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Lire et relire – Naomi Klein, La stratégie du choc

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INTRODUCTION

Éloge de la table rase

Trois décennies à défaire et à refaire le monde


La terre se pervertit au regard de Dieu et elle se remplit de violence. Dieu vit la terre : elle était pervertie, car toute chair avait une conduite perverse sur la terre. Dieu dit à Noé : « La fin de toute chair est arrivée, je l’ai décidé, car la terre est pleine de violence à cause des hommes et je  vais les faire disparaître de la terre. »Genèse, 6:11 (Bible de Jérusalem).

 

Semer le choc et l’effroi engendre des peurs, des dangers et des destructions incompréhensibles pour certainséléments ou secteurs de la société à l’origine de la menace,ses dirigeants ou les citoyens en général. La nature, sous forme de tornades, d’ouragans, de tremblements de terre, d’inondations,  d’incendies  incontrôlés,  de  famines  et  de maladies, peut provoquer le choc et l’effroi. Shock and Awe. Achieving Rapid Dominance,doctrine militaire établie pour la guerredes États-Unis en Irak.

 

Je  fis  la connaissance de  Jamar Perry en septembre 2005 au refuge de la Croix-Rouge de Baton Rouge, en Louisiane. De jeunes scientologistes au large sourire distribuaient des repas,  et Jamar faisait la queue avec les autres sinistrés. Je venais justede me  faire houspiller pour avoir osé m’entretenir avec des évacués en l’absence d’escorte médiatique. Canadienne blanche perdue au milieu d’une mer d’Afro-Américains du Sud, je faisaisde mon mieux pour passer  inaperçue.  Je me glissai dans  la queue derrière Perry et lui demandai de me parler comme à une vieille amie, ce qu’il eut l’amabilité de faire. Né et élevé à La Nouvelle-Orléans, Jamar avait quitté la villeinondée une semaine plus  tôt. On  lui aurait donné dix-sept  ans, mais il en avait vingt-trois, me dit-il. Lui et les siens avaientattendu longtemps les autocars d’évacuation promis. En fin de compte, comme ils ne venaient pas, les Perry avaient marché  sous un soleil de plomb. Ils avaient abouti ici, dans un palais des congrès tentaculaire, où se tenaient normalement des foirescommerciales organisées par l’industrie pharmaceutique ou desmanifestations sportives, du  type  « Carnage dans  la capitale : combats extrêmes en cage d’acier ». À présent, les lieux étaient envahis par 2 000 lits de camp et une foule d’évacués, épuisés et  mécontents.  Des  soldats  de  la  Garde  nationale  à  peine rentrés d’Irak patrouillaient, l’air crispé.Ce jour-là, une nouvelle courait parmi les réfugiés selon laquelleun éminent congressman républicain de la ville, Richard Baker, avait tenu les propos suivants : « Nous avons enfin nettoyé leslogements sociaux de La Nouvelle-Orléans. Dieu a réussi là oùnous avions échoué.» Joseph Canizaro, l’un des promoteursimmobiliers les plus riches de la ville, avait exprimé un point devue similaire : « Nous disposons maintenant d’une page blanchepour tout recommencer depuis le début. De superbes occasionsse présentent à nous.» Pendant toute la semaine, l’Assembléelégislative de la Louisiane à Baton Rouge, la capitale, avaitgrouillé de lobbyistes s’employant à verrouiller les « occasions » enquestion. Au menu : réductions des charges fiscales, allégementsde la réglementation, main-d’œuvre au rabais et création d’uneville « plus petite et plus sûre » – ce qui en pratique revenait à la démolition des logements sociaux et à leur remplacement par desimmeubles en copropriété. À force d’entendre parler de «nouveaux débuts » et de « pages blanches », on en oubliait presque les cloaques toxiques, débordant de débris, de rejets industriels et derestes humains, qui croupissaient à quelques kilomètres de là.Au refuge, Jamar, lui, ne pensait à rien d’autre. « Pour moi,  la ville n’a pas été nettoyée. Tout ce que je sais, c’est que des tas de gens sont morts dans les quartiers populaires. Des gens qui devraient être encore en vie aujourd’hui. » Jamar  s’était  exprimé  calmement,  à  voix  basse.  Pourtant, devant nous, un vieil homme qui avait surpris notre conversationse retourna vivement : « À quoi est-ce qu’ils pensent, ces types  de Baton Rouge ? Des “occasions” ? Quelles “occasions” ? C’est une foutue tragédie, oui. Ils sont aveugles ou quoi ? »Une femme accompagnée de ses deux enfants se joignit au chœur : « Non, ils ne sont pas aveugles. Ils sont juste mauvais. Ils voient parfaitement clair.


Parmi  ceux  pour  qui  les  eaux  de  crue  de  La  NouvelleOrléans étaient synonymes de « superbes occasions » se trouvait Milton Friedman, grand gourou du mouvementen faveur du capitalisme sans entraves. C’est à lui qu’onattribue la paternité du credo de l’économie mondialisée contemporaine, caractérisée par l’hypermobilité. Âgé de93 ans et de santé fragile, « Oncle Miltie », ainsi que l’appelaient ses  partisans,  trouva  malgré  tout  la  force  d’écrire  un  article pour  la  page  d’opinions  du  Wall  Street  Journal,  trois  mois après l’effondrement des digues : « La plupart des écoles de La Nouvelle-Orléans sont en ruine,  faisait-il observer, au même  titre  que  les  maisons  des  élèves  qui  les  fréquentaient.  Ces enfants sont aujourd’hui éparpillés aux quatre coins du pays. C’est une tragédie. C’est aussi une occasion de transformer de
façon radicale le système d’éducation. »
L’idée radicale de Friedman se résume comme suit : au lieu d’affecter  à  la  remise  en  état  et  au  renforcement  du  réseau des écoles publiques de La Nouvelle-Orléans une partie des milliards de dollars prévus pour la reconstruction de la ville, le gouvernement devrait accorder aux familles des « bons d’études » donnant accès à des écoles privées (dont bon nombreà but lucratif) subventionnées par l’État. Il était essentiel, selonFriedman, que ce changement fondamental constitue non pas une solution provisoire, mais au contraire une  « réforme permanente».

