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Lire et relire – Louis Hémon, Monsieur Ripois et la Némésis

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M. Ripois franchit le seuil du restaurant du Littoral, les mains à fond dans ses poches, un cigare entre les dents et s’arrêta quelques instants sur le trottoir.
Dans    Cambridge    Circus    les    voitures tournoyaient comme un vol de goélands, traversant la place pour s’enfoncer dans Charing Cross Road ou dans Shaftesbury Avenue, en longues courbes rapides et faciles comme des coups    d’ailes.    Leur    défilé    incessant s’accompagnait d’une grande clameur égale faite du ronflement des moteurs et du bruit crépitant des pneus sur le sol, ressac monotone, que les appels de trompe et les hurlements des sirènes perçaient comme des cris.
Il n’y avait pas de ciel. Les regards levés n’allaient pas plus loin qu’une voûte indéfinie, sans couleur, qui pouvait être un manteau de
brume, ou l’obscurité de la nuit, ou le vide d’un éther sans étoiles. Mais, au niveau du sol, l’atmosphère était presque libre de brouillard, et les mille lumières formaient sur les places et les rues une couche de clarté dans laquelle le trafic humain se mouvait avec assurance. Au-dessus de cette couche illuminée collée à la terre, le reste du monde s’oubliait dans la nuit.
D’un geste sec du petit doigt M. Ripois fit tomber la cendre de son cigare et traversa la chaussée nonchalamment.
Devant la marquise du Palace, cabs et voitures de maîtres s’arrêtaient à la file, dégorgeant des hommes en habit et des femmes décolletées enveloppées de manteaux ou d’écharpes. Les portières se refermaient derrière eux en claquant ; ils traversaient le terre-plein posément, sans hâte, et montaient les marches du perron en hôtes attendus. Des passants s’étaient arrêtés et faisaient la haie, respectueux ; leurs regards se posaient sur les toilettes, sur les fourrures, ou bien sur les cous nus et les figures poudrées. Mi- déférents, mi-curieux, ils se donnaient le
spectacle gratuit de leurs maîtres allant à leurs plaisirs, et les maîtres semblaient leur reconnaître tacitement le droit d’admirer et les ignoraient complaisamment.
M. Ripois se joignit à la rangée de curieux et regarda par-dessus leurs épaules passer quelques couples fastueux. Il faisait osciller son cigare entre ses dents avec de petits ricanements de dérision, toisait les hommes de la tête aux pieds et fixait sur les femmes des yeux hardis qui cherchaient leurs yeux. Puis, comme un nouveau groupe arrivait et se dirigeait vers le perron entre les deux haies de spectateurs, il se fraya une trouée et passa.
Le long de Charing Cross Road, il descendit lentement dans la direction de l’Hippodrome, continuant à mettre en évidence son cigare, qu’il s’efforçait de faire durer longtemps, en souvenir d’un excellent dîner. La clarté était moins vive que dans Cambridge Circus, les couples élégants plus rares. Des femmes passaient à côté de lui, dont la figure se laissait deviner toute blanche dans l’ombre. La plupart avaient en commun un
air de loisir qui marquait qu’en même temps que la journée leur semaine de travail venait de finir. Même celles qui s’en allaient droit devant elles vers leurs logis sans se retourner ni s’arrêter aux étalages des boutiques, marchaient sans grande hâte et laissaient leurs regards errer sur les choses et les gens avec complaisance, comme si le joug de règles strictes et moroses se trouvait être relâché pour quelques heures.
Sous le regard chercheur de M. Ripois, elles détournaient un peu la tête, le regardaient à leur tour sans morgue, et passaient. Lorsque son examen lui avait révélé un visage frais et sain et une mine modeste, il s’arrêtait court, se retournait et suivait des yeux, guettant quelque signe discret d’encouragement. Les autres, les femmes qui offraient à tous les passants l’un après l’autre un sourire fixe, grimace de masques tous pareils sous leurs peintures barbares, il se contentait de les toiser d’un coup d’œil net et rapide, familier, sans se retourner ni ralentir.
En quelques minutes il arriva à l’Hippodrome et fit halte de nouveau. La marquise et les
lumières fulgurantes de la façade semblaient une répétition presque exacte de celles qu’il venait de laisser derrière lui, et des couples, tout semblables à ceux de tout à l’heure, arrivaient encore. À droite, s’étendaient Cranbourn Street et Leicester Square, ces trois cents mètres de trottoir qui sont l’exposition permanente de la vie nocturne de Londres et de son vice luxueux. M.Ripois resta quelques instants immobile, à l’angle des deux rues, par habitude, puis tourna dans la direction du square, comme il le faisait invariablement.
Tout en marchant lentement, il songeait qu’il était trop tard pour un music-hall et qu’il ne fallait pas non plus penser aux cinématographes, toujours bondés le samedi. Il avait pourtant pris l’habitude de s’accorder ce soir-là quelque luxe. C’était d’abord un dîner dans un restaurant français, un dîner avec du vin, puis une tasse de café noir, très chaud et très sucré, un cigare et une flânerie sur les trottoirs illuminés, encombrés de passants et de filles. À défaut de toute autre distraction, cela suffisait déjà à lui donner pour cette fin de semaine quelques heures de bon
temps, une illusion de vie large et joyeuse.
