivement : « À quoi est-ce qu’ils pensent, ces types  de Baton Rouge ? Des “occasions” ? Quelles “occasions” ? C’est une foutue tragédie, oui. Ils sont aveugles ou quoi ? »Une femme accompagnée de ses deux enfants se joignit au chœur : « Non, ils ne sont pas aveugles. Ils sont juste mauvais. Ils voient parfaitement clair.


Parmi  ceux  pour  qui  les  eaux  de  crue  de  La  NouvelleOrléans étaient synonymes de « superbes occasions » se trouvait Milton Friedman, grand gourou du mouvementen faveur du capitalisme sans entraves. C’est à lui qu’onattribue la paternité du credo de l’économie mondialisée contemporaine, caractérisée par l’hypermobilité. Âgé de93 ans et de santé fragile, « Oncle Miltie », ainsi que l’appelaient ses  partisans,  trouva  malgré  tout  la  force  d’écrire  un  article pour  la  page  d’opinions  du  Wall  Street  Journal,  trois  mois après l’effondrement des digues : « La plupart des écoles de La Nouvelle-Orléans sont en ruine,  faisait-il observer, au même  titre  que  les  maisons  des  élèves  qui  les  fréquentaient.  Ces enfants sont aujourd’hui éparpillés aux quatre coins du pays. C’est une tragédie. C’est aussi une occasion de transformer de
façon radicale le système d’éducation. »
L’idée radicale de Friedman se résume comme suit : au lieu d’affecter  à  la  remise  en  état  et  au  renforcement  du  réseau des écoles publiques de La Nouvelle-Orléans une partie des milliards de dollars prévus pour la reconstruction de la ville, le gouvernement devrait accorder aux familles des « bons d’études » donnant accès à des écoles privées (dont bon nombreà but lucratif) subventionnées par l’État. Il était essentiel, selonFriedman, que ce changement fondamental constitue non pas une solution provisoire, mais au contraire une  « réforme permanente».

Des think tanks (groupes de réflexion) de droite s’emparèrentde l’idée et prirent la ville d’assaut. L’administration de GeorgeW. Bush appuya leurs projets et versa des dizaines de millions de  dollars  destinés  à  convertir  les  écoles  de  La  NouvelleOrléans  en  « écoles  à  charte »,  c’est-à-dire  en  établissements subventionnés par l’État, mais administrés par des entitésprivées n’obéissant qu’à leurs propres règles. Les écoles à  charte soulèvent la controverse aux États-Unis, plus particulièrement àLa Nouvelle-Orléans, où de nombreux parents afro-américainsvoient en elles une façon détournée de balayer les acquis du mouvement pour les droits civiques, qui garantissent à tous les enfants l’accès à des services d’éducation égaux. Aux yeux de Milton Friedman, cependant, l’idée même d’un réseau d’écolesadministré par  l’État empeste  le socialisme. Pour  lui,  l’État a pour  unique  fonction  « de  protéger  notre  liberté  contre  ses ennemis extérieurs et contre nos concitoyens eux-mêmes : il fait régner la loi et l’ordre, il fait respecter les contrats privés,  et il favorise la concurrence». En d’autres termes, il s’agit de fournir  les  policiers  et  les  soldats  –  tout  le  reste,  y  compris Etats de choc-Final.indd   13 Etats de choc-Final.indd   13 2008-03-19   10:05:20 2008-03-19   10:05:2014l’éducation publique gratuite, n’est qu’ingérence au sein des marchés.Contrairement à la réfection des digues et au rétablissement du réseau électrique, la vente aux enchères du réseau scolaire de La Nouvelle-Orléans  s’effectua avec une  rapidité et  une  précision  toutes  militaires.  Dix-neuf  mois  après  les inondations, alors que la plupart des pauvres de la ville étaient encore en exil, presque toutes les écoles publiques de La  Nouvelle-Orléans  avaient  été  remplacées  par  des  écoles à charte exploitées par le secteur privé. Avant l’ouragan Katrina, le conseil scolaire comptait 123 écoles ; il n’en restait  plus  que  4.  Il  y  avait  alors  7  écoles  à  charte ;  elles étaient désormais 31.

Les instituteurs de La Nouvelle-Orléans étaient représentés par un syndicat puissant ; leur convention collective était dorénavant réduite en lambeaux, et les quelque 4 700 membres du syndicat licenciés. Certains jeunes instituteursfurent réembauchés par  les nouvelles écoles à charte, où  ils touchaient un salaire nettement inférieur qu’auparavant. Bien d’autres n’eurent pas cette chance.Selon le New York Times, La Nouvelle-Orléans servait àprésent de « principal laboratoire des écoles à charte », tandis quel’American Enterprise Institute, groupe de réflexion inféodé à
Friedman, s’émerveillait : « Katrina a accompli en un jour […] ce que les réformateurs du système d’éducation ont été impuissantsà faire malgré des années de travail. » Pendant ce temps, lesinstituteurs du réseau public, témoins du détournement desfonds alloués aux victimes de l’inondation – qu’on utilisait pouranéantir le réseau public et le remplacer par un réseau privé –,qualifièrent le projet de Friedman de « spéculation immobilièreappliquée au monde de l’éducation».

J’appelle « capitalisme du désastre » ce type d’opérationconsistant à  lancer  des  raids  systématiques  contre  la  sphère publique au lendemain de cataclysmes et à traiter ces derniers comme des occasions d’engranger des profits.L’intervention de Friedman sur La Nouvelle-Orléans contenait son ultime recommandation publique : en effet, il mourut moinsd’un an plus tard, le 16 novembre 2006, à l’âge de 94 ans. Laprivatisation du réseau d’écoles publiques d’une ville américainede taille moyenne peut passer pour un enjeu modeste, s’agissantd’un homme considéré comme l’économiste le plus influent de la deuxième moitié du siècle dernier. Friedman comptait parmises disciples quelques présidents des États-Unis, des premiers ministres britanniques, des oligarques russes, des ministres desFinances polonais, des dictateurs du tiers-monde, des secrétairesdu Parti communiste chinois, des administrateurs du Fondsmonétaire international et les trois derniers chefs de la Réserve fédérale des États-Unis. Pourtant, sa détermination à profiter de la crise de La Nouvelle-Orléans pour faire progresser uneversion fondamentaliste du capitalisme signait à merveille lesadieux de ce professeur énergique d’un mètre cinquante-sept à peine qui, dans ses jeunes années, s’était décrit lui-même« comme un prédicateur à la mode d’autrefois en train deprononcer le sermon du dimanche».

Pendant plus de trois décennies, Friedman et ses puissantsdisciples avaient perfectionné leur stratégie : attendre une crise degrande envergure, puis, pendant que les citoyens sont encore sous le choc, vendre l’État, morceau par morceau, à des intérêts privésavant de s’arranger pour pérenniser les « réformes » à la hâte.Dans l’un de ses essais les plus influents, Friedman définit le remède universel que propose le capitalisme moderne et énoncece que j’en suis venue à considérer comme la « stratégie duchoc ». « Seule une crise – réelle ou supposée – peut produire des changements, fait-il observer. Lorsqu’elle se produit, les mesuresà prendre dépendent des idées alors en vigueur. Telle est, mesemble-t-il, notre véritable fonction : trouver des solutions derechange aux politiques existantes et les entretenir jusqu’à ce que des notions politiquement impossibles deviennent politiquementinévitables. » En prévision de désastres, certains stockent lesboîtes de conserve et les bouteilles d’eau ; les disciples deFriedman, eux, stockent des idées relatives au libre marché.En cas de crise, le professeur de l’université de Chicago étaitconvaincu qu’il fallait intervenir immédiatement pour imposerdes changements rapides et irréversibles à la société éprouvéepar le désastre. Ce n’est qu’à cette condition qu’elle échapperaitdurablement à « la tyrannie du statu quo ». Selon Friedman,« un nouveau gouvernement jouit d’une période de six à neufmois au cours de laquelle il peut opérer des changementsfondamentaux. S’il n’en profite pas pour agir avec détermination,une telle occasion ne se représentera plus». Variation sur unthème cher à Machiavel, selon qui le mal devait « se faire toutd’une fois », cette idée constitue l’un des legs stratégiques lesplus durables de Friedman.C’est au milieu des années 1970, à l’époque où il conseillait le général Augusto Pinochet, dictateur chilien, que Friedman eut pour la première fois l’occasion d’exploiter un choc ou unecrise de grande envergure. Au lendemain du violent coup d’État
orchestré par Pinochet, les Chiliens étaient sans contredit en état de choc. De plus, le pays était aux prises avec les traumatismescausés par une hyperinflation galopante. Friedman conseilla à Pinochet de procéder aussitôt à une transformation en profondeur de l’économie – réductions d’impôts, libéralisationdes échanges commerciaux, privatisation des services,diminution des dépenses sociales et déréglementation. Bientôt, les Chiliens  virent même  leurs  écoles  publiques  remplacées par des écoles privées auxquelles donnaient accès des bons d’études. C’était la métamorphose capitaliste la plus extrême jamais tentée. On parla désormais de la révolution del’« école de Chicago », de nombreux économistes de Pinochet ayant  étudié  à  l’université  de  Chicago  sous  la  direction  de  Friedman. Ce dernier prédit que la soudaineté et l’ampleur deschangements économiques provoqueraient chez les citoyens des réactions psychologiques qui « faciliteraient l’ajustement». Friedman créa l’expression « traitement de choc » pour parler decette douloureuse tactique. Au cours des décennies suivantes, les gouvernements qui imposèrent de vastes programmesde libéralisation des marchés eurent justement recours autraitement de choc ou à la « thérapie de choc ».
Pinochet, lui, facilita l’« ajustement » au moyen d’une autre forme de chocs : dans les nombreuses salles de torturedu régime, les corps qui se convulsaient sous l’effet de la douleur étaient ceux des personnes les plus susceptibles de s’opposer à la transformation capitaliste. En Amérique latine,nombreux sont ceux qui établirent un lien direct entre les chocs économiques qui se soldèrent par l’appauvrissement de millions de personnes et l’épidémie de tortures qui punirent dans leurchair des centaines de milliers de personnes qui rêvaient d’uneautre forme de société. D’où la question posée par l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano : « Comment préserver cetteinégalité autrement que par des décharges électriques ? »Exactement trente ans après que ces trois formes de chocs eurent frappé le Chili, la formule reprend du service en Irak, defaçon beaucoup plus violente. Il y eut d’abord la guerre, qui, selon les auteurs de la doctrine militaire des États-Unis Shock and Awe (parfois traduite par « choc et effroi »), avait pour but « de contrôler la volonté, les perceptions et la compréhension de  l’adversaire  et  de  le  priver  de  toute  capacité  à  agir  et à réagir». Vint ensuite la thérapie de choc économique,imposée, à l’heure où le pays brûlait toujours, par l’émissaire chef des États-Unis, L. Paul Bremer : privatisations massives, libre-échange sans restrictions, taux d’imposition uniforme de 15 %, réduction spectaculaire de l’appareil d’État. Le ministre du  Commerce  par  intérim  de  l’Irak,  Ali  Abdel-Amir  Allaoui,  déclara  à  l’époque  que  ses  compatriotes  en  avaient  « assez de servir de cobayes à des expériences. Après tous les chocs auxquels le système a été soumis, ils n’ont pas du tout envie  que l’économie subisse le même sort». En cas de résistance, les  Irakiens  étaient arrêtés  et  jetés dans des prisons où  leur corps et leur esprit subissaient d’autres chocs, ceux-ci beaucoupmoins métaphoriques.C’est aux premiers jours de l’occupation de l’Irak par les ÉtatsUnis, il y a quatre ans, que je commençai à m’intéresser à la dépendance du libre  marché à l’égard des chocs en tous genres.Après avoir rendu compte depuis Bagdad de la tentative avortéede Washington de faire suivre la phase « choc et effroi » de celle du traitement de choc, je me rendis au Sri Lanka, quelques moisaprès le tsunami dévastateur de 2004. Là, je fus témoin d’uneautre version de la même manœuvre. En effet, des investisseurs étrangers et des prêteurs internationaux s’étaient ligués pourexploiter le climat de panique et céder le magnifique littoralà des entrepreneurs qui s’étaient empressés d’ériger de vastes stations balnéaires, empêchant ainsi des centaines de milliersde pêcheurs de reconstruire leurs villages au bord de l’eau :« Par un coup cruel du destin, la nature a offert au Sri Lanka une occasion unique. De cette grande tragédie est née unedestination touristique d’exception », claironna le gouvernement1. Lorsque l’ouragan Katrina s’abattit sur La Nouvelle-Orléans etque les politiciens, les groupes de réflexion et les promoteursimmobiliers républicains se mirent à parler de « page blanche » etd’occasions en or, il apparut clairement que telle était désormais la méthode privilégiée pour aider l’entreprise privée à réaliserses objectifs : profiter des traumatismes collectifs pour opérerde grandes réformes économiques et sociales. La plupart des survivants d’une catastrophe souhaitent l’exactcontraire d’une page blanche ils veulent sauver tout ce quipeut l’être, remettre en état ce qui n’a pas été entièrementdétruit et renforcer les liens qui unissent les citoyens aux lieuxqui les ont façonnés. « En participant à la reconstruction de laville, j’ai l’impression de me reconstruire moi-même », déclaraCassandra Andrews du Lower Ninth Ward, quartier lourdement endommagé de La Nouvelle-Orléans, en enlevant des débris au lendemain de la tempête. En revanche, rétablir l’ordreancien n’intéresse nullement les tenants du capitalisme du
désastre. En Irak, au Sri Lanka et à La Nouvelle-Orléans, on entreprit le processus faussement qualifié de « reconstruction »en parachevant le travail du cataclysme initial (guerre oucatastrophe naturelle) : on effaça les derniers vestiges de la sphère publique et des communautés profondément enracinéesafin de les remplacer par une sorte de Nouvelle Jérusalem desgrandes entreprises – le tout avant que les victimes n’eussent eu le temps de se ressaisir et d’affirmer leurs droits de propriété.Mike Battles  résuma  la  situation  à merveille :  « La  peur  et le désordre nous ont admirablement servis. » Âgé de 34 ans, l’ex-agent  de  la  CIA  faisait  référence  au  chaos  consécutif  à l’invasion de l’Irak : malgré son inexpérience et sa nouveauté, son entreprise de sécurité, Custer Battles, profita de la situationpour  arracher  au  gouvernement  fédéral  des  contrats  d’une valeur d’environ 100 millions de dollars. Les propos de Battlespourraient servir de slogan au capitalisme du désastre – la peuret le désordre sont les moteurs du progrès.Lorsque j’entrepris mon enquête sur les liens entre mégaprofits et mégadésastres, je crus assister à une transformation radicale de la façon dont les marchés étaient « libérés » un peu partout dans le monde. Ayant fait partie du mouvement de lutte contrel’accroissement démesuré des pouvoirs du  secteur privé qui  avait été propulsé sur la scène internationale à Seattle en 1999, je connaissais  bien  les politiques,  hautement  favorables aux entreprises, qu’on imposait lors de sommets de l’Organisation  mondiale du commerce ou encore comme conditions assortiesaux prêts du Fonds monétaire international. Les trois exigencestraditionnelles  – privatisation,  déréglementation  et  réduction draconienne des dépenses sociales – étaient en généraltrès impopulaires auprès des citoyens, mais, au momentde  la  signature  des  accords,  on  pouvait  au moins  invoquer comme prétexte le consentement mutuel des gouvernements participant aux négociations et l’existence d’un consensuschez les prétendus experts. Désormais, on imposait le même programme idéologique par les moyens les plus ouvertement coercitifs qui soient : lors d’une occupation militaire étrangère ou encore dans le sillage immédiat d’une immense catastrophe naturelle.  Après  les  attentats  du  11  septembre,  Washington s’estima dispensé de demander aux pays concernés s’ilsvoulaient  bien  « du  libre-échange  et  de  la  démocratie »  à  la mode états-unienne ; il recourut simplement à la force militaireinspirée de la doctrine « choc et effroi ».