Des think tanks (groupes de réflexion) de droite s’emparèrentde l’idée et prirent la ville d’assaut. L’administration de GeorgeW. Bush appuya leurs projets et versa des dizaines de millions de  dollars  destinés  à  convertir  les  écoles  de  La  NouvelleOrléans  en  « écoles  à  charte »,  c’est-à-dire  en  établissements subventionnés par l’État, mais administrés par des entitésprivées n’obéissant qu’à leurs propres règles. Les écoles à  charte soulèvent la controverse aux États-Unis, plus particulièrement àLa Nouvelle-Orléans, où de nombreux parents afro-américainsvoient en elles une façon détournée de balayer les acquis du mouvement pour les droits civiques, qui garantissent à tous les enfants l’accès à des services d’éducation égaux. Aux yeux de Milton Friedman, cependant, l’idée même d’un réseau d’écolesadministré par  l’État empeste  le socialisme. Pour  lui,  l’État a pour  unique  fonction  « de  protéger  notre  liberté  contre  ses ennemis extérieurs et contre nos concitoyens eux-mêmes : il fait régner la loi et l’ordre, il fait respecter les contrats privés,  et il favorise la concurrence». En d’autres termes, il s’agit de fournir  les  policiers  et  les  soldats  –  tout  le  reste,  y  compris Etats de choc-Final.indd   13 Etats de choc-Final.indd   13 2008-03-19   10:05:20 2008-03-19   10:05:2014l’éducation publique gratuite, n’est qu’ingérence au sein des marchés.Contrairement à la réfection des digues et au rétablissement du réseau électrique, la vente aux enchères du réseau scolaire de La Nouvelle-Orléans  s’effectua avec une  rapidité et  une  précision  toutes  militaires.  Dix-neuf  mois  après  les inondations, alors que la plupart des pauvres de la ville étaient encore en exil, presque toutes les écoles publiques de La  Nouvelle-Orléans  avaient  été  remplacées  par  des  écoles à charte exploitées par le secteur privé. Avant l’ouragan Katrina, le conseil scolaire comptait 123 écoles ; il n’en restait  plus  que  4.  Il  y  avait  alors  7  écoles  à  charte ;  elles étaient désormais 31.

Les instituteurs de La Nouvelle-Orléans étaient représentés par un syndicat puissant ; leur convention collective était dorénavant réduite en lambeaux, et les quelque 4 700 membres du syndicat licenciés. Certains jeunes instituteursfurent réembauchés par  les nouvelles écoles à charte, où  ils touchaient un salaire nettement inférieur qu’auparavant. Bien d’autres n’eurent pas cette chance.Selon le New York Times, La Nouvelle-Orléans servait àprésent de « principal laboratoire des écoles à charte », tandis quel’American Enterprise Institute, groupe de réflexion inféodé à
Friedman, s’émerveillait : « Katrina a accompli en un jour […] ce que les réformateurs du système d’éducation ont été impuissantsà faire malgré des années de travail. » Pendant ce temps, lesinstituteurs du réseau public, témoins du détournement desfonds alloués aux victimes de l’inondation – qu’on utilisait pouranéantir le réseau public et le remplacer par un réseau privé –,qualifièrent le projet de Friedman de « spéculation immobilièreappliquée au monde de l’éducation».

J’appelle « capitalisme du désastre » ce type d’opérationconsistant à  lancer  des  raids  systématiques  contre  la  sphère publique au lendemain de cataclysmes et à traiter ces derniers comme des occasions d’engranger des profits.L’intervention de Friedman sur La Nouvelle-Orléans contenait son ultime recommandation publique : en effet, il mourut moinsd’un an plus tard, le 16 novembre 2006, à l’âge de 94 ans. Laprivatisation du réseau d’écoles publiques d’une ville américainede taille moyenne peut passer pour un enjeu modeste, s’agissantd’un homme considéré comme l’économiste le plus influent de la deuxième moitié du siècle dernier. Friedman comptait parmises disciples quelques présidents des États-Unis, des premiers ministres britanniques, des oligarques russes, des ministres desFinances polonais, des dictateurs du tiers-monde, des secrétairesdu Parti communiste chinois, des administrateurs du Fondsmonétaire international et les trois derniers chefs de la Réserve fédérale des États-Unis. Pourtant, sa détermination à profiter de la crise de La Nouvelle-Orléans pour faire progresser uneversion fondamentaliste du capitalisme signait à merveille lesadieux de ce professeur énergique d’un mètre cinquante-sept à peine qui, dans ses jeunes années, s’était décrit lui-même« comme un prédicateur à la mode d’autrefois en train deprononcer le sermon du dimanche».

