Lire et relire – Michel Zévaco, Les Pardaillan

Posté par Serge Bénard le 31 mai 2011

Michel Zévaco
Les Pardaillan
roman
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents Volume 914 : version 1.0

La série des Pardaillan comprend :
1. Les Pardaillan. 2. L’épopée d’amour. 3. La Fausta. 4. Fausta vaincue. 5. Pardaillan et Fausta. 6. Les amours du Chico. 7. Le fils de Pardaillan. 8. Le fils de Pardaillan (suite). 9. La fin de Pardaillan. 10. La fin de Fausta.

Les Pardaillan
Édition de référence : Robert Laffont, coll. Bouquins. Édition intégrale.

I

Les deux frères

La maison était basse, toute en rez-de- chaussée, avec un humble visage. Près d’une fenêtre ouverte, dans un fauteuil armorié, un homme, un grand vieillard à tête blanche ; une de ces rudes physionomies comme en portaient les capitaines qui avaient survécu aux épopées guerrières du temps du roi François Ier.
Il fixait un morne regard sur la masse grise du manoir féodal des Montmorency, qui dressait au loin dans l’azur l’orgueil de ses tours menaçantes.
Puis ses yeux se détournèrent.
Un soupir terrible comme une silencieuse imprécation, gonfla sa poitrine ; il demanda :
– Ma fille ?… Où est ma fille ?… Une servante, qui rangeait la salle, répondit :
–Mademoiselle a été au bois cueillir du muguet.
– Oui, c’est vrai ; c’est le printemps. Les haies embaument. Chaque arbre est un bouquet. Tout rit, tout chante, des fleurs partout. Mais la fleur la plus belle, ma Jeanne, ma noble et chaste enfant, c’est toi…
Son regard, alors, se reporta sur la formidable silhouette du manoir accroupi sur la colline, comme un monstre de pierre qui l’eût guetté de loin…
– Tout ce que je hais est là ! gronda-t-il. Là est la puissance qui m’a brisé, anéanti ! Oui, moi, seigneur de Piennes, autrefois maître de toute une contrée, j’en suis réduit à vivre presque misérable, dans cet humble coin de terre que m’a laissé la rapacité du Connétable !… Que dis-je, insensé ! Mais ne cherche-t-il pas, en ce moment même, à me chasser de ce dernier refuge !… Qui sait si demain ma fille aura encore une maison où s’abriter ! Ô ma Jeanne… tu cueilles des fleurs… tes dernières fleurs peut-être !…
Deux larmes silencieuses creusèrent un amer sillon parmi les rides de ce visage désespéré.
Soudain, il pâlit affreusement : un cavalier, vêtu de noir mettait pied à terre devant la maison, entrait et s’inclinait devant lui !…
– Enfer !… Le bailli de Montmorency !…
– Seigneur de Piennes, dit l’homme noir, je viens de recevoir de mon maître le connétable un papier que j’ai ordre de vous communiquer à l’instant.
– Un    papier,    murmura    le    vieillard,    tandis qu’un grand frisson d’angoisse le secouait tout entier.
– Sire de Piennes, pénible est ma mission : ce papier que voici, c’est la copie d’un arrêt du Parlement de Paris en date d’hier, samedi 25 avril de cet an 1553.
– Un    arrêt    du    Parlement !    s’exclama sourdement le seigneur de Piennes qui se dressa tout droit et croisa les bras. Parlez, monsieur. De quel nouveau coup me frappe la haine du connétable ? Voyons ! dites !
– Seigneur, dit le bailli d’une voix basse et comme honteuse, l’arrêt porte que vous occupez indûment le domaine de Margency ; que le roi Louis XII outrepassa son droit en vous conférant la propriété de cette terre qui doit faire retour à la maison de Montmorency, et qu’il vous est enjoint de restituer castel, hameau, prairies et bois dans le délai d’un mois…Le seigneur de Piennes ne fit pas un mouvement, pas un geste. Seulement, une pâleur plus grande se répandit sur son visage, et, dans le silence de la salle, tandis qu’au-dehors, sur une branche de prunier fleuri, chantait une fauvette, sa voix tremblante s’éleva :– Ô mon digne sire Louis douzième ! et vous, illustre François Ier ! sortirez-vous de vos tombes pour voir comme on traite celui qui, sur quarante champs de bataille, a risqué sa vie et versé son sang ? Revenez, sires ! Et vous assisterez à ce grand spectacle du vieux soldat dépouillé parcourant les routes de l’Île-de-France pour mendier un morceau de pain !