En réfléchissant à la progression de cette vision des marchés qui  règne  désormais  un  peu  partout  sur  la  planète,  je  me rendis toutefois compte que l’idée d’exploiter les crises et les désastres  était  le modus operandi du mouvement  de Milton  Friedman depuis ses débuts – de tout temps, cette forme de capitalisme fondamentaliste a dû compter sur les catastrophes pour progresser. Les catastrophes « facilitatrices » se font maintenant  plus  destructrices  et  plus  horribles,  sans  doute, mais  la  situation  observée  en  Irak  et à La  Nouvelle-Orléans n’est  pas  le  fruit  d’une  nouvelle  invention  consécutive  au 11 septembre. Au contraire, l’exploitation effrontée des crises est l’aboutissement de trois décennies d’application stricte de la stratégie du choc. Vues sous cette optique, les trente-cinq dernières annéesapparaissent sous un jour sensiblement différent. On avaitjusque-là tendance à voir certaines des violations les plus flagrantes des droits de l’homme comme des actes sadiquesdont se rendaient coupables des régimes antidémocratiques.En fait, il s’agissait plutôt de mesures prises dans le dessein de terroriser la population et de préparer le terrain à l’introductionde « réformes » radicales axées sur la libéralisation des marchés.Dans l’Argentine des années 1970, la junte fit « disparaître » 30 000 personnes, pour la plupart des militants de gauche, afind’imposer les politiques de l’école de Chicago; à la même époque,le Chili eut recours à la terreur pour accomplir sa métamorphose économique. Dans la Chine de 1989, le massacre de la placeTiananmen et l’arrestation de dizaines de milliers de personnespermirent aux communistes de transformer une bonne partie du pays en une gigantesque zone d’exportation, où travaillentdes salariés trop terrifiés pour faire valoir leurs droits. Dans laRussie de 1993, la décision prise par Boris Eltsine de lancer les chars d’assaut contre le Parlement et de faire emprisonner leschefs de l’opposition pava la voie à la privatisation précipitéequi engendra les célèbres oligarques du pays.
Au  Royaume-Uni,  la  guerre  des  Malouines,  survenue  en  1982, eut le même effet : le désordre et l’élan nationaliste nés de la guerre permirent à Margaret Thatcher de recourir à une force  extraordinaire  pour  étouffer  la  grève  des  mineurs  du charbon et lancer la première vague de privatisations effrénées en  Occident.  En  1999,  les  bombardements  de  Belgrade  par l’OTAN créèrent des conditions favorables à des privatisations rapides  en  ex-Yougoslavie  –  objectif  du  reste  antérieur  à  la  guerre. La politique économique ne fut pas le seul facteur à l’origine de ces conflits, bien sûr, mais chacun de ces chocs collectifs  servit  à  préparer  le  terrain  au  traitement  de  choc
économique.
Les traumatismes ayant servi à affaiblir les résistances ne furent du reste pas toujours ouvertement violents. EnAmérique latine et en Afrique, dans les années 1980, c’est la crise  de  l’endettement  qui  obligea  les  pays  « à  privatiser  ou  à  crever »,  selon  la  formule  d’un  ex-représentant  du  FMI. Minés par l’hyperinflation et trop endettés pour dire non aux  exigences  dont  s’assortissaient  les  nouveaux  prêts,  des gouvernements acceptèrent le traitement de choc dans l’espoirqu’il les préserverait de l’effondrement. En Asie, c’est la crise financière  de  1997-1998  –  presque  aussi  dévastatrice  que  laGrande  Dépression  –  qui  affaiblit  les  « tigres »  asiatiques  et les  obligea  à  ouvrir  leurs  marchés  à  ce  que  le  New  York Times appela  la  « plus  grande  vente  de  faillite  du monde». Bon  nombre  de  ces  pays  étaient  des  démocraties,  mais  les transformations  radicales visant  la  libéralisation des marchés ne  furent  pas  imposées  de  façon  démocratique.  En  fait,  ce fut exactement le contraire : conformément aux prévisions de Friedman, le climat de crise généralisée permettait de faire fi de la volonté des électeurs et de céder le pays aux « technocrates »de l’économie.Dans certains cas, bien entendu, l’adoption des politiques  de  libéralisation  des  marchés  se  fit  de  façon  démocratique, quelques politiciens ayant été portés au pouvoir malgré des programmes draconiens : l’élection de Ronald Reagan aux États-Unis  et,  plus  récemment,  celle  de  Nicolas  Sarkozy  en France en constituent des exemples frappants. Dans de tels cas,cependant, les croisés du libéralisme économique se heurtent à l’opposition du public et doivent adoucir ou modifier leurs projets  radicaux, accepter  les changements à  la pièce plutôt qu’une reconversion totale. On voit bien que le modèle économique de Friedman, s’il est en partie compatible avec la  démocratie, a besoin de conditions totalitaires pour être imposédans son expression la plus pure. Pour que le traitement de choc économique soit appliqué sans contrainte – comme ce  fut le cas au Chili dans les années 1970, en Chine à la fin des années  1980,  en  Russie  dans  les  années  1990  et  aux  États-Unis  au  lendemain  des  attentats  du  11  septembre  2001  –, on doit compter  sur un  traumatisme collectif majeur,  lequel entrave ou suspend provisoirement l’application des principes démocratiques. Cette croisade  idéologique prit  naissance au sein  des  régimes  autoritaires  d’Amérique  du  Sud ;  dans  les territoires  nouvellement  conquis  –  la  Russie  et  la  Chine  –, elle  cohabite  encore  aujourd’hui,  sans  difficulté  et  de  façon rentable, avec un régime à la poigne de fer.

LA THÉRAPIE DE CHOC RENTRE AU BERCAIL

Depuis  les  années  1970,  l’école  de  Chicago,  sous  la  coupe de Friedman, ne cesse de conquérir de nouveaux territoires ; jusqu’à tout récemment, cependant, la vision de l’économiste n’avait encore jamais été pleinement appliquée dans son pays d’origine.  Certes,  Reagan  avait  réalisé  des  percées,  mais  les États-Unis conservaient l’assistance publique, la sécurité sociale et  des  écoles  publiques,  où  les  parents,  pour  reprendre  les mots de Friedman, nourrissaient  « un attachement  irrationnel au socialisme». Lorsque  les  républicains  prirent  le  contrôle  du  Sénat,  en 1995, David Frum, Canadien expatrié aux États-Unis et futur rédacteur de discours pour George W. Bush, était au nombre des « néoconservateurs » qui réclamaient pour les États-Unis une révolution économique inspirée de la stratégie du choc : « Voici,à mon avis, comment on devrait procéder : au lieu de sabrer çà et là dans les programmes, de façon graduelle, on devrait,  en plein été, éliminer d’un seul coup trois cents programmes d’environ un milliard de dollars chacun. Les changements ne seraient peut-être pas spectaculaires, mais je vous jure que le  message passerait. Et rien ne nous empêche de  le  faire  tout de suite.»

À l’époque, Frum ne put faire imposer le traitement de choc dont il rêvait pour les États-Unis, notamment parce qu’aucunecrise ne vint préparer le terrain. Puis, en 2001, la situation changeadu tout au tout : au moment des attentats du 11 septembre, la Maison-Blanche était pleine à craquer de disciples de Friedman,dont son grand ami Donald Rumsfeld. L’équipe de Bushprofita de cet instant de vertige collectif avec une ahurissante célérité – non pas parce que l’administration avait sournoisementorchestré la crise, comme certains le laissaient entendre, maisbien parce que les principaux ténors de cette administration, vétérans de l’imposition du capitalisme du désastre en Amériquelatine et en Europe de l’Est, appelaient une crise de tous leursvœux, de la même façon que les agriculteurs frappés par une sécheresse implorent la pluie de tomber et que les sionisteschrétiens, convaincus que la fin du monde est proche, rêventdu jour du Ravissement. Quand arrive le désastre tant attendu, ils savent que leur heure est enfin venue.

Pendant trois décennies, Friedman et ses disciplesexploitèrent de façon méthodique les chocs subis par d’autres pays – pendants, à l’étranger, du 11 septembre 2001, àcommencer par le coup d’État de Pinochet du 11 septembre 1973. À partir de la chute des tours jumelles, l’idéologie née dans  des  universités  américaines  et  nourrie  par  les  grandes institutions de Washington eut enfin l’occasion de rentrer au bercail.
L’administration  Bush  profita  de  la  peur  suscitée  par  les  attentats  non seulement pour lancer sans  délai la « guerrecontre le terrorisme », mais aussi pour faire de cette dernière une entreprise presque entièrement à but lucratif, une nouvelleindustrie  florissante  qui  insuffla  un  dynamisme  renouvelé  à une économie chancelante. C’est ce qu’il convient d’appeler le « complexe du capitalisme du désastre », entité tentaculaire beaucoup plus vaste que le complexe militaro-industrielcontre lequel Dwight Eisenhower avait mis les Américains en garde à la fin de sa présidence : on a ici affaire à une guerre totale, menée à tous les niveaux par des sociétés privées dont les  interventions  sont  financées  à  même  les  fonds  publics. Ces dernières ont pour mandat perpétuel de protéger  le sol américain  tout  en  éliminant  le  « mal »  là où  il  se manifeste à l’extérieur. Au bout de quelques années seulement, le complexea déjà pénétré de nouveaux marchés : ne se contentant plus de lutter contre le terrorisme, il participe à des missionsinternationales  de maintien  de  la  paix,  organise  des  polices municipales  et  répond  aux  catastrophes  naturelles,  de  plus en plus fréquentes. L’objectif ultime des grandes sociétés qui forment le cœur du complexe, c’est d’introduire le modèle du gouvernement à but lucratif – qui progresse rapidement dans des  circonstances  extraordinaires  –  dans  le  fonctionnement ordinaire, au jour le jour, de l’État. Autrement dit, il s’agit de privatiser le gouvernement.
Pour stimuler le complexe du capitalisme du désastre,l’administration Bush externalisa, sans débat public, bonnombre des fonctions les plus délicates du gouvernement, de la prestation de soins de santé aux soldats aux interrogatoires de prisonniers, en passant par la collecte et l’analyse enprofondeur (data mining) de données sur chacun d’entre nous.Dans le contexte de cette guerre sans fin, le gouvernement agitnon pas comme l’administrateur d’un réseau de fournisseurs, mais plutôt comme un investisseur de capital-risque à la boursebien  garnie  qui  fournit  au  complexe les  fonds  d’amorçage dont il a besoin et devient le principal client de ses services. Voici quelques chiffres qui donnent une idée de l’ampleur dela transformation : en 2003, le gouvernement des États-Unis passa 3 512 marchés avec des sociétés chargées d’exécuter desfonctions liées à la sécurité ; au cours de la période de 22 moisayant pris fin en août 2006, la Sécurité intérieure (Department
of Homeland Security) attribua à elle seule plus de 115 000 contrats du même ordre. L’industrie de la sécurité intérieure ausens large – d’une importance économique négligeable avant2001 – vaut aujourd’hui 200 milliards de dollars27. En 2006, lesdépenses du gouvernement des États-Unis dans le domaine dela sécurité se chiffraient à environ 545 $ par foyer28.