Pendant plus de trois décennies, Friedman et ses puissantsdisciples avaient perfectionné leur stratégie : attendre une crise degrande envergure, puis, pendant que les citoyens sont encore sous le choc, vendre l’État, morceau par morceau, à des intérêts privésavant de s’arranger pour pérenniser les « réformes » à la hâte.Dans l’un de ses essais les plus influents, Friedman définit le remède universel que propose le capitalisme moderne et énoncece que j’en suis venue à considérer comme la « stratégie duchoc ». « Seule une crise – réelle ou supposée – peut produire des changements, fait-il observer. Lorsqu’elle se produit, les mesuresà prendre dépendent des idées alors en vigueur. Telle est, mesemble-t-il, notre véritable fonction : trouver des solutions derechange aux politiques existantes et les entretenir jusqu’à ce que des notions politiquement impossibles deviennent politiquementinévitables. » En prévision de désastres, certains stockent lesboîtes de conserve et les bouteilles d’eau ; les disciples deFriedman, eux, stockent des idées relatives au libre marché.En cas de crise, le professeur de l’université de Chicago étaitconvaincu qu’il fallait intervenir immédiatement pour imposerdes changements rapides et irréversibles à la société éprouvéepar le désastre. Ce n’est qu’à cette condition qu’elle échapperaitdurablement à « la tyrannie du statu quo ». Selon Friedman,« un nouveau gouvernement jouit d’une période de six à neufmois au cours de laquelle il peut opérer des changementsfondamentaux. S’il n’en profite pas pour agir avec détermination,une telle occasion ne se représentera plus». Variation sur unthème cher à Machiavel, selon qui le mal devait « se faire toutd’une fois », cette idée constitue l’un des legs stratégiques lesplus durables de Friedman.C’est au milieu des années 1970, à l’époque où il conseillait le général Augusto Pinochet, dictateur chilien, que Friedman eut pour la première fois l’occasion d’exploiter un choc ou unecrise de grande envergure. Au lendemain du violent coup d’État
orchestré par Pinochet, les Chiliens étaient sans contredit en état de choc. De plus, le pays était aux prises avec les traumatismescausés par une hyperinflation galopante. Friedman conseilla à Pinochet de procéder aussitôt à une transformation en profondeur de l’économie – réductions d’impôts, libéralisationdes échanges commerciaux, privatisation des services,diminution des dépenses sociales et déréglementation. Bientôt, les Chiliens  virent même  leurs  écoles  publiques  remplacées par des écoles privées auxquelles donnaient accès des bons d’études. C’était la métamorphose capitaliste la plus extrême jamais tentée. On parla désormais de la révolution del’« école de Chicago », de nombreux économistes de Pinochet ayant  étudié  à  l’université  de  Chicago  sous  la  direction  de  Friedman. Ce dernier prédit que la soudaineté et l’ampleur deschangements économiques provoqueraient chez les citoyens des réactions psychologiques qui « faciliteraient l’ajustement». Friedman créa l’expression « traitement de choc » pour parler decette douloureuse tactique. Au cours des décennies suivantes, les gouvernements qui imposèrent de vastes programmesde libéralisation des marchés eurent justement recours autraitement de choc ou à la « thérapie de choc ».
Pinochet, lui, facilita l’« ajustement » au moyen d’une autre forme de chocs : dans les nombreuses salles de torturedu régime, les corps qui se convulsaient sous l’effet de la douleur étaient ceux des personnes les plus susceptibles de s’opposer à la transformation capitaliste. En Amérique latine,nombreux sont ceux qui établirent un lien direct entre les chocs économiques qui se soldèrent par l’appauvrissement de millions de personnes et l’épidémie de tortures qui punirent dans leurchair des centaines de milliers de personnes qui rêvaient d’uneautre forme de société. D’où la question posée par l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano : « Comment préserver cetteinégalité autrement que par des décharges électriques ? »Exactement trente ans après que ces trois formes de chocs eurent frappé le Chili, la formule reprend du service en Irak, defaçon beaucoup plus violente. Il y eut d’abord la guerre, qui, selon les auteurs de la doctrine militaire des États-Unis Shock and Awe (parfois traduite par « choc et effroi »), avait pour but « de contrôler la volonté, les perceptions et la compréhension de  l’adversaire  et  de  le  priver  de  toute  capacité  à  agir  et à réagir». Vint ensuite la thérapie de choc économique,imposée, à l’heure où le pays brûlait toujours, par l’émissaire chef des États-Unis, L. Paul Bremer : privatisations massives, libre-échange sans restrictions, taux d’imposition uniforme de 15 %, réduction spectaculaire de l’appareil d’État. Le ministre du  Commerce  par  intérim  de  l’Irak,  Ali  Abdel-Amir  Allaoui,  déclara  à  l’époque  que  ses  compatriotes  en  avaient  « assez de servir de cobayes à des expériences. Après tous les chocs auxquels le système a été soumis, ils n’ont pas du tout envie  que l’économie subisse le même sort». En cas de résistance, les  Irakiens  étaient arrêtés  et  jetés dans des prisons où  leur corps et leur esprit subissaient d’autres chocs, ceux-ci beaucoupmoins métaphoriques.C’est aux premiers jours de l’occupation de l’Irak par les ÉtatsUnis, il y a quatre ans, que je commençai à m’intéresser à la dépendance du libre  marché à l’égard des chocs en tous genres.Après avoir rendu compte depuis Bagdad de la tentative avortéede Washington de faire suivre la phase « choc et effroi » de celle du traitement de choc, je me rendis au Sri Lanka, quelques moisaprès le tsunami dévastateur de 2004. Là, je fus témoin d’uneautre version de la même manœuvre. En effet, des investisseurs étrangers et des prêteurs internationaux s’étaient ligués pourexploiter le climat de panique et céder le magnifique littoralà des entrepreneurs qui s’étaient empressés d’ériger de vastes stations balnéaires, empêchant ainsi des centaines de milliersde pêcheurs de reconstruire leurs villages au bord de l’eau :« Par un coup cruel du destin, la nature a offert au Sri Lanka une occasion unique. De cette grande tragédie est née unedestination touristique d’exception », claironna le gouvernement1. Lorsque l’ouragan Katrina s’abattit sur La Nouvelle-Orléans etque les politiciens, les groupes de réflexion et les promoteursimmobiliers républicains se mirent à parler de « page blanche » etd’occasions en or, il apparut clairement que telle était désormais la méthode privilégiée pour aider l’entreprise privée à réaliserses objectifs : profiter des traumatismes collectifs pour opérerde grandes réformes économiques et sociales. La plupart des survivants d’une catastrophe souhaitent l’exactcontraire d’une page blanche ils veulent sauver tout ce quipeut l’être, remettre en état ce qui n’a pas été entièrementdétruit et renforcer les liens qui unissent les citoyens aux lieuxqui les ont façonnés. « En participant à la reconstruction de laville, j’ai l’impression de me reconstruire moi-même », déclaraCassandra Andrews du Lower Ninth Ward, quartier lourdement endommagé de La Nouvelle-Orléans, en enlevant des débris au lendemain de la tempête. En revanche, rétablir l’ordreancien n’intéresse nullement les tenants du capitalisme du
désastre. En Irak, au Sri Lanka et à La Nouvelle-Orléans, on entreprit le processus faussement qualifié de « reconstruction »en parachevant le travail du cataclysme initial (guerre oucatastrophe naturelle) : on effaça les derniers vestiges de la sphère publique et des communautés profondément enracinéesafin de les remplacer par une sorte de Nouvelle Jérusalem desgrandes entreprises – le tout avant que les victimes n’eussent eu le temps de se ressaisir et d’affirmer leurs droits de propriété.Mike Battles  résuma  la  situation  à merveille :  « La  peur  et le désordre nous ont admirablement servis. » Âgé de 34 ans, l’ex-agent  de  la  CIA  faisait  référence  au  chaos  consécutif  à l’invasion de l’Irak : malgré son inexpérience et sa nouveauté, son entreprise de sécurité, Custer Battles, profita de la situationpour  arracher  au  gouvernement  fédéral  des  contrats  d’une valeur d’environ 100 millions de dollars. Les propos de Battlespourraient servir de slogan au capitalisme du désastre – la peuret le désordre sont les moteurs du progrès.Lorsque j’entrepris mon enquête sur les liens entre mégaprofits et mégadésastres, je crus assister à une transformation radicale de la façon dont les marchés étaient « libérés » un peu partout dans le monde. Ayant fait partie du mouvement de lutte contrel’accroissement démesuré des pouvoirs du  secteur privé qui  avait été propulsé sur la scène internationale à Seattle en 1999, je connaissais  bien  les politiques,  hautement  favorables aux entreprises, qu’on imposait lors de sommets de l’Organisation  mondiale du commerce ou encore comme conditions assortiesaux prêts du Fonds monétaire international. Les trois exigencestraditionnelles  – privatisation,  déréglementation  et  réduction draconienne des dépenses sociales – étaient en généraltrès impopulaires auprès des citoyens, mais, au momentde  la  signature  des  accords,  on  pouvait  au moins  invoquer comme prétexte le consentement mutuel des gouvernements participant aux négociations et l’existence d’un consensuschez les prétendus experts. Désormais, on imposait le même programme idéologique par les moyens les plus ouvertement coercitifs qui soient : lors d’une occupation militaire étrangère ou encore dans le sillage immédiat d’une immense catastrophe naturelle.  Après  les  attentats  du  11  septembre,  Washington s’estima dispensé de demander aux pays concernés s’ilsvoulaient  bien  « du  libre-échange  et  de  la  démocratie »  à  la mode états-unienne ; il recourut simplement à la force militaireinspirée de la doctrine « choc et effroi ».