Devant ce désespoir, le bailli trembla. Furtivement, il déposa sur une table le parchemin maudit, et il recula, gagna la porte et s’enfuit.Alors, dans la pauvre maison, on entendit une clameur funèbre déchirante :–Et ma fille! Ma fille! Ma Jeanne! Ma fille est    sans    abri !    Ma    Jeanne    est    sans    pain ! Montmorency ! malédiction sur toi et toute ta race !Le vieillard tendit ses poings crispés vers le manoir, ses yeux se convulsèrent… il s’évanouit.La catastrophe était effroyable. En effet, Margency, qui depuis Louis XII, appartenait au seigneur de Piennes, était tout ce qui restait de son ancienne splendeur à cet homme qui avait jadis gouverné la Picardie. Dans l’effondrement de sa fortune, il s’était réfugié dans cette pauvre terre enclavée dans les domaines du connétable. Et une seule joie l’avait jusqu’ici rattaché à la vie, une joie lumineuse et pure ; sa fille, sa Jeanne, sa passion, son adoration.
Le pauvre revenu de Margency mettait du moins la dignité de l’enfant hors de toute insulte.
Maintenant, c’était fini ! L’arrêt du Parlement, c’était, pour Jeanne de Piennes et son père, la misère honteuse, la misère sinistre, ce que le peuple, avec son génie de l’épithète picturale appelle : la misère noire !
Jeanne avait seize ans. Mince, frêle, fière, d’une exquise élégance, elle semblait une créature faite pour le ravissement des yeux, une émanation de ce radieux printemps, pareille, en sa grâce un peu sauvage, à une aubépine qui tremble sous la rosée au soleil levant.Ce dimanche 26 avril 1553, elle était sortie comme tous les jours, à la même heure.Elle avait pénétré dans la forêt de châtaigniers à laquelle s’appuyait Margency.
C’était vers le soir. Des parfums emplissaient le bois. Il y avait de l’amour dans l’air.
Sous bois, Jeanne, oppressée, une main sur son cœur, se mit à marcher rapidement en murmurant :– Oserai-je lui dire ? Ce soir, oui, dès ce soir, je parlerai !… je dirai ce secret terrible… et si doux !
Soudain, deux bras robustes et tendres l’enlacèrent. Une bouche frémissante chercha sa bouche :
– Toi, enfin ! Toi, mon amour…
– Mon François ! mon cher seigneur !…
– Mais qu’as-tu, mon aimée ? Tu trembles…
– Écoute,    écoute,    mon    François…    Oh !    je n’ose…
Il se pencha, l’enlaça d’une étreinte plus forte.
C’était un grand beau garçon au regard droit, au visage doux, au front haut et calme.
Or, ce jeune homme s’appelait François de Montmorency !… Oui ! c’était le fils aîné de ce connétable Anne qui venait d’arracher au seigneur de Piennes le dernier lambeau de sa fortune !
Leurs lèvres s’étaient unies !
Enlacés, ils marchaient lentement parmi les fleurs ouvertes, dont l’âme s’épandait en mystérieux effluves.
Parfois, un tressaillement agitait l’amante. Elle s’arrêtait, prêtait l’oreille et murmurait :
–On nous suit… on nous épie… as-tu entendu ?
– Quelque    bouvreuil    effarouché,    mon    doux amour…
– François ! François ! oh ! j’ai peur…
–Peur? enfant… qui donc oserait lever un regard sur toi alors que mon bras te protège !
– Tout m’inquiète… je tremble ! Depuis trois mois surtout… Ah ! j’ai peur…
– Chère aimée ! depuis trois mois que tu es mienne, depuis l’heure bénie où notre amour impatient a devancé la loi des hommes pour obéir à la loi de la nature, plus que jamais, Jeanne, tu es sous ma protection. Que crains-tu ? Bientôt tu porteras mon nom. La haine qui divise nos deux pères, je la briserai !…