Et il n’est ici question que de la guerre au terrorisme en sol américain. Les gros bénéfices viennent des guerres menées à l’étranger.  Sans  tenir  compte  des  fournisseurs  d’armements, dont les profits ont monté en flèche grâce à la guerre en Irak, la prestation de services à l’armée des États-Unis est aujourd’huil’une des économies tertiaires qui connaît la croissance la plus rapide au monde.  « Jamais deux pays ayant des  restaurants McDonald sur leur territoire ne se sont fait la guerre », écrivit avec  assurance  le  chroniqueur  du  New  York  Times Thomas Friedman, en décembre 199630. Les événements lui donnèrent tort deux ans plus  tard. De plus,  en  vertu du modèle de  la guerre  à  but  lucratif,  l’armée  américaine  part  désormais  en campagne avec Burger King et Pizza Hut dans son sillage. Ces  entreprises  exploitent  en  effet  des  franchises  destinées  aux soldats américains dans des bases militaires, en  Irak comme dans la « mini-ville » de Guantánamo Bay. Il  ne  faut  pas  oublier  non  plus  l’effort  de  reconstruction et  d’aide  humanitaire.  Peu  après  leur  apparition  en  Irak,  la reconstruction et  le secours à but  lucratif constituent déjà  le nouveau paradigme mondial, que la destruction initiale résulted’une  guerre  préemptive,  comme  l’attaque  lancée  par  Israël contre le Liban en 1996, ou d’un ouragan. Comme les ressources se  font  rares  et que  le changement climatique provoque un flot ininterrompu de nouvelles catastrophes, les interventions d’urgence représentent un marché émergent trop prometteur  pour qu’on  l’abandonne aux seules organisations caritatives. Pourquoi l’UNICEF devrait-elle reconstruire des écoles quand Bechtel, l’une des plus grandes sociétés d’ingénierie des États-Unis, peut s’en charger ? Pourquoi installer les personnes déplacées du Mississippi dans des logements sociaux vacants quand  on  peut  les  loger  dans  des  paquebots  de  Carnival ?
Pourquoi  déployer  des  casques  bleus  de  l’ONU  au  Darfour  lorsque des entreprises de sécurité privées comme Blackwater sont  à  la  recherche  de  nouveaux  clients ?  C’est  d’ailleurs  ce qui  a  changé  au  lendemain  des  attentats  du  11  septembre :  auparavant, guerres et catastrophes offraient des débouchés à un secteur restreint de l’économie – les fabricants d’avions de chasse, par exemple, ou encore les entreprises de construction chargées de rebâtir les ponts bombardés. Les guerres avaient pour  rôle principal  d’ouvrir  de  nouveaux marchés  jusque-là inaccessibles et, une fois la paix revenue, de générer des boomséconomiques. De nos jours, les interventions en cas de guerre et de catastrophe sont à ce point privatisées qu’elles constituenten soi le nouveau marché. Pour le boom, inutile d’attendre la fin de la guerre. Le médium, c’est le message.
L’un des avantages propres à cette approche postmoderne, c’est que, du point de vue commercial, elle ne peut paséchouer. Comme le fit remarquer un analyste des marchés à propos des gains réalisés par Halliburton, entreprise de services énergétiques, au cours d’un trimestre particulièrement rentable :« L’Irak a donné de meilleurs résultats que prévu31. » C’était en octobre 2006, jusque-là le mois le plus meurtrier de la guerre : on  avait  dénombré  3 709  victimes  chez  les  civils  irakiens. Pourtant,  rares  étaient  les actionnaires qui ne  se montrèrent pas impressionnés par une guerre qui, pour cette seule société,avait généré des revenus de vingt milliards de dollars33.
De tous ces éléments – commerce des armes, soldats privés, reconstruction à but lucratif, industrie de la sécurité intérieure et  traitement  de  choc  administré  par  l’équipe  de  Bush  au lendemain  des  attentats  du  11  septembre  –,  il  émerge  une économie nouvelle redéfinie de A à Z. Née sous le règne de Bush, elle jouit désormais d’une existence indépendante de touteadministration et demeurera solidement en place jusqu’au jouroù l’idéologie des suprématistes du secteur privé sera reconnue pour ce qu’elle est, en proie à l’isolement et à la contestation. Bien que dominé par des sociétés américaines,  le complexe est mondialisé : des entreprises britanniques mettent à profit  leur expérience dans le domaine des caméras de surveillance, désormais omniprésentes ; des sociétés israéliennes exploitent leur expertise dans la construction de clôtures et de murs de
haute  technologie ;  l’industrie  canadienne  du  bois  d’œuvre vend des maisons préfabriquées à un prix plusieurs foissupérieur à celui des maisons produites localement, et ainsi desuite. « À ma connaissance, personne n’avait encore considéré les efforts de reconstruction consécutifs à une catastrophe en tant que marché immobilier à part entière, dit Ken Baker, PDG d’un  groupe  industriel  forestier du Canada. C’est pour nous une stratégie de diversification à long terme. » Du point de vue de son ampleur, le complexe du capitalismedu désastre vaut bien le « marché émergent » et les progressionsenregistrées  par  les  technologies  de  l’information  dans  les années 1990. En fait, certains initiés déclarent que les marchés conclus sont encore plus intéressants qu’aux beaux jours des  « point com » et que la « bulle de la sécurité » occupe le terrain abandonné à  la  suite de  l’éclatement des bulles antérieures. Assorties des profits astronomiques de l’industrie des assurances
(qui, en 2006, devraient avoir atteint un seuil record de 60 milliards de dollars aux États-Unis seulement) comme des superprofits de l’industrie pétrolière (qui croissent à chaque nouvelle crise),  l’économie du désastre a peut-être sauvé  les marchés mondiaux de la menace de récession  complète qui pesait sur eux à la veille du 11 septembre 2001.

Lorsqu’on  cherche  à  reconstituer  l’histoire  de  la  croisade idéologique ayant conduit à la privatisation radicale des guerreset des catastrophes, un problème surgit : l’idéologie en questionest un caméléon qui change sans cesse de nom et d’identité. Friedman  se  qualifiait  de  « libéral »,  tandis  que  ses  disciples américains, qui associaient ce vocable aux impôts et auxhippies, se considéraient plutôt comme des  « conservateurs », des  « économistes classiques », des  « tenants du  libre marché » et,  plus  tard,  comme  des  partisans  de  la  Reaganomics  ou du « laisser-faire ». Dans la majeure partie du monde, leurorthodoxie est connue sous le nom de « néolibéralisme »,même si on parle souvent de « libre-échange » ou simplement de « mondialisation ». Ce n’est que depuis le milieu desannées 1990 que le mouvement intellectuel, sous l’impulsion des  groupes  de  réflexion  de  droite  auxquels  Friedman  fut longtemps associé – la Heritage Foundation, le Cato Institute et l’American Enterprise Institute –, s’autodésigne au moyen del’expression  « néoconservateur »,  vision  du  monde  en  vertu
de laquelle toute la puissance de l’armée américaine est mise au service des entreprises privées.Dans toutes ces incarnations, cette idéologie suppose l’adhésion à  la  trinité  stratégique  –  élimination de  la  sphère publique, déréglementation totale des entreprises et réduction draconienne des dépenses publiques –, mais aucun des noms qu’elle a empruntés ne semble lui convenir tout à fait. Friedman
considérait son mouvement comme une tentative de libérer les marchés du joug de l’État, mais les résultats obtenus, lorsquesa vision puriste en passe par l’épreuve des faits, sont d’untout autre ordre. Dans tous les pays où les politiques inspirées
de l’école de Chicago ont été appliquées au cours des trois dernières décennies, on a assisté à la formation d’une puissantealliance entre de très grandes sociétés et des politiciens pour laplupart riches – les lignes de démarcation entre les uns et les autres demeurant floues et changeantes. En Russie, on appelle« oligarques »  les  milliardaires  qui  font  partie  de  cette  élite régnante ; en Chine, ce sont les « principicules » ; au Chili, les « piranhas » ; pendant la campagne électorale Bush-Cheney, les« pionniers ». Loin de soustraire les marchés aux griffes de l’État,ces membres de l’élite politique et commerciale se contententde fusionner leurs activités et de s’échanger des faveurs afin des’approprier les précieuses ressources qui appartenaient jusque-là au domaine public – des champs pétrolifères de la Russie auxterres collectives de la Chine en passant par l’octroi (sans appelsd’offres) de contrats pour la reconstruction en Irak. Le  mot  qui  convient  le  mieux  pour  désigner  un  système qui gomme  les  frontières entre  le Gouvernement avec un G majuscule et l’Entreprise avec un E majuscule n’est ni « libéral »,ni « conservateur », ni « capitaliste ». Ce serait plutôt « corporatiste ».Il se caractérise au premier chef par d’immenses transferts de ressources publiques vers le secteur privé, démarche qui
s’accompagne souvent d’une explosion de l’endettement,d’un accroissement de l’écart entre les riches à outrance et les pauvres  sans  importance  et  d’un  nationalisme  exacerbé  qui justifie des dépenses colossales dans le domaine de la sécurité. Pour ceux qui font partie de la bulle d’extrême richesse ainsi créée,  il  n’y  a  pas  de  moyen  plus  rentable  d’organiser  la société. Étant donné les désavantages manifestes pour la vaste  majorité  des  citoyens,  condamnés  à  rester  en  marge,  l’État corporatiste  doit  adopter  d’autres  tactiques :  le  resserrement de  la  surveillance  (le  gouvernement  et  les  grandes  sociétés s’échangeant une fois de plus des faveurs et des contrats), le recours  massif  aux  emprisonnements,  le  rétrécissement  des libertés civiles et, souvent (mais pas toujours), la torture.


LA TORTURE COMME MÉTAPHORE
Du Chili à  la Chine  en passant par  l’Irak,  la  torture a  été le  partenaire  silencieux  de  la  croisade  mondiale  en  faveur de  la  libéralisation  des  marchés.  Cependant,  elle  n’est  pas qu’un simple moyen utilisé pour forcer des citoyens rebelles à accepter des politiques dont ils ne veulent pas. On peut aussi y voir une métaphore de la logique qui sous-tend la stratégie
du choc.
La torture, ou l’« interrogatoire coercitif » comme on l’appelle à la CIA, est un ensemble de techniques conçues pour plongerles prisonniers dans un état de choc et de désorientation graveet les forcer à faire des concessions contre leur gré. La logique  de la méthode est exposée dans deux manuels de l’agence quiont été déclassifiés à  la  fin des années 1990. On y explique que la façon de vaincre les résistances des « récalcitrants »
consiste à provoquer une fracture violente entre le prisonnier et sa capacité à comprendre le monde qui l’entoure. D’abord, on  « affame »  les  sens  (au moyen  de  cagoules,  de  bouchons d’oreilles, de  fers  et de périodes d’isolement  total) ;  ensuite, le corps est bombardé de stimuli (lumières stroboscopiques, musique à tue-tête, passages à tabac, électrochocs).Cette phase d’« assouplissement » a pour but de provoquer une sorte d’ouragan dans la tête des prisonniers, qui régressentet ont peur au point de perdre toute capacité à penser de façonrationnelle et à protéger leurs intérêts. C’est dans cet état de choc que la plupart des détenus donnent à leurs interrogateursce  qu’ils  veulent  –  des  informations,  des  aveux,  l’abandon d’anciennes croyances. On trouve dans un des manuels de la CIA une explication particulièrement succincte : « Il existe un  intervalle – parfois extrêmement bref – d’apathie, de choc ou deparalysie psychologique. Cet état est causé par un traumatisme ou un traumatisme secondaire qui fait en quelque sorte voler en  éclats  le  monde  familier  du  sujet  et  l’image  qu’il  a  de lui-même. Les interrogateurs chevronnés reconnaissent cemoment et savent que le sujet est alors plus ouvert à la suggestion et beaucoup plus susceptible de coopérer qu’avant le choc. »La stratégie du choc imite la démarche en tentant dereproduire, à l’échelle d’une société, les résultats obtenusavec un seul détenu dans une cellule de prison. À cet égard, l’exemple le plus probant est le choc du 11 septembre,qui,  pour  des  millions  de  personnes,  fit  voler  en  éclats  le « monde  familier ».  Il  déclencha  du même  coup  une période de désorientation et de régression que  l’administration Bush exploita de main de maître. Soudain, nous nous retrouvions en  quelque  sorte  en  l’an  zéro.  Tout  ce  que  nous  savions du monde  relevait d’« avant »  la catastrophe. Nous,  les NordAméricains, qui de toute façon connaissions mal notre histoire,formions désormais un État vierge, une « feuille blanche » sur laquelle  « on peut  écrire  les mots  les plus  beaux  et  les plus nouveaux »,  ainsi  que Mao  le  dit  à  propos  de  son  peuple. Une nouvelle armée de spécialistes se chargea aussitôtd’écrire  des  mots  beaux  et  nouveaux  sur  la  table  rase  de notre  conscience  traumatisée :  « choc  des  civilisations »,  « axe du mal », « islamo-fascisme », « sécurité intérieure ». Pendantque  les  citoyens  étaient  mobilisés  par  de  nouvelles  guerres culturelles aux conséquences mortelles, l’administration Bush  accomplit ce dont elle n’aurait pu que rêver sans les attentats du 11 septembre :  lancer des guerres privatisées à  l’étranger et créer un complexe de  la sécurité assujetti au contrôle du privé à l’intérieur des frontières des États-Unis.Voici donc comment fonctionne la stratégie du choc : ledésastre déclencheur – le coup d’État, l’attentat terroriste, l’effondrement des marchés, la guerre, le tsunami, l’ouragan –plonge la population dans un état de choc collectif. Le sifflementdes bombes, les échos de la terreur et les vents rugissants « assouplissent » les sociétés, un peu comme la musiquetonitruante et les coups dans les prisons où se pratique latorture. À l’instar du prisonnier terrorisé qui donne le nom de ses camarades et renie sa foi, les sociétés en état de chocabandonnent des droits que, dans d’autres circonstances, ellesauraient défendus jalousement. Jamar Perry et les autres évacués entassés dans le refuge de Baton Rouge devaient renoncer àleurs logements sociaux et à leurs écoles publiques. Après letsunami, les pêcheurs sri-lankais devaient céder aux hôteliers leurs précieuses terres du bord de la mer. Si tout s’était passécomme prévu, les Irakiens, eux, auraient dû être sous le coupdu choc et de l’effroi au point d’abandonner aux bases militairesaméricaines et aux zones vertes la maîtrise de leurs réserves depétrole, de leurs sociétés d’État et de leur souveraineté.