En réfléchissant à la progression de cette vision des marchés qui  règne  désormais  un  peu  partout  sur  la  planète,  je  me rendis toutefois compte que l’idée d’exploiter les crises et les désastres  était  le modus operandi du mouvement  de Milton  Friedman depuis ses débuts – de tout temps, cette forme de capitalisme fondamentaliste a dû compter sur les catastrophes pour progresser. Les catastrophes « facilitatrices » se font maintenant  plus  destructrices  et  plus  horribles,  sans  doute, mais  la  situation  observée  en  Irak  et à La  Nouvelle-Orléans n’est  pas  le  fruit  d’une  nouvelle  invention  consécutive  au 11 septembre. Au contraire, l’exploitation effrontée des crises est l’aboutissement de trois décennies d’application stricte de la stratégie du choc. Vues sous cette optique, les trente-cinq dernières annéesapparaissent sous un jour sensiblement différent. On avaitjusque-là tendance à voir certaines des violations les plus flagrantes des droits de l’homme comme des actes sadiquesdont se rendaient coupables des régimes antidémocratiques.En fait, il s’agissait plutôt de mesures prises dans le dessein de terroriser la population et de préparer le terrain à l’introductionde « réformes » radicales axées sur la libéralisation des marchés.Dans l’Argentine des années 1970, la junte fit « disparaître » 30 000 personnes, pour la plupart des militants de gauche, afind’imposer les politiques de l’école de Chicago; à la même époque,le Chili eut recours à la terreur pour accomplir sa métamorphose économique. Dans la Chine de 1989, le massacre de la placeTiananmen et l’arrestation de dizaines de milliers de personnespermirent aux communistes de transformer une bonne partie du pays en une gigantesque zone d’exportation, où travaillentdes salariés trop terrifiés pour faire valoir leurs droits. Dans laRussie de 1993, la décision prise par Boris Eltsine de lancer les chars d’assaut contre le Parlement et de faire emprisonner leschefs de l’opposition pava la voie à la privatisation précipitéequi engendra les célèbres oligarques du pays.
Au  Royaume-Uni,  la  guerre  des  Malouines,  survenue  en  1982, eut le même effet : le désordre et l’élan nationaliste nés de la guerre permirent à Margaret Thatcher de recourir à une force  extraordinaire  pour  étouffer  la  grève  des  mineurs  du charbon et lancer la première vague de privatisations effrénées en  Occident.  En  1999,  les  bombardements  de  Belgrade  par l’OTAN créèrent des conditions favorables à des privatisations rapides  en  ex-Yougoslavie  –  objectif  du  reste  antérieur  à  la  guerre. La politique économique ne fut pas le seul facteur à l’origine de ces conflits, bien sûr, mais chacun de ces chocs collectifs  servit  à  préparer  le  terrain  au  traitement  de  choc
économique.
Les traumatismes ayant servi à affaiblir les résistances ne furent du reste pas toujours ouvertement violents. EnAmérique latine et en Afrique, dans les années 1980, c’est la crise  de  l’endettement  qui  obligea  les  pays  « à  privatiser  ou  à  crever »,  selon  la  formule  d’un  ex-représentant  du  FMI. Minés par l’hyperinflation et trop endettés pour dire non aux  exigences  dont  s’assortissaient  les  nouveaux  prêts,  des gouvernements acceptèrent le traitement de choc dans l’espoirqu’il les préserverait de l’effondrement. En Asie, c’est la crise financière  de  1997-1998  –  presque  aussi  dévastatrice  que  laGrande  Dépression  –  qui  affaiblit  les  « tigres »  asiatiques  et les  obligea  à  ouvrir  leurs  marchés  à  ce  que  le  New  York Times appela  la  « plus  grande  vente  de  faillite  du monde». Bon  nombre  de  ces  pays  étaient  des  démocraties,  mais  les transformations  radicales visant  la  libéralisation des marchés ne  furent  pas  imposées  de  façon  démocratique.  En  fait,  ce fut exactement le contraire : conformément aux prévisions de Friedman, le climat de crise généralisée permettait de faire fi de la volonté des électeurs et de céder le pays aux « technocrates »de l’économie.Dans certains cas, bien entendu, l’adoption des politiques  de  libéralisation  des  marchés  se  fit  de  façon  démocratique, quelques politiciens ayant été portés au pouvoir malgré des programmes draconiens : l’élection de Ronald Reagan aux États-Unis  et,  plus  récemment,  celle  de  Nicolas  Sarkozy  en France en constituent des exemples frappants. Dans de tels cas,cependant, les croisés du libéralisme économique se heurtent à l’opposition du public et doivent adoucir ou modifier leurs projets  radicaux, accepter  les changements à  la pièce plutôt qu’une reconversion totale. On voit bien que le modèle économique de Friedman, s’il est en partie compatible avec la  démocratie, a besoin de conditions totalitaires pour être imposédans son expression la plus pure. Pour que le traitement de choc économique soit appliqué sans contrainte – comme ce  fut le cas au Chili dans les années 1970, en Chine à la fin des années  1980,  en  Russie  dans  les  années  1990  et  aux  États-Unis  au  lendemain  des  attentats  du  11  septembre  2001  –, on doit compter  sur un  traumatisme collectif majeur,  lequel entrave ou suspend provisoirement l’application des principes démocratiques. Cette croisade  idéologique prit  naissance au sein  des  régimes  autoritaires  d’Amérique  du  Sud ;  dans  les territoires  nouvellement  conquis  –  la  Russie  et  la  Chine  –, elle  cohabite  encore  aujourd’hui,  sans  difficulté  et  de  façon rentable, avec un régime à la poigne de fer.

