Choix du jour de libraire : Le souvenir du monde : essai sur Chateaubriand, de Michel Crépu

Posté par Serge Bénard le 31 octobre 2011

Le souvenir du monde : essai sur Chateaubriand

essai sur Chateaubriand

Auteur : Michel Crépu

Date de saisie : 27/10/2011

Genre : Littérature, essais

Editeur : Grasset, Paris, France

Collection : Essai

Prix : 17.50 € / 114.79 F

ISBN : 978-2-246-70871-1

GENCOD : 9782246708711

Sorti le : 07/09/2011

Certains auteurs ont le privilège de vous emmener au septième ciel, même s’ils ne choisissent pas la voie de la facilité. Prenez Michel Crépu, par exemple : oser parler de Chateaubriand n’est déjà un sujet particulièrement engageant pour bon nombre de lecteurs potentiels soudain convoqués aux souvenirs de leurs années scolaires, à propos de l’homme des «Mémoires d’outre-tombe», dont les 3600 pages font frémir rien que d’y penser, autant que les 2’400 pages de «A la recherche du temps perdu» de Marcel Proust. Et le passé – ce XIXe siècle qui ressemble si peu à ce début de XXIe – est souvent jugé assez lointain pour qu’il ressemble à un livre refermé une fois pour toutes, avec sa fine pellicule de poussière qui le recouvre à la manière d’un 1er cru classé auquel manquent les grandes occasions de le déguster !

Alors, pourquoi ne parvient-on pas à lâcher Le souvenir du monde – Essai sur Chateaubriand, le dernier livre de Michel Crépu ? Peut-être tout simplement, parce qu’il est un grand écrivain, qu’il joint à son impressionnante érudition sur l’auteur et son époque, un ton chaleureux, vif, percutant, parfois drôle ou léger qui fait mouche à chaque page.

Vous croyez connaître Chateaubriand ? Alors, préparez-vous à quelques surprises, car l’intérêt de cet essai consiste à démontrer ce qui se cache derrière l’image tant de fois rabâchée – entre autres par Chateaubriand lui-même – d’un incorrigible séducteur romantique. Michel Crépu note : «Chateaubriand s’est trouvé pris dans le piège de la légèreté inadmissible. Au fond, ce qu’on appellerait aujourd’hui un délit de sale gueule. La sale gueule, ici ? Trop d’élégance, trop d’intelligence bien-fondée, trop de succès de librairie et avec les femmes, trop de qualités en somme pour qu’on les supporte à l’échelle d’une haute fonction. Au portrait de ce lyrique aux grandes orgues, il ajoute : Il est perçu comme l’était le jeune Proust, avant de s’enfermer : un dilettante, un faiseur de phrases ayant des idées sur tout, complètement irresponsable, développant des obscénités sur l’honneur et la liberté de l’esprit.»

Figure emblématique d’un monde qui change – avec son langage, ses valeurs, son art de vivre – ce «dernier catholique heureux», comme le mentionne Michel Crépu, n’est-il pas celui qui fustige son propre temps, avec sa «lente et irrémédiable désagrégation de l’antique substance allégorique française» qui reposait sur le sens de l’honneur, la charité et le don de soi ? Le parallèle avec le «Voyage au bout de la nuit» de Louis-Ferdinand Céline, pour audacieux qu’il soit, s’avère pertinent : «Il n’y a pas si loin des dernières pages des Mémoires au Bardamu de Céline, c’est la même route, le même voyage qui continue, droit dans les ténèbres. Entre-temps, les choses n’ont pas fini de se déliter, de se défaire à mesure, le faux n’a pas cessé non plus de gagner en puissance persuasive. Qui pour voir cela, après le vicomte ? Céline relit les Mémoires d’outre-tombe pendant sa détention au Danemark, après la guerre, en pleine écriture de Féerie pour une autre fois, testament d’outre-tombe pour un autre siècle. Chateaubriand voulait conduire les Français par la voie des songes, comme de Gaulle lui empruntera plus tard la formule, en pleine nuit de juin 40, Céline en aura choisi une autre, non moins porteuse de vérité. Tout cela se tient, on a tort d’ignorer les uns comme les autres.»

Le passionnant, dans Le souvenir du monde, est dans la puissance d’identification de l’auteur avec son sujet : l’impression qu’il est Chateaubriand, qu’il est Napoléon Bonaparte, qu’il est Juliette Récamier : à la manière d’un Henri Guillemin dans les années 70, d’un Jean d’Ormesson ou d’un Pietro Citati aujourd’hui. Débordant de visions savoureuses, il souligne «l’admiration irrésistible et l’incompréhension dégoûtée» pour Bonaparte, alors que de Madame Récamier il retient «l’art de transformer le mois d’avril en une fournaise d’août et la maison qui console des errances…» On ne saurait mieux le dire ! 

Alors, moderne, finalement ou visionnaire, Chateaubriand ? Un dernier signe de la main puisé dans «Le génie du christianisme» est cité par Michel Crépu : «Détruisez le culte évangélique, et il vous faudra dans chaque village une police, des prisons, des bourreaux.»

L’agaçant avec les génies, c’est qu’ils ont souvent raison…

 

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