LE GROS MENSONGE
Dans le déluge de mots écrits en hommage à Milton Friedman  après sa mort, on souligna à peine l’importance que revêtent leschocs et les crises pour l’avancement de sa vision du monde. Ledécès de l’économiste fut plutôt l’occasion de récrire l’histoire officielle et de rappeler que le capitalisme radical qu’il prônait faisait  désormais  figure  d’orthodoxie  gouvernementale  dans presque tous les coins du monde. C’était un véritable conte de fées, débarrassé des violences et des contraintes si intimement mêlées à cette croisade. ………………………

Ces extraits ont été repris sur : http://www.mediapart.fr/files/Jade%20Lindgaard/NKintro.pdf

 

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« Un livre qui nous libère de toutes les absurdités de la terre »

Posté par Serge Bénard le 12 août 2011

le 12/08/2011 à 05:00


Jean-Paul Sorg.

Jean-Paul Sorg.

Pourquoi lire ou relire aujourd’hui Les Tilleuls de Lautenbach ? Réponse de Jean-Paul Sorg, de Buhl, professeur de philosophie à la retraite, poète et écrivain.

Lire l’article : http://www.lalsace.fr/actualite/2011/08/12/un-livre-qui-nous-libere-de-toutes-les-absurdites-de-la-terre

Broché: 311 pages
Editeur : Stock (1 décembre 1992)
Collection : Littérature Française
Langue : Français
ISBN-10: 2234025230
ISBN-13: 978-2234025233

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Lire et relire – Jules Barbey d’Aurevilly, Le cachet d’onyx

Posté par Serge Bénard le 10 août 2011


suivi de
Léa


La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents Volume 95 : version 1.01


Othello vous paraît donc bien horrible, douce Maria ? Hier votre front si blanc, si limpide, se crispait rien qu’à le voir, ce diable noir, comme l’appelle Émilia. Votre haleine traînait sur vos lèvres entr’ouvertes ; vos larmes, vos sanglots, votre    pose,    tout    en    vous    disait :    « Pitié ! »    à Othello, comme si vous aviez été la Vénitienne, la Desdemona, couchée sur le lit, comme si Othello avait pu vous entendre alors, comme si une prière d’ange agenouillé devant un homme, essuyant ses pieds de sa chevelure divine, ou, plus éloquent encore, une femme qui supplie, eût pu aller jusqu’à ce cœur possédé, affolé, enragé de jalousie et d’amour. Oh ! ne le maudissez cependant pas, cet Othello inflexible. N’ayez pas peur de cette belle création d’un poète ; n’ayez pas peur de cette admirable nature d’homme, si riche en tendresses jusque dans ses fureurs, et à qui Desdemona pardonne en mourant comme par reconnaissance de l’amour qu’il lui avait donné. Savez-vous que personne n’aima plus que cet
homme qui faisait oublier un père chéri, à cheveux blancs, sur le bord de la fosse, à une fille respectueuse et tendre; qui l’avait prise intrépidement dans ses bras, elle défaillante sous le poids d’une malédiction terrible, et qui la rendit si heureuse que jamais le souvenir de cette malédiction ne troubla une heure de la vie de cette femme timide ? Ne le maudissez pas, Maria, mais plaignez-le plutôt! plaignez-le plus que Desdemona, qui vous fait pleurer à chaudes larmes. Son infortune est plus grande que celle de Desdemona qui crie : Ne me tuez pas ce soir ! Vous me tuerez demain ! qui s’est sentie écrasée sous la calomnie, sous les injures d’Othello. Desdemona est l’heureuse dans ceci : l’infortuné, c’est Othello !
Il n’est pas besoin d’être Africain, d’avoir du soleil liquéfié sous une peau noire et plein ses larges veines ; il n’est pas besoin d’avoir du lion et du tigre dans sa nature pour être jaloux et se venger. Il ne faut qu’assez d’intelligence pour comprendre le mot trahison. Eh bien, quand avec ce peu d’intelligence on a de l’amour aussi, comme Othello, qui oserait appeler coupable
celui-là qui est jaloux et qui se venge ! Et quand cette vengeance qui n’apaise point est finie, et que l’on est si malheureux que le remords soulagerait, le remords qu’il est impossible d’avoir parce que l’amour a tout envahi dans l’âme, oh! qui ne donnerait pas à tant de souffrance au moins une larme, quand il reste une larme à donner.
Pleurez donc sur Othello, jeune femme, je vous le répète, sur cette âme que la douleur a sillonnée, noircie, brûlée, ensanglantée, mise en pièces comme des balles mâchées dans de la chair et des os. Il n’y a qu’Émilia qui soit en droit de l’appeler monstre, car elle avait soigné Desdemona toute petite, puis adolescente, puis épousée, et de chagrin elle délirait quand elle appelait Othello ainsi. Mais vous, Maria, vous ne le pouvez pas !
La vengeance d’Othello ne fut point d’un monstre. Il pleura avant de tuer sa femme, et quels pleurs ! Il pleura aussi quand il l’eut tuée et avant d’être détrompé ! Et quand il n’eut plus de larmes sous sa paupière, il en chercha à la source,
avec la pointe d’un poignard; mais celles-là étaient du sang, et elles aussi, elles se tarirent.
Voulez-vous que je vous raconte une histoire de jalousie ? Voulez-vous que je vous dise une vengeance plus cruelle que celle accomplie avec des sanglots, des mains tremblantes et des baisers, – ces derniers baisers donnés furtivement à la perfide pendant qu’elle dort, sublime lâcheté de la passion que Shakespeare avait devinée, – enfin que cet étouffement d’une mariée de vingt ans sous l’oreiller du lit nuptial, et dont l’idée seule vous fait rejeter en arrière votre jolie tête comme si la hache vous l’abattait par devant ? Allons ! si vous êtes brave ce soir, voulez-vous que je vous dise une vengeance auprès de laquelle la vengeance d’Hassan, qui fait noyer vive dans un sac cousu la belle Leïla du Giaour, est la chose du monde la plus rose et la plus gracieuse? Voulez-vous que je vous dise une réalité dont la poésie dramatique, cette poésie du réel, ne pourrait s’emparer, parce qu’elle ne saurait comment la prendre dans ses mains de reine sans les souiller ? Voulez-vous que je vous fasse aimer Othello ?
Vous n’avez pas connu Auguste Dorsay. C’était un de ces jeunes gens qui sont très bien nommés les heureux du siècle, parce qu’ils ont juste ce qu’il faut pour réussir dans le monde : un caractère de jonc, des formes élégantes, de la beauté, de l’esprit, – et de celui-là qui ne fâche personne parce qu’il manque d’originalité. Quant à des passions violentes, jamais les amis de Dorsay ne s’aperçurent qu’il en entrât le moindre germe dans son organisation. Il est vrai que Dorsay se mettait souvent en colère contre son jockey, contre son cheval, contre les plis de sa cravate quand ils n’allaient pas comme il l’entendait, qu’il jouait son argent avec des couleurs sur les joues et qu’il ne perdait pas sans émotion, qu’il se grisait parfois de champagne et de punch, et qu’il savait supérieurement le prix d’une femme, depuis la grande dame jusqu’à la modiste. Mais dans tout cela y a-t-il une passion ? Y a-t-il vestige d’âme ? Nullement. Nous autres jeunes gens comme l’était Dorsay alors, nous n’avons qu’à prendre la jeunesse de nos pères à morale, la morale de position, aux cheveux maintenant grisonnants, nous verrons que les
passions sont plus rares qu’on ne pense, et qu’à part quelques scènes de salon d’assez mauvais goût, un ou deux duels, peut-être, et force coucheries qu’on appelle de l’amour jusqu’à vingt-cinq ans avec un enthousiasme un peu niais, et qui ne sont pas même du libertinage, il n’y a pas, morbleu ! en inventoriant toutes ces jeunesses, de quoi dire si haut : Je fus jeune et fou comme vous ! Taisez-vous donc, les catéchistes modèles, ne parlez jamais des orages de vos jeunesses, phrase ridicule et qui passe de la main à la main. Voici une vanterie que je vous défends ! Vous avez vieilli, c’est-à-dire vous avez perdu vos dents et vous vous êtes coulés à fond dans le mariage, comme dit mon ami Sheridan, et puis c’est tout. Mais jamais rien ne battit fort dans vos artères carotides et votre cœur est toujours allé du même pas.
Cependant, messieurs nos pères, puisque nous fouillons dans votre vie, serait-il impossible d’y trouver de ces choses qui, rappelées à votre mémoire, vous couperaient la voix à l’instant lorsque vous jetez les hauts cris sur les passions de nos jeunesses, à nous, quand nous sommes
passionnés ? N’y trouverait-on pas des noirceurs, peut-être une infamie, quelquefois une atrocité ? Vous ne savez pas ce que c’est qu’une âme, ce que c’est qu’une passion, ce que c’est que cet ouragan, cette trombe qui tourbillonne dans les anfractuosités d’une poitrine d’homme, et qui finit par les briser… Mais, ce qui vous était si facile, êtes-vous toujours restés de plats honnêtes gens ?
Demandons à Dorsay. Il a vécu votre vie de jeune homme ; il vit à présent votre vie d’époux et de père de famille. Interrogeons son passé et voyons ce que ce passé nous répondra.
Hortense de *** était une des femmes de Paris la plus aimable par le tour de son esprit et l’abandon de ses manières. Sa beauté était éblouissante. Mariée à un homme qu’elle n’avait jamais aimé, entourée d’hommages dans le monde et n’ayant plus de parents qui la cuirassent de leurs conseils, qui la fortifient de leur prudence, on l’eût prise pour orgueilleuse et frivole. Cependant son âme était sérieuse. Sérieuse parce qu’elle était passionnée. On
l’entrevoyait aisément, car si ces passions toutes frémissantes enfermées dans un sein de jeune femme n’avaient pas encore quitté le fond de ce cratère d’albâtre, il volait parfois de leur écume dans la fougue de coquetterie d’Hortense.

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Lire et relire – Louis Hémon, Monsieur Ripois et la Némésis