LA THÉRAPIE DE CHOC RENTRE AU BERCAIL

Depuis  les  années  1970,  l’école  de  Chicago,  sous  la  coupe de Friedman, ne cesse de conquérir de nouveaux territoires ; jusqu’à tout récemment, cependant, la vision de l’économiste n’avait encore jamais été pleinement appliquée dans son pays d’origine.  Certes,  Reagan  avait  réalisé  des  percées,  mais  les États-Unis conservaient l’assistance publique, la sécurité sociale et  des  écoles  publiques,  où  les  parents,  pour  reprendre  les mots de Friedman, nourrissaient  « un attachement  irrationnel au socialisme». Lorsque  les  républicains  prirent  le  contrôle  du  Sénat,  en 1995, David Frum, Canadien expatrié aux États-Unis et futur rédacteur de discours pour George W. Bush, était au nombre des « néoconservateurs » qui réclamaient pour les États-Unis une révolution économique inspirée de la stratégie du choc : « Voici,à mon avis, comment on devrait procéder : au lieu de sabrer çà et là dans les programmes, de façon graduelle, on devrait,  en plein été, éliminer d’un seul coup trois cents programmes d’environ un milliard de dollars chacun. Les changements ne seraient peut-être pas spectaculaires, mais je vous jure que le  message passerait. Et rien ne nous empêche de  le  faire  tout de suite.»

À l’époque, Frum ne put faire imposer le traitement de choc dont il rêvait pour les États-Unis, notamment parce qu’aucunecrise ne vint préparer le terrain. Puis, en 2001, la situation changeadu tout au tout : au moment des attentats du 11 septembre, la Maison-Blanche était pleine à craquer de disciples de Friedman,dont son grand ami Donald Rumsfeld. L’équipe de Bushprofita de cet instant de vertige collectif avec une ahurissante célérité – non pas parce que l’administration avait sournoisementorchestré la crise, comme certains le laissaient entendre, maisbien parce que les principaux ténors de cette administration, vétérans de l’imposition du capitalisme du désastre en Amériquelatine et en Europe de l’Est, appelaient une crise de tous leursvœux, de la même façon que les agriculteurs frappés par une sécheresse implorent la pluie de tomber et que les sionisteschrétiens, convaincus que la fin du monde est proche, rêventdu jour du Ravissement. Quand arrive le désastre tant attendu, ils savent que leur heure est enfin venue.