– Je le sais, mon seigneur, je le sais ! Et même si ce bonheur ne m’était pas réservé, je serais heureuse encore d’être à toi tout entière. Oh ! aime-moi,    aime-moi,    mon    François !    car    un malheur est sur ma tête !– Je t’adore, Jeanne. J’en jure le ciel, rien au monde ne pourra faire que tu ne sois ma femme !
Un éclat de rire, sourdement, retentit tout près…
– Ainsi, continuait François, si quelque peine secrète t’agite, confie-la à ton amant… ton époux.
–Oui, oui!… ce soir. Écoute, à minuit, je t’attendrai… chez ma bonne nourrice… il faut que tu saches !… la nuit, j’oserai !
– À minuit, donc, bien-aimée…
– Et maintenant, va, pars… adieu… à ce soir…
Une dernière étreinte les unit. Un dernier baiser les fit frissonner. Puis François de Montmorency s’élança, disparut sous les fourrés.
Une minute Jeanne de Piennes demeura à la même place, émue, palpitante.
Enfin, avec un soupir, elle se retourna. Au même instant, elle devint très pâle : quelqu’un était devant elle – un homme d’une vingtaine d’années, figure violente, œil sombre, allure hautaine.Jeanne eut un cri d’épouvante :
– Vous, Henri ! vous !
Une indicible expression d’amertume crispa le visage du nouveau venu qui, d’une voix rauque, répondit :
– Moi, Jeanne ! Il paraît que je vous effraie ! Par la mort-dieu, n’ai-je donc pas le droit de vous parler… comme lui… comme mon frère !
Elle demeura tremblante. Et lui, éclatant de rire :
– Si je ne l’ai pas, ce droit, je le prends ! Oui, c’est moi Jeanne ! moi qui ai sinon tout entendu, du moins tout vu! Tout! vos baisers et vos étreintes ! Tout, vous dis-je ! par l’enfer ! Vous m’avez fait souffrir comme un damné! Et maintenant,    écoutez-moi !    Sang    du    Christ,    ne vous ai-je pas le premier déclaré mon amour ? Est-ce que je ne vaux pas François ?
Une étrange dignité exalta la jeune fille.
– Henri, dit-elle, je vous aime et vous aimerai toujours comme un frère… le frère de celui à qui j’ai donné ma vie. Et il faut que mon affection pour vous soit grande, puisque je n’ai jamais dit un mot à François… jamais je ne lui dirai… ah ! jamais !
– Ah !    c’est    plutôt    pour    lui    épargner    une inquiétude ! Mais dites-lui que je vous aime ! Qu’il vienne, les armes à la main, me demander des comptes !
– C’en est trop, Henri ! Ces paroles me sont odieuses, et j’ai besoin de toutes mes forces pour me souvenir encore que vous êtes son frère !
– Son    frère ?…    Son    rival !    Réfléchissez, Jeanne !…
–Ô mon François, dit-elle en joignant les mains, pardonne-moi d’avoir entendu et de me taire !
Le jeune homme grinça des dents, et haleta :
– Donc, vous me repoussez !… Parlez ! mais parlez donc !… Vous vous taisez ?… Ah ! prenez garde !– Puissent les menaces que je lis dans vos yeux retomber sur moi seule !
Henri frissonna.
– Au revoir, Jeanne de Piennes, gronda-t-il ; vous m’entendez ?… Au revoir… et non adieu !…
Alors ses yeux s’injectèrent. Il eut un geste violent, secoua la tête comme un sanglier blessé et se rua à travers la forêt.
– Puissé-je    être    seule    frappée !    balbutia Jeanne.
Et comme elle disait ces mots, quelque chose d’inconnu, de lointain, d’inexprimable, tressaillit au fond, tout au fond de son être. D’un geste instinctif, elle porta les mains à ses flancs, et tomba à genoux, prise d’une terreur folle, elle bégaya :
– Seule ! seule ! Mais, malheureuse, je ne suis plus seule! mais il y a en moi un être qui vit et veut vivre ! que je ne veux pas laisser mourir !…
Lire la suite : http://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/zevaco/Zevaco-Pardaillan-01.pdf

 

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