Posté par Serge Bénard le 8 août 2011

M. Ripois franchit le seuil du restaurant du Littoral, les mains à fond dans ses poches, un cigare entre les dents et s’arrêta quelques instants sur le trottoir.
Dans    Cambridge    Circus    les    voitures tournoyaient comme un vol de goélands, traversant la place pour s’enfoncer dans Charing Cross Road ou dans Shaftesbury Avenue, en longues courbes rapides et faciles comme des coups    d’ailes.    Leur    défilé    incessant s’accompagnait d’une grande clameur égale faite du ronflement des moteurs et du bruit crépitant des pneus sur le sol, ressac monotone, que les appels de trompe et les hurlements des sirènes perçaient comme des cris.
Il n’y avait pas de ciel. Les regards levés n’allaient pas plus loin qu’une voûte indéfinie, sans couleur, qui pouvait être un manteau de
brume, ou l’obscurité de la nuit, ou le vide d’un éther sans étoiles. Mais, au niveau du sol, l’atmosphère était presque libre de brouillard, et les mille lumières formaient sur les places et les rues une couche de clarté dans laquelle le trafic humain se mouvait avec assurance. Au-dessus de cette couche illuminée collée à la terre, le reste du monde s’oubliait dans la nuit.
D’un geste sec du petit doigt M. Ripois fit tomber la cendre de son cigare et traversa la chaussée nonchalamment.
Devant la marquise du Palace, cabs et voitures de maîtres s’arrêtaient à la file, dégorgeant des hommes en habit et des femmes décolletées enveloppées de manteaux ou d’écharpes. Les portières se refermaient derrière eux en claquant ; ils traversaient le terre-plein posément, sans hâte, et montaient les marches du perron en hôtes attendus. Des passants s’étaient arrêtés et faisaient la haie, respectueux ; leurs regards se posaient sur les toilettes, sur les fourrures, ou bien sur les cous nus et les figures poudrées. Mi- déférents, mi-curieux, ils se donnaient le
spectacle gratuit de leurs maîtres allant à leurs plaisirs, et les maîtres semblaient leur reconnaître tacitement le droit d’admirer et les ignoraient complaisamment.
M. Ripois se joignit à la rangée de curieux et regarda par-dessus leurs épaules passer quelques couples fastueux. Il faisait osciller son cigare entre ses dents avec de petits ricanements de dérision, toisait les hommes de la tête aux pieds et fixait sur les femmes des yeux hardis qui cherchaient leurs yeux. Puis, comme un nouveau groupe arrivait et se dirigeait vers le perron entre les deux haies de spectateurs, il se fraya une trouée et passa.
Le long de Charing Cross Road, il descendit lentement dans la direction de l’Hippodrome, continuant à mettre en évidence son cigare, qu’il s’efforçait de faire durer longtemps, en souvenir d’un excellent dîner. La clarté était moins vive que dans Cambridge Circus, les couples élégants plus rares. Des femmes passaient à côté de lui, dont la figure se laissait deviner toute blanche dans l’ombre. La plupart avaient en commun un
air de loisir qui marquait qu’en même temps que la journée leur semaine de travail venait de finir. Même celles qui s’en allaient droit devant elles vers leurs logis sans se retourner ni s’arrêter aux étalages des boutiques, marchaient sans grande hâte et laissaient leurs regards errer sur les choses et les gens avec complaisance, comme si le joug de règles strictes et moroses se trouvait être relâché pour quelques heures.
Sous le regard chercheur de M. Ripois, elles détournaient un peu la tête, le regardaient à leur tour sans morgue, et passaient. Lorsque son examen lui avait révélé un visage frais et sain et une mine modeste, il s’arrêtait court, se retournait et suivait des yeux, guettant quelque signe discret d’encouragement. Les autres, les femmes qui offraient à tous les passants l’un après l’autre un sourire fixe, grimace de masques tous pareils sous leurs peintures barbares, il se contentait de les toiser d’un coup d’œil net et rapide, familier, sans se retourner ni ralentir.
En quelques minutes il arriva à l’Hippodrome et fit halte de nouveau. La marquise et les
lumières fulgurantes de la façade semblaient une répétition presque exacte de celles qu’il venait de laisser derrière lui, et des couples, tout semblables à ceux de tout à l’heure, arrivaient encore. À droite, s’étendaient Cranbourn Street et Leicester Square, ces trois cents mètres de trottoir qui sont l’exposition permanente de la vie nocturne de Londres et de son vice luxueux. M.Ripois resta quelques instants immobile, à l’angle des deux rues, par habitude, puis tourna dans la direction du square, comme il le faisait invariablement.
Tout en marchant lentement, il songeait qu’il était trop tard pour un music-hall et qu’il ne fallait pas non plus penser aux cinématographes, toujours bondés le samedi. Il avait pourtant pris l’habitude de s’accorder ce soir-là quelque luxe. C’était d’abord un dîner dans un restaurant français, un dîner avec du vin, puis une tasse de café noir, très chaud et très sucré, un cigare et une flânerie sur les trottoirs illuminés, encombrés de passants et de filles. À défaut de toute autre distraction, cela suffisait déjà à lui donner pour cette fin de semaine quelques heures de bon
temps, une illusion de vie large et joyeuse.
De son cigare, il ne restait déjà plus qu’un tronçon qui lui brûlait les doigts, mais la bonne chaleur du vin et du café fort courait encore dans ses artères. Il se sentait satisfait, repu sans lourdeur, alerte et hardi. Songeant aux mets succulents qu’il avait mangés, au bordeaux généreux qu’il avait lampé à plein verre, il marchait en se dandinant un peu, ployant quelquefois les jarrets, comme pour s’assurer de leur souplesse, et caressait sa moustache légère d’un geste un peu fat. Quand il laissait courir ses regards sur les gens qui l’entouraient et passaient à côté de lui, il lui venait cette idée un peu méprisante que c’étaient des barbares ; qu’il était séparé d’eux par des différences essentielles: l’allégresse de son sang plus chaud, la richesse des aliments préparés avec art, à la française, dont il s’était nourri et qui semblaient déjà s’être fondus en lui, et une certaine prodigalité d’idées et de sensations, fuyantes, rapides, diverses, qui défilaient dans son cerveau en sautillant.
Ces    Anglais !    Dire    qu’on    les    proclamait parfois compliqués, profonds, difficiles à comprendre ! Il songea à cela et faillit en rire tout haut. À coups d’œil vifs il lisait l’une après l’autre les figures placides, correctes, sincères ou seulement ternes et neutres, des gens qu’il croisait. Tous ces hommes qui passaient, quelle que fût leur classe sociale, il les devinait liés pieds et poings par des entraves ridicules, esclaves respectueux de toutes sortes de prescriptions et de principes, docilement résignés à vivre toute leur vie sous les tuniques tissées de commandements et de déférences, tuniques lourdes et rigides comme des robes d’apparat. M. Ripois lissait sa moustache, raidissait sa petite taille, bombait la poitrine, les épaules effacées, et s’en allait parmi les groupes en se dandinant, content de lui-même et se réjouissant de promener dans cette foule veule un cœur de corsaire.
Il avait traversé tout Leicester Square et Cranbourn Street et s’arrêta encore une fois en arrivant à Piccadilly Circus devant la façade du Pavilion. C’est là le troisième sommet du triangle
qui contient la quintessence de la vie bruyante de Londres, entre sept heures et minuit. La topographie du plaisir ne va guère plus loin. Tous ceux qui cherchent les apparences de la gaîté – étrangers en quête d’animation, indigènes en rupture de banlieue – viennent là, se mêlent au flot humain qui envahit les théâtres et les music- halls au début de la soirée et en émerge vers la fin. Ils déambulent, remontent Shaftesbury Avenue, redescendent Charing Cross Road et se retrouvent à leur point de départ, marchant sans hâte, en gens qui ne vont nulle part, et regardant sans cesse autour d’eux comme s’ils s’attendaient à trouver là, au centre grouillant de l’énorme ville, quelque chose qu’ils souhaitent sans trop le chercher. C’est le parcours que suit la ronde nonchalante des hommes en quête d’aventures, et le circuit obstiné des femmes en quête d’argent.
M. Ripois se campa sur le trottoir pour voir défiler la foule. Depuis trois ans qu’il habitait Londres, il n’avait jamais manqué de s’arrêter là deux ou trois soirs par semaine, de sorte que cette foule lui était familière par ses types, sinon par ses individus.
Elle contenait quantité de Français, comme lui, ou d’autres étrangers, à qui ce coin du West- End rappelait quelque peu Paris et le Boulevard. Ils se promenaient par deux ou trois et causaient en gesticulant sans vergogne, certains que leur exubérance ne serait guère remarquée. C’étaient eux qui semblaient se trouver le plus à l’aise dans ce décor et à cette heure, en gens qui possèdent naturellement l’art de flâner. Guillerets, ils suivaient lentement le trottoir parmi les Anglais qui passaient plus vite, et ils se retournaient volontiers pour suivre du regard une voiture d’aspect fastueux ou une femme à jolie tournure.
Les femmes ! M. Ripois les regardait aussi. Il les regardait toutes d’instinct, même les vieilles et les laides ; et, lorsqu’une d’elles lui avait renvoyé son coup d’œil avec un rien d’insistance, il lissait machinalement sa moustache et s’assurait que le col de son pardessus tombait bien. Pas mal de Françaises aussi parmi elles: toutes des habituées, de celles qu’on voit là tous les jours à partir de cinq heures. Bien habillées, trop maquillées, elles marchaient à pas menus, avec des gestes artificiels, la poitrine en avant. En
passant devant M. Ripois, elles tournaient vers lui leurs    yeux    inviteurs ;    mais,    quand    elles rencontraient ses yeux à lui, son regard direct et fouillant de maquignon, elles détournaient la tête aussitôt.
D’autres femmes s’en allaient parmi la foule d’un air plus indécis, avec une sorte de gêne. Souvent fardées aussi, elles portaient pourtant presque toutes des robes usées et qui leur allaient mal, ou bien des manteaux fermés du haut en bas, qui cachaient leur corsage et leur linge. Elles n’adressaient guère aux hommes que des regards furtifs et, lorsqu’elles se croyaient près d’être suivies, s’arrêtaient longuement devant une vitrine de magasin ou une affiche de théâtre, sans oser se retourner.
Ces dernières, M. Ripois les suivait des yeux avec plus d’intérêt et un mince sourire. Gibier facile ! Ouvrières et employées de magasin sans emploi, humbles théâtreuses sans engagement, venues au trottoir sous la poussée de la faim ou les menaces d’expulsion de leurs logeuses, mais que le trottoir n’avait pas encore endurcies. Elles
erraient sans but fixe dans les rues où il y avait de la lumière, de la foule et des hommes pourvus d’un peu d’argent, espérant des aventures imprécises ; mais, lorsqu’on les abordait, elles se révélaient embarrassées, presque pudiques, dépourvues d’expérience et de ruse. Elles déclaraient invariablement qu’il ne leur était pas permis de recevoir d’hommes chez elles, et, interrogées, ne savaient vraiment pas où aller. Des Anglaises, celles-là ; M. Ripois connaissait leur espèce de longue date et savait comment s’y prendre avec elles.

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Lire et relire – Émile Zola, Nana

Posté par Serge Bénard le 7 août 2011

À ce moment, les nuées, au fond, s’écartèrent, et Vénus parut. Nana, très grande, très forte pour ses dix-huit ans, dans sa tunique blanche de déesse, ses longs cheveux blonds simplement dénoués sur les épaules, descendit vers la rampe avec un aplomb tranquille, en riant au public. Et elle entama son grand air :
Lorsque Vénus rôde le soir…
Dès le second vers, on se regardait dans la salle. Était-ce une plaisanterie, quelque gageure de Bordenave ? Jamais on n’avait entendu une voix aussi fausse, menée avec moins de méthode. Son directeur la jugeait bien, elle chantait comme une seringue. Et elle ne savait même pas se tenir en scène, elle jetait les mains en avant, dans un balancement de tout son corps, qu’on trouva peu convenable    et    disgracieux.    Des    oh !    oh ! s’élevaient déjà du parterre et des petites places, on sifflotait, lorsqu’une voix de jeune coq en train de muer, aux fauteuils d’orchestre, lança avec conviction :– Très chic !
Toute la salle regarda. C’était le chérubin, l’échappé de collège, ses beaux yeux écarquillés, sa face blonde enflammée par la vue de Nana. Quand il vit le monde se tourner vers lui, il devint très rouge d’avoir ainsi parlé haut, sans le vouloir. Daguenet, son voisin, l’examinait avec un sourire, le public riait, comme désarmé et ne songeant plus à siffler ; tandis que les jeunes messieurs en gants blancs, empoignés eux aussi par    le    galbe    de    Nana,    se    pâmaient, applaudissaient.
– C’est ça, très bien ! bravo ! Nana, cependant, en voyant rire la salle, s’était mise à rire. La gaieté redoubla. Elle était drôle tout de même, cette belle fille. Son rire lui creusait un amour de petit trou dans le menton. Elle attendait, pas gênée, familière, entrant tout de suite de plain-pied avec le public, ayant l’air de dire elle-même d’un clignement d’yeux quelle n’avait pas de talent pour deux liards, mais que ça ne faisait rien, quelle avait autre chose. Et, après avoir adressé au chef d’orchestre un geste qui signifiait :    « Allons-y,    mon    bonhomme ! »    elle commença le second couplet :À minuit, c’est Vénus qui passe…
C’était toujours la même voix vinaigrée, mais à présent elle grattait si bien le public au bon endroit, quelle lui tirait par moments un léger frisson. Nana avait gardé son rire, qui éclairait sa petite bouche rouge et luisait dans ses grands yeux, d’un bleu très clair. À certains vers un peu vifs, une friandise retroussait son nez dont les ailes roses battaient, pendant qu’une flamme passait sur ses joues. Elle continuait à se balancer, ne sachant faire que ca. Et on ne trouvait plus ça vilain du tout, au contraire ; les hommes braquaient leurs jumelles. Comme elle terminait le couplet, la voix lui manqua complètement, elle comprit quelle n’irait jamais au bout. Alors, sans s’inquiéter, elle donna un coup de hanche qui dessina une rondeur sous la mince tunique, tandis que, la taille pliée, la gorge renversée,    elle    tendait    les    bras.    Des applaudissements éclatèrent. Tout de suite, elle s’était tournée, remontant, faisant voir sa nuque où des cheveux roux mettaient comme une toison de    bête ;    et    les    applaudissements    devinrent furieux.La fin de l’acte fut plus froide. Vulcain voulait gifler Vénus. Les dieux tenaient conseil et décidaient qu’ils iraient procéder à une enquête sur la terre, avant de satisfaire les maris trompés. C’était là que Diane, surprenant des mots tendres entre Vénus et Mars, jurait de ne pas les quitter des yeux pendant le voyage. Il y avait aussi une scène où l’Amour, joué par une gamine de douze ans,    répondait    à    toutes    les    questions :    « Oui, maman… Non, maman », d’un ton pleurnicheur, les doigts dans le nez. Puis, Jupiter, avec la sévérité d’un maître qui se fâche, enfermait l’Amour dans un cabinet noir, en lui donnant à conjuguer    vingt    fois    le    verbe    « J’aime ».    On goûta davantage le finale, un choeur que la troupe et l’orchestre enlevèrent très brillamment. Mais, le rideau baissé, la claque tâcha vainement d’obtenir un rappel, tout le monde, debout, se dirigeait déjà vers les portes.On piétinait, on se bousculait, serré entre les rangs des fauteuils, échangeant ses impressions. Un même mot courait :– C’est idiot.
Un critique disait qu’il faudrait joliment couper là-dedans. La pièce importait peu, d’ailleurs ; on causait surtout de Nana. Fauchery et la Faloise, sortis des premiers, se rencontrèrent dans le couloir de l’orchestre avec Steiner et Mignon. On étouffait dans ce boyau, étroit et écrasé comme une galerie de mine, que des lampes à gaz éclairaient. Ils restèrent un instant au pied de l’escalier de droite, protégés par le retour de la rampe. Les spectateurs des petites places descendaient avec un bruit continu de gros souliers, le flot des habits noirs passait, tandis qu’une ouvreuse faisait tous ses efforts pour protéger contre les poussées une chaise, sur laquelle elle avait empilé des vêtements.– Mais je la connais ! cria Steiner, dès qu’il aperçut Fauchery. Pour sûr, je l’ai vue quelque part… Au Casino, je crois, et elle s’y est fait ramasser, tant elle était soûle.
–Moi, je ne sais plus au juste, dit le journaliste; je suis comme vous, je l’ai certainement rencontrée…
Il baissa la voix et ajouta en riant :
– Chez la Tricon, peut-être.
– Parbleu !    dans    un    sale    endroit,    déclara Mignon, qui semblait exaspéré. C’est dégoûtant que le public accueille comme ça la première salope venue. Il n’y aura bientôt plus d’honnêtes femmes au théâtre… Oui, je finirai par défendre à Rose de jouer.
Fauchery ne put s’empêcher de sourire. Cependant, la dégringolade des gros souliers sur les marches ne cessait pas, un petit homme en casquette disait d’une voix traînante :–Oh! là, là, elle est bien boulotte! Y a de quoi manger.
Dans le couloir, deux jeunes gens, frisés au petit fer, très corrects avec leurs cols cassés, se querellaient. L’un répétait le mot: Infecte! infecte ! sans donner de raison ; l’autre répondait par le mot: Épatante! épatante! dédaigneux aussi de tout argument.
La Faloise la trouvait très bien; il risqua seulement quelle serait mieux, si elle cultivait sa voix. Alors, Steiner, qui n’écoutait plus, parut s’éveiller en sursaut. Il fallait attendre, d’ailleurs. Peut-être que tout se gâterait aux actes suivants. Le public avait montré de la complaisance, mais certainement il n’était pas encore empoigné. Mignon jurait que la pièce ne finirait pas, et comme Fauchery et la Faloise les quittaient pour monter au foyer, il prit le bras de Steiner, il se poussa contre son épaule, en lui soufflant dans l’oreille :
– Mon cher, vous allez voir le costume de ma femme, au second acte…Il est d’un cochon !
En haut, dans le foyer, trois lustres de cristal brûlaient avec une vive lumière. Les deux cousins hésitèrent un instant ; la porte vitrée, rabattue, laissait voir, d’un bout à l’autre de la galerie, une houle de têtes que deux courants emportaient dans un continuel remous. Pourtant, ils entrèrent. Cinq ou six groupes d’hommes, causant très fort et gesticulant, s’entêtaient au milieu des bourrades ;    les    autres    marchaient    par    files, tournant sur leurs talons qui battaient le parquet ciré. À droite et à gauche, entre des colonnes de marbre jaspé, des femmes, assises sur des banquettes de velours rouge, regardaient le flot passer d’un air las, comme alanguies par la chaleur ; et, derrière elles, dans de hautes glaces, on voyait leurs chignons. Au fond, devant le buffet, un homme à gros ventre buvait un verre de sirop.
Mais Fauchery, pour respirer, était allé sur le balcon. La Faloise, qui étudiait des photographies d’actrices, dans des cadres alternant avec les glaces, entre les colonnes, finit par le suivre. On venait d’éteindre la rampe de gaz, au fronton du théâtre. Il faisait noir et très frais sur le balcon, qui leur sembla vide. Seul, un jeune homme, enveloppé d’ombre, accoudé à la balustrade de pierre, dans la baie de droite, fumait une cigarette, dont la braise luisait. Fauchery reconnut Daguenet. Ils se serrèrent la main.– Que    faites-vous    donc    là,    mon    cher ? demanda le journaliste. Vous vous cachez dans les petits coins, vous qui ne quittez pas l’orchestre, les jours de première.
–Mais je fume, vous voyez, répondit Daguenet.
Alors, Fauchery, pour l’embarrasser :
–Eh bien! que pensez-vous de la débutante ?… On la traite assez mal dans les couloirs.
– Oh ! murmura Daguenet, des hommes dont elle n’aura pas voulu !
Ce fut tout son jugement sur le talent de Nana. La Faloise se penchait, regardant le boulevard. En face, les fenêtres d’un hôtel et d’un cercle étaient vivement éclairées ; tandis que, sur le trottoir, une masse noire de consommateurs occupaient les tables du café de Madrid. Malgré l’heure avancée, la foule s’écrasait ; on marchait à petits pas, du monde sortait continuellement du passage Jouffroy, des gens attendaient cinq minutes avant de pouvoir traverser, tant la queue des voitures s’allongeait.–Quel mouvement! quel bruit! répétait la Faloise, que Paris étonnait encore.
Une sonnerie tinta longuement, le foyer se vida. On se hâtait dans les couloirs. Le rideau était levé qu’on rentrait par bandes, au milieu de la mauvaise humeur des spectateurs déjà assis. Chacun reprenait sa place, le visage animé et de nouveau attentif. Le premier regard de la Faloise fut pour Gaga; mais il demeura étonné, en voyant près d’elle le grand blond, qui, tout à l’heure, était dans l’avant-scène de Lucy.
–Quel est donc le nom de ce monsieur? demanda-t-il.
Fauchery ne le voyait pas.
– Ah ! oui, Labordette, finit-il par dire, avec le même geste d’insouciance.
Le décor du second acte fut une surprise. On était dans un bastringue de barrière, à la Boule- Noire, en plein mardi gras; des chienlits chantaient une ronde, qu’ils accompagnaient au refrain en tapant des talons. Cette échappée canaille, à laquelle on ne s’attendait point, égaya tellement, qu’on bissa la ronde. Et c’était là que la bande des dieux, égarée par Iris, qui se vantait faussement de connaître la Terre, venait procéder à son enquête. Ils s’étaient déguisés pour garder l’incognito. Jupiter entra en roi Dagobert, avec sa culotte à l’envers et une vaste couronne de fer- blanc. Phébus parut en Postillon de Longjumeau et Minerve en Nourrice normande. De grands éclats de gaieté accueillirent Mars, qui portait un costume extravagant d’Amiral suisse. Mais les rires devinrent scandaleux lorsqu’on vit Neptune vêtu d’une blouse, coiffé d’une haute casquette ballonnée, des accroche-coeurs cloués aux tempes, traînant ses pantoufles et disant d’une voix    grasse :    « De    quoi !    quand    on    est    bel homme, faut bien se laisser aimer ! » Il y eut quelques    oh !    oh !    tandis    que    les    dames haussaient un peu leurs éventails. Lucy, dans son avant-scène, riait si bruyamment que Caroline Héquet la fit taire d’un léger coup d’éventail.Dès lors, la pièce était sauvée, un grand succès se dessina. Ce carnaval des dieux, l’Olympe traîné dans la boue, toute une religion, toute une poésie bafouée, semblèrent un régal exquis. La fièvre de l’irrévérence gagnait le monde lettré des premières    représentations ;    on    piétinait    sur    la légende, on cassait les antiques images. Jupiter avait une bonne tête, Mars était tapé. La royauté devenait une farce, et l’armée, une rigolade. Quand Jupiter, tout d’un coup amoureux d’une petite blanchisseuse, se mit à pincer un cancan échevelé, Simonne, qui jouait la blanchisseuse, lança le pied au nez du maître des dieux, en l’appelant si drôlement « Mon gros père ! » qu’un rire fou secoua la salle. Pendant qu’on dansait, Phébus payait des saladiers de vin chaud à Minerve, et Neptune trônait au milieu de sept ou huit femmes, qui le régalaient de gâteaux. On saisissait les allusions, on ajoutait des obscénités, les mots inoffensifs étaient détournés de leur sens par les exclamations de l’orchestre. Depuis longtemps, au théâtre, le public ne s’était vautré dans de la bêtise plus irrespectueuse. Cela le reposait.