Pendant trois décennies, Friedman et ses disciplesexploitèrent de façon méthodique les chocs subis par d’autres pays – pendants, à l’étranger, du 11 septembre 2001, àcommencer par le coup d’État de Pinochet du 11 septembre 1973. À partir de la chute des tours jumelles, l’idéologie née dans  des  universités  américaines  et  nourrie  par  les  grandes institutions de Washington eut enfin l’occasion de rentrer au bercail.
L’administration  Bush  profita  de  la  peur  suscitée  par  les  attentats  non seulement pour lancer sans  délai la « guerrecontre le terrorisme », mais aussi pour faire de cette dernière une entreprise presque entièrement à but lucratif, une nouvelleindustrie  florissante  qui  insuffla  un  dynamisme  renouvelé  à une économie chancelante. C’est ce qu’il convient d’appeler le « complexe du capitalisme du désastre », entité tentaculaire beaucoup plus vaste que le complexe militaro-industrielcontre lequel Dwight Eisenhower avait mis les Américains en garde à la fin de sa présidence : on a ici affaire à une guerre totale, menée à tous les niveaux par des sociétés privées dont les  interventions  sont  financées  à  même  les  fonds  publics. Ces dernières ont pour mandat perpétuel de protéger  le sol américain  tout  en  éliminant  le  « mal »  là où  il  se manifeste à l’extérieur. Au bout de quelques années seulement, le complexea déjà pénétré de nouveaux marchés : ne se contentant plus de lutter contre le terrorisme, il participe à des missionsinternationales  de maintien  de  la  paix,  organise  des  polices municipales  et  répond  aux  catastrophes  naturelles,  de  plus en plus fréquentes. L’objectif ultime des grandes sociétés qui forment le cœur du complexe, c’est d’introduire le modèle du gouvernement à but lucratif – qui progresse rapidement dans des  circonstances  extraordinaires  –  dans  le  fonctionnement ordinaire, au jour le jour, de l’État. Autrement dit, il s’agit de privatiser le gouvernement.
Pour stimuler le complexe du capitalisme du désastre,l’administration Bush externalisa, sans débat public, bonnombre des fonctions les plus délicates du gouvernement, de la prestation de soins de santé aux soldats aux interrogatoires de prisonniers, en passant par la collecte et l’analyse enprofondeur (data mining) de données sur chacun d’entre nous.Dans le contexte de cette guerre sans fin, le gouvernement agitnon pas comme l’administrateur d’un réseau de fournisseurs, mais plutôt comme un investisseur de capital-risque à la boursebien  garnie  qui  fournit  au  complexe les  fonds  d’amorçage dont il a besoin et devient le principal client de ses services. Voici quelques chiffres qui donnent une idée de l’ampleur dela transformation : en 2003, le gouvernement des États-Unis passa 3 512 marchés avec des sociétés chargées d’exécuter desfonctions liées à la sécurité ; au cours de la période de 22 moisayant pris fin en août 2006, la Sécurité intérieure (Department
of Homeland Security) attribua à elle seule plus de 115 000 contrats du même ordre. L’industrie de la sécurité intérieure ausens large – d’une importance économique négligeable avant2001 – vaut aujourd’hui 200 milliards de dollars27. En 2006, lesdépenses du gouvernement des États-Unis dans le domaine dela sécurité se chiffraient à environ 545 $ par foyer28.

Et il n’est ici question que de la guerre au terrorisme en sol américain. Les gros bénéfices viennent des guerres menées à l’étranger.  Sans  tenir  compte  des  fournisseurs  d’armements, dont les profits ont monté en flèche grâce à la guerre en Irak, la prestation de services à l’armée des États-Unis est aujourd’huil’une des économies tertiaires qui connaît la croissance la plus rapide au monde.  « Jamais deux pays ayant des  restaurants McDonald sur leur territoire ne se sont fait la guerre », écrivit avec  assurance  le  chroniqueur  du  New  York  Times Thomas Friedman, en décembre 199630. Les événements lui donnèrent tort deux ans plus  tard. De plus,  en  vertu du modèle de  la guerre  à  but  lucratif,  l’armée  américaine  part  désormais  en campagne avec Burger King et Pizza Hut dans son sillage. Ces  entreprises  exploitent  en  effet  des  franchises  destinées  aux soldats américains dans des bases militaires, en  Irak comme dans la « mini-ville » de Guantánamo Bay. Il  ne  faut  pas  oublier  non  plus  l’effort  de  reconstruction et  d’aide  humanitaire.  Peu  après  leur  apparition  en  Irak,  la reconstruction et  le secours à but  lucratif constituent déjà  le nouveau paradigme mondial, que la destruction initiale résulted’une  guerre  préemptive,  comme  l’attaque  lancée  par  Israël contre le Liban en 1996, ou d’un ouragan. Comme les ressources se  font  rares  et que  le changement climatique provoque un flot ininterrompu de nouvelles catastrophes, les interventions d’urgence représentent un marché émergent trop prometteur  pour qu’on  l’abandonne aux seules organisations caritatives. Pourquoi l’UNICEF devrait-elle reconstruire des écoles quand Bechtel, l’une des plus grandes sociétés d’ingénierie des États-Unis, peut s’en charger ? Pourquoi installer les personnes déplacées du Mississippi dans des logements sociaux vacants quand  on  peut  les  loger  dans  des  paquebots  de  Carnival ?
Pourquoi  déployer  des  casques  bleus  de  l’ONU  au  Darfour  lorsque des entreprises de sécurité privées comme Blackwater sont  à  la  recherche  de  nouveaux  clients ?  C’est  d’ailleurs  ce qui  a  changé  au  lendemain  des  attentats  du  11  septembre :  auparavant, guerres et catastrophes offraient des débouchés à un secteur restreint de l’économie – les fabricants d’avions de chasse, par exemple, ou encore les entreprises de construction chargées de rebâtir les ponts bombardés. Les guerres avaient pour  rôle principal  d’ouvrir  de  nouveaux marchés  jusque-là inaccessibles et, une fois la paix revenue, de générer des boomséconomiques. De nos jours, les interventions en cas de guerre et de catastrophe sont à ce point privatisées qu’elles constituenten soi le nouveau marché. Pour le boom, inutile d’attendre la fin de la guerre. Le médium, c’est le message.
L’un des avantages propres à cette approche postmoderne, c’est que, du point de vue commercial, elle ne peut paséchouer. Comme le fit remarquer un analyste des marchés à propos des gains réalisés par Halliburton, entreprise de services énergétiques, au cours d’un trimestre particulièrement rentable :« L’Irak a donné de meilleurs résultats que prévu31. » C’était en octobre 2006, jusque-là le mois le plus meurtrier de la guerre : on  avait  dénombré  3 709  victimes  chez  les  civils  irakiens. Pourtant,  rares  étaient  les actionnaires qui ne  se montrèrent pas impressionnés par une guerre qui, pour cette seule société,avait généré des revenus de vingt milliards de dollars33.
De tous ces éléments – commerce des armes, soldats privés, reconstruction à but lucratif, industrie de la sécurité intérieure et  traitement  de  choc  administré  par  l’équipe  de  Bush  au lendemain  des  attentats  du  11  septembre  –,  il  émerge  une économie nouvelle redéfinie de A à Z. Née sous le règne de Bush, elle jouit désormais d’une existence indépendante de touteadministration et demeurera solidement en place jusqu’au jouroù l’idéologie des suprématistes du secteur privé sera reconnue pour ce qu’elle est, en proie à l’isolement et à la contestation. Bien que dominé par des sociétés américaines,  le complexe est mondialisé : des entreprises britanniques mettent à profit  leur expérience dans le domaine des caméras de surveillance, désormais omniprésentes ; des sociétés israéliennes exploitent leur expertise dans la construction de clôtures et de murs de
haute  technologie ;  l’industrie  canadienne  du  bois  d’œuvre vend des maisons préfabriquées à un prix plusieurs foissupérieur à celui des maisons produites localement, et ainsi desuite. « À ma connaissance, personne n’avait encore considéré les efforts de reconstruction consécutifs à une catastrophe en tant que marché immobilier à part entière, dit Ken Baker, PDG d’un  groupe  industriel  forestier du Canada. C’est pour nous une stratégie de diversification à long terme. » Du point de vue de son ampleur, le complexe du capitalismedu désastre vaut bien le « marché émergent » et les progressionsenregistrées  par  les  technologies  de  l’information  dans  les années 1990. En fait, certains initiés déclarent que les marchés conclus sont encore plus intéressants qu’aux beaux jours des  « point com » et que la « bulle de la sécurité » occupe le terrain abandonné à  la  suite de  l’éclatement des bulles antérieures. Assorties des profits astronomiques de l’industrie des assurances
(qui, en 2006, devraient avoir atteint un seuil record de 60 milliards de dollars aux États-Unis seulement) comme des superprofits de l’industrie pétrolière (qui croissent à chaque nouvelle crise),  l’économie du désastre a peut-être sauvé  les marchés mondiaux de la menace de récession  complète qui pesait sur eux à la veille du 11 septembre 2001.