De son cigare, il ne restait déjà plus qu’un tronçon qui lui brûlait les doigts, mais la bonne chaleur du vin et du café fort courait encore dans ses artères. Il se sentait satisfait, repu sans lourdeur, alerte et hardi. Songeant aux mets succulents qu’il avait mangés, au bordeaux généreux qu’il avait lampé à plein verre, il marchait en se dandinant un peu, ployant quelquefois les jarrets, comme pour s’assurer de leur souplesse, et caressait sa moustache légère d’un geste un peu fat. Quand il laissait courir ses regards sur les gens qui l’entouraient et passaient à côté de lui, il lui venait cette idée un peu méprisante que c’étaient des barbares ; qu’il était séparé d’eux par des différences essentielles: l’allégresse de son sang plus chaud, la richesse des aliments préparés avec art, à la française, dont il s’était nourri et qui semblaient déjà s’être fondus en lui, et une certaine prodigalité d’idées et de sensations, fuyantes, rapides, diverses, qui défilaient dans son cerveau en sautillant.
Ces    Anglais !    Dire    qu’on    les    proclamait parfois compliqués, profonds, difficiles à comprendre ! Il songea à cela et faillit en rire tout haut. À coups d’œil vifs il lisait l’une après l’autre les figures placides, correctes, sincères ou seulement ternes et neutres, des gens qu’il croisait. Tous ces hommes qui passaient, quelle que fût leur classe sociale, il les devinait liés pieds et poings par des entraves ridicules, esclaves respectueux de toutes sortes de prescriptions et de principes, docilement résignés à vivre toute leur vie sous les tuniques tissées de commandements et de déférences, tuniques lourdes et rigides comme des robes d’apparat. M. Ripois lissait sa moustache, raidissait sa petite taille, bombait la poitrine, les épaules effacées, et s’en allait parmi les groupes en se dandinant, content de lui-même et se réjouissant de promener dans cette foule veule un cœur de corsaire.
Il avait traversé tout Leicester Square et Cranbourn Street et s’arrêta encore une fois en arrivant à Piccadilly Circus devant la façade du Pavilion. C’est là le troisième sommet du triangle
qui contient la quintessence de la vie bruyante de Londres, entre sept heures et minuit. La topographie du plaisir ne va guère plus loin. Tous ceux qui cherchent les apparences de la gaîté – étrangers en quête d’animation, indigènes en rupture de banlieue – viennent là, se mêlent au flot humain qui envahit les théâtres et les music- halls au début de la soirée et en émerge vers la fin. Ils déambulent, remontent Shaftesbury Avenue, redescendent Charing Cross Road et se retrouvent à leur point de départ, marchant sans hâte, en gens qui ne vont nulle part, et regardant sans cesse autour d’eux comme s’ils s’attendaient à trouver là, au centre grouillant de l’énorme ville, quelque chose qu’ils souhaitent sans trop le chercher. C’est le parcours que suit la ronde nonchalante des hommes en quête d’aventures, et le circuit obstiné des femmes en quête d’argent.
M. Ripois se campa sur le trottoir pour voir défiler la foule. Depuis trois ans qu’il habitait Londres, il n’avait jamais manqué de s’arrêter là deux ou trois soirs par semaine, de sorte que cette foule lui était familière par ses types, sinon par ses individus.
Elle contenait quantité de Français, comme lui, ou d’autres étrangers, à qui ce coin du West- End rappelait quelque peu Paris et le Boulevard. Ils se promenaient par deux ou trois et causaient en gesticulant sans vergogne, certains que leur exubérance ne serait guère remarquée. C’étaient eux qui semblaient se trouver le plus à l’aise dans ce décor et à cette heure, en gens qui possèdent naturellement l’art de flâner. Guillerets, ils suivaient lentement le trottoir parmi les Anglais qui passaient plus vite, et ils se retournaient volontiers pour suivre du regard une voiture d’aspect fastueux ou une femme à jolie tournure.
Les femmes ! M. Ripois les regardait aussi. Il les regardait toutes d’instinct, même les vieilles et les laides ; et, lorsqu’une d’elles lui avait renvoyé son coup d’œil avec un rien d’insistance, il lissait machinalement sa moustache et s’assurait que le col de son pardessus tombait bien. Pas mal de Françaises aussi parmi elles: toutes des habituées, de celles qu’on voit là tous les jours à partir de cinq heures. Bien habillées, trop maquillées, elles marchaient à pas menus, avec des gestes artificiels, la poitrine en avant. En
passant devant M. Ripois, elles tournaient vers lui leurs    yeux    inviteurs ;    mais,    quand    elles rencontraient ses yeux à lui, son regard direct et fouillant de maquignon, elles détournaient la tête aussitôt.
D’autres femmes s’en allaient parmi la foule d’un air plus indécis, avec une sorte de gêne. Souvent fardées aussi, elles portaient pourtant presque toutes des robes usées et qui leur allaient mal, ou bien des manteaux fermés du haut en bas, qui cachaient leur corsage et leur linge. Elles n’adressaient guère aux hommes que des regards furtifs et, lorsqu’elles se croyaient près d’être suivies, s’arrêtaient longuement devant une vitrine de magasin ou une affiche de théâtre, sans oser se retourner.
Ces dernières, M. Ripois les suivait des yeux avec plus d’intérêt et un mince sourire. Gibier facile ! Ouvrières et employées de magasin sans emploi, humbles théâtreuses sans engagement, venues au trottoir sous la poussée de la faim ou les menaces d’expulsion de leurs logeuses, mais que le trottoir n’avait pas encore endurcies. Elles
erraient sans but fixe dans les rues où il y avait de la lumière, de la foule et des hommes pourvus d’un peu d’argent, espérant des aventures imprécises ; mais, lorsqu’on les abordait, elles se révélaient embarrassées, presque pudiques, dépourvues d’expérience et de ruse. Elles déclaraient invariablement qu’il ne leur était pas permis de recevoir d’hommes chez elles, et, interrogées, ne savaient vraiment pas où aller. Des Anglaises, celles-là ; M. Ripois connaissait leur espèce de longue date et savait comment s’y prendre avec elles.

Lire la suite : http://beq.ebooksgratuits.com/pdf/Hemon-Ripois.pdf

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