 

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Lire et relire – L’Abbesse de Castro – Chroniques italiennes (1839), Stendhal

Posté par Serge Bénard le 6 août 2011

— I —

Le mélodrame nous a montré si souvent les brigands italiens du seizième siècle, et tant de gens en ont parlé sans les connaître, que nous en avons maintenant les idées les plus fausses. On peut dire en général que ces brigands furent l’_opposition_ contre les gouvernements atroces qui, en Italie, succédèrent aux républiques du moyen âge. Le nouveau tyran fut d’ordinaire le citoyen le plus riche de la défunte république, et, pour séduire le bas peuple, il ornait la ville d’églises magnifiques et de beaux tableaux. Tels furent les Polentini de Ravenne, les Manfredi de Faenza, les Riario d’Imola, les Cane de Vérone, les Bentivoglio de Bologne, les Visconti de Milan, et enfin, les moins belliqueux et les plus hypocrites de tous, les Médicis de Florence. Parmi les historiens de ces petits États, aucun n’a osé raconter les empoisonnements et assassinats sans nombre ordonnés par la peur qui tourmentait ces petits tyrans; ces graves historiens étaient à leur solde. Considérez que chacun de ces tyrans connaissait personnellement chacun des républicains dont il savait être exécré (le grand duc de Toscane Côme, par exemple, connaissait Strozzi), que plusieurs de ces tyrans périrent par l’assassinat, et vous comprendrez les haines profondes, les méfiances éternelles qui donnèrent tant d’esprit et de courage aux Italiens du seizième siècle, et tant de génie à leurs artistes. Vous verrez ces passions profondes empêcher la naissance de ce préjugé assez ridicule qu’on appelait l’honneur, du temps de madame de Sévigné, et qui consiste surtout à sacrifier sa vie pour servir le maître dont on est né le sujet et pour plaire aux dames. Au seizième siècle, l’activité d’un homme et son mérite réel ne pouvaient se montrer en France et conquérir l’admiration que par la bravoure sur le champ de bataille ou dans les duels; et, comme les femmes aiment la bravoure et surtout l’audace, elles devinrent les juges suprêmes du mérite d’un homme. Alors naquit l’esprit de galanterie, qui prépara l’anéantissement successif de toutes les passions et même de l’amour, au profit de ce tyran cruel auquel nous obéissons tous: la vanité. Les rois protégèrent la vanité et avec grande raison : de là l’empire des rubans.

En Italie, un homme se distinguait par _tous les genres_ de mérite, par les grands coups d’épée comme par les découvertes dans les anciens manuscrits: voyez Pétrarque, l’idole de son temps; et une femme du seizième siècle aimait un homme savant en grec autant et plus qu’elle n’eût aimé un homme célèbre par la bravoure militaire. Alors on vit des passions, et non pas l’habitude de la galanterie. Voilà la grande différence entre l’Italie et la France, voilà pourquoi l’Italie a vu naître les Raphaël, les Giorgion, les Titien, les Corrège, tandis que la France produisait tous ces braves capitaines du seizième siècle, si inconnus aujourd’hui et dont chacun avait tué un si grand nombre d’ennemis.

Je demande pardon pour ces rudes vérités. Quoi qu’il en soit, les vengeances atroces et _nécessaires_ des petits tyrans italiens du moyen âne concilièrent aux brigands le coeur des peuples. On haïssait les brigands quand ils volaient des chevaux, du blé, de l’argent, en un mot, tout ce qui leur était nécessaire pour vivre; mais au fond le coeur des peuples était pour eux; et les filles du village préféraient à tous les autres le jeune garçon qui, une fois dans la vie, avait été forcé d’_andar alla macchia,_ c’est-à-dire de fuir dans les bois et de prendre refuge auprès des brigands à la suite de quelque action trop imprudente.

De nos jours encore tout le monde assurément redoute la rencontre des brigands: mais subissent-ils des châtiments, chacun les plaint. C’est que ce peuple si fin, si moqueur, qui rit de tous les écrits publiés sous la censure de ses maîtres, fait sa lecture habituelle de petits poèmes qui racontent avec chaleur la vie des brigands les plus renommés. Ce qu’il trouve d’héroïque dans ces histoires ravit la fibre artiste qui vit toujours _dans les basses classes_, et, d’ailleurs, il est tellement las des louanges officielles données à certaines gens, que tout ce qui n’est pas officiel en ce genre va droit à son coeur. Il faut savoir que le bas peuple, en Italie souffre de certaines choses que le voyageur n’apercevrait jamais, vécût-il dix ans dans le pays. Par exemple, il y a quinze ans, avant que la sagesse des gouvernements n’eût supprimé les brigands (1) [1. Gasparone, le dernier brigand, traita avec le gouvernement en 1826; il est enfermé dans la citadelle de Civita-Vecchia avec trente-deux de ses hommes. Ce fut le manque d'eau sur les sommets des Apennins, où il s'était réfugié, qui l'obligea à traiter. C'est un homme d'esprit, d'une figure assez revenante.], il n’était pas rare de voir certains de leurs exploits punir les iniquités des _gouverneurs_ de petites villes. Ces gouverneurs, magistrats absolus dont la paye ne s’élève pas à plus de vingt écus par mois, sont naturellement aux ordres de la famille la plus considérable du pays, qui, par ce moyen bien simple, opprime ses ennemis. Si les brigands ne réussissaient pas toujours à punir ces petits gouverneurs despotes, du moins ils se moquaient d’eux et les bravaient, ce qui n’est pas peu de chose aux yeux de ce peuple spirituel. Un sonnet satirique le console de tous ses maux, et jamais il n’oublia une offense. Voilà une autre des différences capitales entre l’Italien et le Français.

Au seizième siècle, le gouverneur d’un bourg avait-il condamné à mort un pauvre habitant en butte à la haine de la famille prépondérante, souvent on voyait les brigands attaquer la prison et essayer de délivrer l’opprimé. De son côté, la famille puissante ne se fiant pas trop aux huit ou dix soldats du gouvernement chargés de garder la prison, levait à ses frais une troupe de soldats temporaires. Ceux-ci, qu’on appelait des _bravi_, bivaquaient dans les alentours de la prison, et se chargeaient d’escorter jusqu’au lieu du supplice le pauvre diable dont la mort avait été achetée. Si cette famille puissante comptait un jeune homme dans son sein, il se mettait à la tête de ces soldats improvisés.

Cet état de la civilisation fait gémir la morale, j’en conviens ; de nos jours on a le duel, l’ennui, et les juges ne se vendent pas ; mais ces usages du seizième siècle étaient merveilleusement propres à créer des hommes dignes de ce nom.

Beaucoup d’historiens, loués encore aujourd’hui par la littérature routinière des académies, ont cherché à dissimuler cet état de choses, qui, vers 1550, forma de si grands caractères. De leur temps, leurs prudents mensonges furent récompensés par tous les honneurs dont pouvaient disposer les Médicis de Florence, les d’Este de Ferrare, les vice-rois de Naples, etc. Un pauvre historien, nommé Giannone, a voulu soulever un coin du voile ; mais, comme il n’a osé dire qu’une très petite partie de la vérité, et encore en employant des formes dubitatives et obscures, il est resté fort ennuyeux, ce qui ne l’a pas empêché de mourir en prison à quatre-vingt-deux ans, le 7 mars 1758.

La première chose à faire, lorsque l’on veut connaître l’histoire d’Italie, c’est donc de ne point lire les auteurs généralement approuvés ; nulle part on n’a mieux connu le prix du mensonge, nulle part, il ne fut mieux payé (2) [2. Paul Jove, évêque de Côme, l'_Arétin_ et cent autres moins amusants, et que l'ennui qu'ils distribuent a sauvés de l'infamie, Robertson, Roscoe, sont remplis de mensonges. Guichardin se vendit à Côme Ier, qui se moqua de lui. De nos jours, Coletta et Pignotti ont dit la vérité, ce dernier avec la peur constante d'être destitué, quoique ne voulant être imprimé qu'après sa mort.]