Lorsqu’on  cherche  à  reconstituer  l’histoire  de  la  croisade idéologique ayant conduit à la privatisation radicale des guerreset des catastrophes, un problème surgit : l’idéologie en questionest un caméléon qui change sans cesse de nom et d’identité. Friedman  se  qualifiait  de  « libéral »,  tandis  que  ses  disciples américains, qui associaient ce vocable aux impôts et auxhippies, se considéraient plutôt comme des  « conservateurs », des  « économistes classiques », des  « tenants du  libre marché » et,  plus  tard,  comme  des  partisans  de  la  Reaganomics  ou du « laisser-faire ». Dans la majeure partie du monde, leurorthodoxie est connue sous le nom de « néolibéralisme »,même si on parle souvent de « libre-échange » ou simplement de « mondialisation ». Ce n’est que depuis le milieu desannées 1990 que le mouvement intellectuel, sous l’impulsion des  groupes  de  réflexion  de  droite  auxquels  Friedman  fut longtemps associé – la Heritage Foundation, le Cato Institute et l’American Enterprise Institute –, s’autodésigne au moyen del’expression  « néoconservateur »,  vision  du  monde  en  vertu
de laquelle toute la puissance de l’armée américaine est mise au service des entreprises privées.Dans toutes ces incarnations, cette idéologie suppose l’adhésion à  la  trinité  stratégique  –  élimination de  la  sphère publique, déréglementation totale des entreprises et réduction draconienne des dépenses publiques –, mais aucun des noms qu’elle a empruntés ne semble lui convenir tout à fait. Friedman
considérait son mouvement comme une tentative de libérer les marchés du joug de l’État, mais les résultats obtenus, lorsquesa vision puriste en passe par l’épreuve des faits, sont d’untout autre ordre. Dans tous les pays où les politiques inspirées
de l’école de Chicago ont été appliquées au cours des trois dernières décennies, on a assisté à la formation d’une puissantealliance entre de très grandes sociétés et des politiciens pour laplupart riches – les lignes de démarcation entre les uns et les autres demeurant floues et changeantes. En Russie, on appelle« oligarques »  les  milliardaires  qui  font  partie  de  cette  élite régnante ; en Chine, ce sont les « principicules » ; au Chili, les « piranhas » ; pendant la campagne électorale Bush-Cheney, les« pionniers ». Loin de soustraire les marchés aux griffes de l’État,ces membres de l’élite politique et commerciale se contententde fusionner leurs activités et de s’échanger des faveurs afin des’approprier les précieuses ressources qui appartenaient jusque-là au domaine public – des champs pétrolifères de la Russie auxterres collectives de la Chine en passant par l’octroi (sans appelsd’offres) de contrats pour la reconstruction en Irak. Le  mot  qui  convient  le  mieux  pour  désigner  un  système qui gomme  les  frontières entre  le Gouvernement avec un G majuscule et l’Entreprise avec un E majuscule n’est ni « libéral »,ni « conservateur », ni « capitaliste ». Ce serait plutôt « corporatiste ».Il se caractérise au premier chef par d’immenses transferts de ressources publiques vers le secteur privé, démarche qui
s’accompagne souvent d’une explosion de l’endettement,d’un accroissement de l’écart entre les riches à outrance et les pauvres  sans  importance  et  d’un  nationalisme  exacerbé  qui justifie des dépenses colossales dans le domaine de la sécurité. Pour ceux qui font partie de la bulle d’extrême richesse ainsi créée,  il  n’y  a  pas  de  moyen  plus  rentable  d’organiser  la société. Étant donné les désavantages manifestes pour la vaste  majorité  des  citoyens,  condamnés  à  rester  en  marge,  l’État corporatiste  doit  adopter  d’autres  tactiques :  le  resserrement de  la  surveillance  (le  gouvernement  et  les  grandes  sociétés s’échangeant une fois de plus des faveurs et des contrats), le recours  massif  aux  emprisonnements,  le  rétrécissement  des libertés civiles et, souvent (mais pas toujours), la torture.