Les premières histoires qu’on ait écrites en Italie, après la grande barbarie du neuvième siècle, font déjà mention des brigands, et en parlent comme s’ils eussent existé de temps immémorial (voyez le recueil de Muratori). Lorsque, par malheur pour la félicité publique, pour la justice, pour le bon gouvernement, mais par bonheur pour les arts, les républiques du moyen âge furent opprimées, les républicains les plus énergiques, ceux qui aimaient la liberté plus que la majorité de leurs concitoyens, se réfugièrent dans les bois. Naturellement le peuple vexé par les Baglioni, par les Malatesti, par les Bentivoglio, par les Médicis, etc., aimait et respectait leurs ennemis. Les cruautés des petits tyrans qui succédèrent aux premiers usurpateurs, par exemple, les cruautés de Côme, premier grand-duc de Florence, qui faisait assassiner les républicains réfugiés jusque dans Venise, jusque dans Paris, envoyèrent des recrues à ces brigands. Pour ne parler que des temps voisins de ceux où vécut notre héroïne, vers l’an 1550, Alphonse Piccolomini, duc de Monte Mariano, et Marco Sciarra dirigèrent avec succès des bandes armées qui, dans les environs d’Albano, bravaient les soldats du pape alors fort braves. La ligne d’opération de ces fameux chefs que le peuple admire encore s’étendait depuis le Pô et les marais de Ravenne jusqu’aux bois qui alors couvraient le Vésuve. La forêt de la Faggiola, si célèbre par leurs exploits, située à cinq lieues de Rome, sur la route de Naples, était le quartier général de Sciarra, qui, sous le pontificat de Grégoire XIII, réunit quelquefois plusieurs milliers de soldats. L’histoire détaillée de cet illustre brigand serait incroyable aux yeux de la génération présente, en ce sens que jamais on ne voudrait comprendre les motifs de ses actes. Il ne fut vaincu qu’en 1592. Lorsqu’il vit ses affaires dans un état désespéré, il traita avec la république de Venise et passa à son service avec ses soldats les plus dévoués ou les plus coupables, comme on voudra. Sur les réclamations du gouvernement romain, Venise, qui avait signé un traité avec Sciarra, le fit assassiner, et envoya ses braves soldats défendre l’île de Candie contre les Turcs. Mais la sagesse vénitienne savait bien qu’une peste meurtrière régnait à Candie, et en quelques jours les cinq cents soldats que Sciarra avait amenés au service de la république furent réduits à soixante-sept.

Cette forêt de la Faggiola, dont les arbres gigantesques couvrent un ancien volcan, fut le dernier théâtre des exploits de Marco Sciarra. Tous les voyageurs vous diront que c’est lesite le plus magnifique de cette admirable campagne de Rome, dont l’aspect sombre semble fait pour la tragédie. Elle couronne de sa noire verdure les sommets du mont Albano.

C’est à une certaine éruption volcanique antérieure de bien des siècles à la fondation de Rome que nous devons cette magnifique montagne. à une époque qui a précédé toutes les histoires, elle surgit au milieu de la vaste plaine qui s’étendait jadis entre les Apennins et la mer. Le Monte Cavi, qui s’élève entouré par les sombres ombrages de la Faggiola, en est le point culminant ; on l’aperçoit de partout, de Terracine et d’Ostie comme de Rome et de Tivoli, et c’est la montagne d’Albano, maintenant couverte de palais, qui, vers le midi, termine cet horizon de Rome si célèbre parmi les voyageurs. Un couvent de moines noirs a remplacé, au sommet du Monte Cavi, le temple de Jupiter Férétrien, où les peuples latins venaient sacrifier en commun et resserrer les liens d’une sorte de fédération religieuse. Protégé par l’ombrage de châtaigniers magnifiques, le voyageur parvient, en quelques heures, aux blocs énormes que présentent les ruines du temple de Jupiter ; mais sous ces ombrages sombres, si délicieux dans ce climat, même aujourd’hui, le voyageur regarde avec inquiétude au fond de la forêt ; il a peur des brigands. Arrivé au sommet du Monte Cavi, on allume du feu dans les ruines du temple pour préparer les aliments. De ce point, qui domine toute la campagne de Rome, on aperçoit, au couchant, la mer, qui semble à deux pas, quoique à trois ou quatre lieues; on distingue les moindres bateaux ; avec la plus faible lunette, on compte les hommes qui passent à Naples sur le bateau à vapeur. De tous les autres côtés, la vue s’étend sur une plaine magnifique qui se termine, au levant, par l’Apennin, au-dessus de Palestrine, et, au nord, par Saint-Pierre et les autres grands édifices de Rome. Le Monte Cavi n’étant pas trop élevé, l’oeil distingue les moindres détails de ce pays sublime qui pourrait se passer d’illustration historique, et cependant chaque bouquet de bois, chaque pan de mur en ruine, aperçu dans la plaine ou sur les pentes de la montagne, rappelle une de ces batailles si admirables par le patriotisme et la bravoure que raconte Tite- Live.

Encore de nos jours l’on peut suivre, pour arriver aux blocs énormes, restes du temple de Jupiter Férétrien, et qui servent de mur au jardin des moines noirs, la _route triomphale_ parcourue jadis par les premiers rois de Rome. Elle est pavée de pierres taillées fort régulièrement ; et, au milieu de la forêt de la Faggiola, on en trouve de longs fragments.

Au bord du cratère éteint qui, rempli maintenant d’une eau limpide, est devenu le joli lac d’Albano de cinq à six milles de tour, si profondément encaissé dans le rocher de lave, était située Albe, la mère de Rome, et que la politique romaine détruisit dès le temps des premiers rois. Toutefois ses ruines existent encore. Quelques siècles plus tard, à un quart de lieue d’Albe, sur le versant de la montagne qui regarde la mer, s’est élevée Albano, la ville moderne ; mais elle est séparée du lac par un rideau de rochers qui cachent le lac à la ville et la ville au lac. Lorsqu’on l’aperçoit de la plaine, ses édifices blancs se détachent sur la verdure noire et profonde de la forêt si chère aux brigands et si souvent nommée, qui couronne de toutes parts la montagne volcanique.

Albano, qui compte aujourd’hui cinq ou six mille habitants, n’en avait pas trois mille en 1540, lorsque florissait, dans les premiers rangs de la noblesse, la puissante famille Campireali, dont nous allons raconter les malheurs.

Je traduis cette histoire de deux manuscrits volumineux, l’un romain, et l’autre de Florence. A mon grand péril, j’ai osé reproduire leur style, qui est presque celui de nos vieilles légendes. Le style si fin et si mesuré de l’époque actuelle eût été, ce me semble, trop peu d’accord avec les actions racontées et surtout avec les réflexions des auteurs. Ils écrivaient vers l’an 1598. Je sollicite l’indulgence du lecteur et pour eux et pour moi.

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Texte produit par Daniel Durosay (durosay@u-paris10.fr)

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Lire et relire – Louise Michel, L’ère nouvelle

Posté par Serge Bénard le 5 août 2011

 

CHAPITRE I

Pareil à la sève d’avril, le sang monte au renouveau séculaire dans le vieil arbre humain ( le vieil arbre de misère ).

Sous l’humus des erreurs qui tombent pour s’entasser pareilles à des feuilles mortes, voici les perce-neige et les jonquilles d’or, et le vieil arbre frissonne aux souffles printaniers.

Les fleurs rouges du joli bois sortent saignantes des branches ; les bourgeons gonflés éclatent : voici les feuilles et les fleurs nouvelles.

C’est une étape de la nature.

Cela deviendra les fourrés profonds où s’appelleront les nids, où mûriront les fruits ; et tout retournera au creuset de la vie universelle.

Ainsi souffle la brise matinière à la vermeille aurore du Monde nouveau.

Les religions et les États sont encore là, devant nos yeux, mais les cadavres n’ont-ils pas gardé l’apparence humaine quand on les ensevelit pour les confier à la terre ?

La pâleur, la rigidité des morts, l’odeur de la décomposition, n’indiquent-elles pas que tout est fini pour l’être qui a cessé de vivre ?

Soyez tranquille, elle va finir.

Elle se meurt la vieille ogresse qui boit le sang humain depuis les commencements pour faire durer son existence maudite.

Ses provocations, ses cruautés incessantes, ses complots usés, tout cela n’y fera rien ; c’est l’hiver séculaire, il faut que ce monde maudit s’en aille : voici le printemps où la race humaine préparera le nid de ses petits, plus malheureux jusqu’à présent que ceux des bêtes.

Il faut bien qu’il meure ce vieux monde, puisque nul n’y est plus en sûreté, puisque l’instinct de conservation de la race s’éveille, et que chacun, pris d’inquiétude et ne respirant plus dans la ruine pestilentielle, jette un regard désespéré vers l’horizon.

On a brûlé les étapes ; hier encore, beaucoup croyaient tout cela solide ; aujourd’hui, personne autre que des dupes ou des fripons ne nie l’évidence des faits. — La Révolution s’impose. L’intérêt de tous exige la fin du parasitisme.

Quand un essaim d’abeilles, pillé par les frelons, n’a plus de miel dans sa ruche, il fait une guerre à mort aux bandits avant de recommencer le travail.

Nous, nous parlementons avec les frelons humains, leur demandant humblement de laisser un peu de miel au fond de l’alvéole, afin que la ruche puisse recommencer à se remplir pour eux.

Les animaux s’unissent contre le danger commun ; les boeufs sauvages s’en vont par bandes chercher des pâtures plus fertiles : ensemble, ils font tête aux loups.

Les hommes, seuls, ne s’uniraient pas pour traverser l’époque terrible où nous sommes ! Serions-nous moins intelligents que la bête ?

Que fera-t-on des milliers et des milliers de travailleurs qui s’en vont affamés par les pays noirs dont ils ont déjà tiré tant de richesses pour leurs exploiteurs ? Cette pâleur, cette décomposition, la vieille société les a déjà dans les affres de son agonie.


Vont-ils se laisser abattre comme des bandes de loup ?

Les Romains, quand ils n’étaient pas assez riches pour envoyer le trop-plein de leurs esclaves à Carthage, les enfouissaient vivants ; une hécatombe eût fait trop de bruit ; le linceul du sable est muet. Est-ce ainsi que procédera la séquelle capitaliste?

Emplira-t-on les prisons avec tous les crève-de-faim? Elles regorgeraient bientôt jusqu’à la gueule.

En bâtira-t-on de nouvelles ? Il n’y a plus assez d’argent même pour le mal : les folies tonkinoises et autres ont absorbé les millions, les fonds secrets sont épuisés pour tendre des traquenards aux révolutionnaires.

Essaiera-t-on de bercer, d’endormir encore les peuples avec des promesses ?

Cela est devenu difficile. Les Don Quichotte revanchards qui soufflent dans leurs clairons au moindre signe des Bismarck ( pour les protéger en donnant l’illusion qu’ils les menacent ) ne trompent heureusement pas la jeunesse entière : l’esprit de l’Internationale a survécu aux fusillades versaillaises.

Plus hauts et plus puissants que le cuivre tonnent de cime en cime les appels de la Liberté, de l’Égalité, dont la légende éveille des sens nouveaux.

Il faut maintenant la réalité de ces mots partout inscrits, et qui, nulle part, ne sont en pratique.

La chrysalide humaine évolue : on ne fera plus rentrer ses ailes dans l’enveloppe crevée.

Il faut que tout s’en aille à l’Océan commun, sollicité par des besoins de renouveau, par des sens jusqu’ici inconnus et dont rien ne peut arrêter le développement fatal. 

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Texte produit par A. et P. Oudet (ichnusa@guetali.fr)

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Lire et relire – Guy de Maupassant, Le Horla

Posté par Serge Bénard le 13 juillet 2011

Guy de Maupassant

Le Horla (1887)

8 mai. – Quelle journée admirable ! J’ai passé toute la matinée étendu sur l’herbe, devant ma maison, sous l’énorme platane qui la couvre, l’abrite et l’ombrage tout entière. J’aime ce pays, et j’aime y vivre parce que j’y ai mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à la terre où sont nés et morts ses aïeux, qui l’attachent à ce qu’on pense et à ce qu’on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de l’air lui-même.

J’aime ma maison où j’ai grandi. De mes fenêtres, je vois la Seine qui coule, le long de mon jardin, derrière la route, presque chez moi, la grande et large Seine qui va de Rouen au Havre, couverte de bateaux qui passent.

A gauche, là-bas, Rouen, la vaste ville aux toits bleus, sous le peuple pointu des clochers gothiques. Ils sont innombrables, frêles ou larges, dominés par la flèche de fonte de la cathédrale, et pleins de cloches qui sonnent dans l’air bleu des belles matinées, jetant jusqu’à moi leur doux et lointain bourdonnement de fer, leur chant d’airain que la brise m’apporte, tantôt plus fort et tantôt plus affaibli, suivant qu’elle s’éveille ou s’assoupit.

Comme il faisait bon ce matin !

Vers onze heures, un long convoi de navires, traînés par un remorqueur, gros comme une mouche, et qui râlait de peine en vomissant une fumée épaisse, défila devant ma grille.

Après deux goélettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le ciel, venait un superbe trois-mâts brésilien, tout blanc, admirablement propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit plaisir à voir.

12 mai. – J’ai un peu de fièvre depuis quelques jours ; je me sens souffrant, ou plutôt je me sens triste.

D’où viennent ces influences mystérieuses qui changent en découragement notre bonheur et notre confiance en détresse ? On dirait que l’air, l’air invisible est plein d’inconnaissables Puissances, dont nous subissons les voisinages mystérieux. Je m’éveille plein de gaieté, avec des envies de chanter dans la gorge. – Pourquoi ? – Je descends le long de l’eau ; et soudain, après une courte promenade, je rentre désolé, comme si quelque malheur m’attendait chez moi. – Pourquoi ? – Est-ce un frisson de froid qui, frôlant ma peau, a ébranlé mes nerfs et assombri mon âme ? Est-ce la forme des nuages, ou la couleur du jour, la couleur des choses, si variable, qui, passant par mes yeux, a troublé ma pensée ? Sait-on ? Tout ce qui nous entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frôlons sans le connaître, tout ce que nous touchons sans le palper, tout ce que nous rencontrons sans le distinguer, a sur nous, sur nos organes et, par eux, sur nos idées, sur notre coeur lui-même, des effets rapides, surprenants et inexplicables.

Comme il est profond, ce mystère de l’Invisible ! Nous ne le pouvons sonder avec nos sens misérables, avec nos yeux qui ne savent apercevoir ni le trop petit, ni le trop grand, ni le trop près, ni le trop loin, ni les habitants d’une étoile, ni les habitants d’une goutte d’eau… avec nos oreilles qui nous trompent, car elles nous transmettent les vibrations de l’air en notes sonores. Elles sont des fées qui font ce miracle de changer en bruit ce mouvement et par cette métamorphose donnent naissance à la musique, qui rend chantante l’agitation muette de la nature… avec notre odorat, plus faible que celui du chien… avec notre goût, qui peut à peine discerner l’âge d’un vin !

Ah ! si nous avions d’autres organes qui accompliraient en notre faveur d’autres miracles, que de choses nous pourrions découvrir encore autour de nous !

16 mai. – Je suis malade, décidément ! Je me portais si bien le mois dernier ! J’ai la fièvre, une fièvre atroce, ou plutôt un énervement fiévreux, qui rend mon âme aussi souffrante que mon corps ! J’ai sans cesse cette sensation affreuse d’un danger menaçant, cette appréhension d’un malheur qui vient ou de la mort qui approche, ce pressentiment qui est sans doute l’atteinte d’un mal encore inconnu, germant dans le sang et dans la chair.

18 mai. – Je viens d’aller consulter un médecin, car je ne pouvais plus dormir. Il m’a trouvé le pouls rapide, l’oeil dilaté, les nerfs vibrants, mais sans aucun symptôme alarmant. Je dois me soumettre aux douches et boire du bromure de potassium.

25 mai. – Aucun changement ! Mon état, vraiment, est bizarre. A mesure qu’approche le soir, une inquiétude incompréhensible m’envahit, comme si la nuit cachait pour moi une menace terrible. Je dîne vite, puis j’essaie de lire ; mais je ne comprends pas les mots ; je distingue à peine les lettres. Je marche alors dans mon salon de long en large, sous l’oppression d’une crainte confuse et irrésistible, la crainte du sommeil et la crainte du lit.

Vers dix heures, je monte dans ma chambre. A peine entré, je donne deux tours de clef, et je pousse les verrous ; j’ai peur… de quoi ?… Je ne redoutais rien jusqu’ici… j’ouvre mes armoires, je regarde sous mon lit ; j’écoute… j’écoute… quoi ?… Est-ce étrange qu’un simple malaise, un trouble de la circulation peut-être, l’irritation d’un filet nerveux, un peu de congestion, une toute petite perturbation dans le fonctionnement si imparfait et si délicat de notre machine vivante, puisse faire un mélancolique du plus joyeux des hommes, et un poltron du plus brave ? Puis, je me couche, et j’attends le sommeil comme on attendrait le bourreau. Je l’attends avec l’épouvante de sa venue, et mon coeur bat, et mes jambes frémissent ; et tout mon corps tressaille dans la chaleur des draps, jusqu’au moment où je tombe tout à coup dans le repos, comme on tomberait pour s’y noyer, dans un gouffre d’eau stagnante. Je ne le sens pas venir, comme autrefois, ce sommeil perfide, caché près de moi, qui me guette, qui va me saisir par la tête, me fermer les yeux, m’anéantir.

Je dors – longtemps – deux ou trois heures – puis un rêve – non – un cauchemar m’étreint. Je sens bien que je suis couché et que je dors… je le sens et je le sais… et je sens aussi que quelqu’un s’approche de moi, me regarde, me palpe, monte sur mon lit, s’agenouille sur ma poitrine, me prend le cou entre ses mains et serre… serre… de toute sa force pour m’étrangler.

Moi, je me débats, lié par cette impuissance atroce, qui nous paralyse dans les songes ; je veux crier, – je ne peux pas ; – je veux remuer, – je ne peux pas ; – j’essaie, avec des efforts affreux, en haletant, de me tourner, de rejeter cet être qui m’écrase et qui m’étouffe, – je ne peux pas !

Et soudain, je m’éveille, affolé, couvert de sueur. J’allume une bougie. Je suis seul.

Après cette crise, qui se renouvelle toutes les nuits, je dors enfin, avec calme, jusqu’à l’aurore.

2 juin. – Mon état s’est encore aggravé. Qu’ai-je donc ? Le bromure n’y fait rien ; les douches n’y font rien. Tantôt, pour fatiguer mon corps, si las pourtant, j’allai faire un tour dans la forêt de Roumare. Je crus d’abord que l’air frais, léger et doux, plein d’odeur d’herbes et de feuilles, me versait aux veines un sang nouveau, au coeur une énergie nouvelle. Je pris une grande avenue de chasse, puis je tournai vers La Bouille, par une allée étroite, entre deux armées d’arbres démesurément hauts qui mettaient un toit vert, épais, presque noir, entre le ciel et moi.

Un frisson me saisit soudain, non pas un frisson de froid, mais un étrange frisson d’angoisse.

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Texte produit par Joël Surcouf (joel.surcouf@wanadoo.fr)

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Lire et relire – Hans Christian Andersen, Contes

Posté par Serge Bénard le 8 juillet 2011

Hans Christian Andersen Contes
Contes
Traduit du danois par D. Soldi
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents Volume 602 : version 1.0
Contes
Édition de référence : Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1856.

 

 

L’intrépide soldat de plomb

Il y avait une fois vingt-cinq soldats de plomb, tous frères, car ils étaient nés d’une vieille cuiller de plomb. L’arme au bras, l’œil fixe, l’uniforme rouge et bleu, quelle fière mine ils avaient tous ! La première chose qu’ils entendirent en ce monde, quand fut enlevé le couvercle de la boîte qui les renfermait, ce fut ce cri : « Des soldats de plomb ! » que poussait un petit garçon en battant des mains. On les lui avait donnés en cadeau pour sa fête, et il s’amusait à les ranger sur la table. Tous les soldats se ressemblaient parfaitement, à l’exception d’un seul, qui n’avait qu’une jambe : on l’avait jeté dans le moule le dernier, et il ne restait pas assez de plomb. Cependant il se tenait aussi ferme sur cette jambe que les autres sur deux, et c’est lui précisément qu’il nous importe de connaître.
Sur la table où étaient rangés nos soldats, il se trouvait beaucoup d’autres joujoux ; mais ce qu’il y avait de plus curieux, c’était un charmant château de papier. À travers les petites fenêtres, on pouvait voir jusque dans les salons. Au dehors se dressaient de petits arbres autour d’un petit miroir imitant un petit lac ; des cygnes en cire y nageaient et s’y reflétaient. Tout cela était bien gentil ; mais ce qu’il y avait de bien plus gentil encore, c’était une petite demoiselle debout à la porte ouverte du château. Elle aussi était de papier; mais elle portait un jupon de linon transparent et très léger, et au-dessus de l’épaule, en guise d’écharpe, un petit ruban bleu, étroit, au milieu duquel étincelait une paillette aussi grande que sa figure. La petite demoiselle tenait ses deux bras étendus, car c’était une danseuse, et elle levait une jambe si haut dans l’air, que le petit soldat de plomb ne put la découvrir, et s’imagina que la demoiselle n’avait comme lui qu’une jambe.« Voilà    une    femme    qui    me    conviendrait, pensa-t-il, mais elle est trop grande dame. Elle habite un château, moi une boîte, en compagnie de vingt-quatre camarades, et je n’y trouveraispas même une place pour elle. Cependant il faut que je fasse sa connaissance. »
Et, ce disant, il s’étendit derrière une tabatière. Là, il pouvait à son aise regarder l’élégante petite dame, qui toujours se tenait sur une jambe, sans perdre l’équilibre.
Le soir, tous les autres soldats furent remis dans leur boîte, et les gens de la maison allèrent se coucher. Aussitôt les joujoux commencèrent à s’amuser tout seuls : d’abord ils jouèrent à colin- maillard, puis ils se firent la guerre, enfin ils donnèrent un bal. Les soldats de plomb s’agitaient dans leur boîte, car ils auraient bien voulu en être; mais comment soulever le couvercle ? Le casse-noisette fit des culbutes, et le crayon traça mille folies sur son ardoise. Le bruit devint si fort que le serin se réveilla et se mit à chanter. Les seuls qui ne bougeassent pas étaient le soldat de plomb et la petite danseuse. Elle se tenait toujours sur la pointe du pied, les bras étendus ; lui intrépidement sur son unique jambe, et sans cesser de l’épier.
Minuit sonna, et crac ! voilà le couvercle de la tabatière qui saute ; mais, au lieu de tabac, il y avait un petit sorcier noir. C’était un jouet à surprise.« Soldat de plomb, dit le sorcier, tâche de porter ailleurs tes regards ! »Mais le soldat fit semblant de ne pas entendre.
« Attends    jusqu’à    demain,    et    tu    verras ! » reprit le sorcier.
Le lendemain, lorsque les enfants furent levés, ils placèrent le soldat de plomb sur la fenêtre ; mais tout à coup, enlevé par le sorcier ou par le vent, il s’envola du troisième étage, et tomba la tête la première sur le pavé. Quelle terrible chute ! Il se trouva la jambe en l’air, tout son corps portant sur son shako, et la baïonnette enfoncée entre deux pavés.
La servante et le petit garçon descendirent pour le chercher, mais ils faillirent l’écraser sans le voir. Si le soldat eût crié : « Prenez garde ! » ils l’auraient bien trouvé ; mais il jugea que ce serait déshonorer l’uniforme.
La pluie commença à tomber, les gouttes se suivirent bientôt sans intervalle ; ce fut alors un vrai déluge. Après l’orage, deux gamins vinrent à passer :« Ohé ! dit l’un, par ici ! Voilà un soldat de plomb, faisons-le naviguer. »Ils construisirent un bateau avec un vieux journal, mirent dedans le soldat de plomb, et lui firent descendre le ruisseau. Les deux gamins couraient à côté et battaient des mains. Quels flots,    grand    Dieu !    dans    ce    ruisseau !    que    le courant y était fort ! Mais aussi il avait plu à verse. Le bateau de papier était étrangement balloté, mais, malgré tout ce fracas, le soldat de plomb restait impassible, le regard fixe et l’arme au bras.
Tout à coup le bateau fut poussé dans un petit canal où il faisait aussi noir que dans la boîte aux soldats.
« Où vais-je maintenant ? pensa-t-il. Oui, oui, c’est le sorcier qui me fait tout ce mal. Cependant si la petite demoiselle était dans le bateau avec moi, l’obscurité fût-elle deux fois plus profonde, cela ne me ferait rien. »
Bientôt un gros rat d’eau se présenta ; c’était un habitant du canal :
« Voyons ton passeport, ton passeport ! »
Mais le soldat de plomb garda le silence et serra son fusil. La barque continua sa route, et le rat la poursuivit. Ouf ! il grinçait des dents, et criait aux pailles et aux petits bâtons : « Arrêtez- le, arrêtez-le! il n’a pas payé son droit de passage, il n’a pas montré son passeport. »
Mais le courant devenait plus fort, toujours plus fort ; déjà le soldat apercevait le jour, mais il entendait en même temps un murmure capable d’effrayer l’homme le plus intrépide. Il y avait au bout du canal une chute d’eau, aussi dangereuse pour lui que l’est pour nous une cataracte. Il en était déjà si près qu’il ne pouvait plus s’arrêter. La barque s’y lança : le pauvre soldat s’y tenait aussi roide que possible, et personne n’eût osé dire qu’il clignait seulement des yeux. La barque, après avoir tournoyé plusieurs fois sur elle- même,    s’était    remplie    d’eau ;    elle    allait s’engloutir. L’eau montait jusqu’au cou du soldat, la barque s’enfonçait de plus en plus. Le papier se déplia, et l’eau se referma tout à coup sur la tête de notre homme. Alors il pensa à la gentille petite danseuse qu’il ne reverrait jamais, et crut entendre une voix qui chantait :Soldat, le péril est grand ; Voici la mort qui t’attend !Le papier se déchira, et le soldat passa au travers. Au même instant il fut dévoré par un grand poisson.
C’est alors qu’il faisait noir pour le malheureux ! C’était pis encore que dans le canal. Et puis comme il y était serré ! Mais toujours intrépide, le soldat de plomb s’étendit de tout son long, l’arme au bras.
Le poisson s’agitait en tous sens et faisait d’affreux mouvements ; enfin il s’arrêta, et un éclair parut le transpercer. Le jour se laissa voir, et quelqu’un s’écria : « Un soldat de plomb ! » Le poisson avait été pris, exposé au marché, vendu, porté dans la cuisine, et la cuisinière l’avait ouvert avec un grand couteau. Elle prit avec deux doigts le soldat de plomb par le milieu du corps, et l’apporta dans la chambre, où tout le monde voulut contempler cet homme remarquable qui avait voyagé dans le ventre d’un poisson. Cependant le soldat n’en était pas fier. On le plaça sur la table, et là – comme il arrive parfois des choses bizarres dans le monde ! – il se trouva dans la même chambre d’où il était tombé par la fenêtre. Il reconnut les enfants et les jouets qui étaient sur la table, le charmant château avec la gentille petite danseuse ; elle tenait toujours une jambe en l’air, elle aussi était intrépide. Le soldat de plomb fut tellement touché qu’il aurait voulu pleurer du plomb, mais cela n’était pas convenable. Il la regarda, elle le regarda aussi, mais ils ne se dirent pas un mot.Tout à coup un petit garçon le prit, et le jeta au feu sans la moindre raison ; c’était sans doute le sorcier de la tabatière qui en était la cause.Le soldat de plomb était là debout, éclairé d’une vive lumière, éprouvant une chaleur horrible. Toutes ses couleurs avaient disparu; personne ne pouvait dire si c’étaient les suites du voyage ou le chagrin. Il regardait toujours la petite demoiselle, et elle aussi le regardait. Il se sentait fondre ; mais, toujours intrépide, il tenait l’arme au bras. Soudain s’ouvrit une porte, le vent enleva la danseuse, et, pareille à une sylphide, elle vola sur le feu près du soldat, et disparut en flammes. Le soldat de plomb était devenu une petite masse.Le lendemain, lorsque la servante vint enlever les cendres, elle trouva un objet qui avait la forme d’un petit cœur de plomb ; tout ce qui était resté de la danseuse, c’était une paillette, que le feu avait rendue toute noire.

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