LA TORTURE COMME MÉTAPHORE
Du Chili à  la Chine  en passant par  l’Irak,  la  torture a  été le  partenaire  silencieux  de  la  croisade  mondiale  en  faveur de  la  libéralisation  des  marchés.  Cependant,  elle  n’est  pas qu’un simple moyen utilisé pour forcer des citoyens rebelles à accepter des politiques dont ils ne veulent pas. On peut aussi y voir une métaphore de la logique qui sous-tend la stratégie
du choc.
La torture, ou l’« interrogatoire coercitif » comme on l’appelle à la CIA, est un ensemble de techniques conçues pour plongerles prisonniers dans un état de choc et de désorientation graveet les forcer à faire des concessions contre leur gré. La logique  de la méthode est exposée dans deux manuels de l’agence quiont été déclassifiés à  la  fin des années 1990. On y explique que la façon de vaincre les résistances des « récalcitrants »
consiste à provoquer une fracture violente entre le prisonnier et sa capacité à comprendre le monde qui l’entoure. D’abord, on  « affame »  les  sens  (au moyen  de  cagoules,  de  bouchons d’oreilles, de  fers  et de périodes d’isolement  total) ;  ensuite, le corps est bombardé de stimuli (lumières stroboscopiques, musique à tue-tête, passages à tabac, électrochocs).Cette phase d’« assouplissement » a pour but de provoquer une sorte d’ouragan dans la tête des prisonniers, qui régressentet ont peur au point de perdre toute capacité à penser de façonrationnelle et à protéger leurs intérêts. C’est dans cet état de choc que la plupart des détenus donnent à leurs interrogateursce  qu’ils  veulent  –  des  informations,  des  aveux,  l’abandon d’anciennes croyances. On trouve dans un des manuels de la CIA une explication particulièrement succincte : « Il existe un  intervalle – parfois extrêmement bref – d’apathie, de choc ou deparalysie psychologique. Cet état est causé par un traumatisme ou un traumatisme secondaire qui fait en quelque sorte voler en  éclats  le  monde  familier  du  sujet  et  l’image  qu’il  a  de lui-même. Les interrogateurs chevronnés reconnaissent cemoment et savent que le sujet est alors plus ouvert à la suggestion et beaucoup plus susceptible de coopérer qu’avant le choc. »La stratégie du choc imite la démarche en tentant dereproduire, à l’échelle d’une société, les résultats obtenusavec un seul détenu dans une cellule de prison. À cet égard, l’exemple le plus probant est le choc du 11 septembre,qui,  pour  des  millions  de  personnes,  fit  voler  en  éclats  le « monde  familier ».  Il  déclencha  du même  coup  une période de désorientation et de régression que  l’administration Bush exploita de main de maître. Soudain, nous nous retrouvions en  quelque  sorte  en  l’an  zéro.  Tout  ce  que  nous  savions du monde  relevait d’« avant »  la catastrophe. Nous,  les NordAméricains, qui de toute façon connaissions mal notre histoire,formions désormais un État vierge, une « feuille blanche » sur laquelle  « on peut  écrire  les mots  les plus  beaux  et  les plus nouveaux »,  ainsi  que Mao  le  dit  à  propos  de  son  peuple. Une nouvelle armée de spécialistes se chargea aussitôtd’écrire  des  mots  beaux  et  nouveaux  sur  la  table  rase  de notre  conscience  traumatisée :  « choc  des  civilisations »,  « axe du mal », « islamo-fascisme », « sécurité intérieure ». Pendantque  les  citoyens  étaient  mobilisés  par  de  nouvelles  guerres culturelles aux conséquences mortelles, l’administration Bush  accomplit ce dont elle n’aurait pu que rêver sans les attentats du 11 septembre :  lancer des guerres privatisées à  l’étranger et créer un complexe de  la sécurité assujetti au contrôle du privé à l’intérieur des frontières des États-Unis.Voici donc comment fonctionne la stratégie du choc : ledésastre déclencheur – le coup d’État, l’attentat terroriste, l’effondrement des marchés, la guerre, le tsunami, l’ouragan –plonge la population dans un état de choc collectif. Le sifflementdes bombes, les échos de la terreur et les vents rugissants « assouplissent » les sociétés, un peu comme la musiquetonitruante et les coups dans les prisons où se pratique latorture. À l’instar du prisonnier terrorisé qui donne le nom de ses camarades et renie sa foi, les sociétés en état de chocabandonnent des droits que, dans d’autres circonstances, ellesauraient défendus jalousement. Jamar Perry et les autres évacués entassés dans le refuge de Baton Rouge devaient renoncer àleurs logements sociaux et à leurs écoles publiques. Après letsunami, les pêcheurs sri-lankais devaient céder aux hôteliers leurs précieuses terres du bord de la mer. Si tout s’était passécomme prévu, les Irakiens, eux, auraient dû être sous le coupdu choc et de l’effroi au point d’abandonner aux bases militairesaméricaines et aux zones vertes la maîtrise de leurs réserves depétrole, de leurs sociétés d’État et de leur souveraineté.


LE GROS MENSONGE
Dans le déluge de mots écrits en hommage à Milton Friedman  après sa mort, on souligna à peine l’importance que revêtent leschocs et les crises pour l’avancement de sa vision du monde. Ledécès de l’économiste fut plutôt l’occasion de récrire l’histoire officielle et de rappeler que le capitalisme radical qu’il prônait faisait  désormais  figure  d’orthodoxie  gouvernementale  dans presque tous les coins du monde. C’était un véritable conte de fées, débarrassé des violences et des contraintes si intimement mêlées à cette croisade. ………………………

Ces extraits ont été repris sur : http://www.mediapart.fr/files/Jade%20Lindgaard/NKintro.pdf

 

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