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Lire et relire – Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin

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IX : Cela est ainsi…

 


Cela est ainsi. — J’aime un homme, Silvio. — J’ai cherché longtemps à me faire illusion ; j’ai donné un nom différent au sentiment que j’éprouvais, je l’ai vêtu de l’habit d’une amitié pure et désintéressée ; j’ai cru que cela n’était que l’admiration que j’ai pour toutes les belles personnes et les belles choses ; je me suis promené plusieurs jours dans les sentiers perfides et riants qui errent autour de toute passion naissante ; mais je reconnais maintenant dans quelle profonde et terrible voie je me suis engagé. Il n’y a pas à se le cacher : je me suis bien examiné, j’ai pesé froidement toutes les circonstances ; je me suis rendu raison du plus mince détail ; j’ai fouillé mon âme dans tous les sens avec cette sûreté que donne l’habitude d’étudier sur soi-même ; je rougis d’y penser et de l’écrire ; mais la chose, hélas ! n’est que trop certaine, j’aime ce jeune homme, non d’amitié, mais d’amour ; — oui, d’amour.
Toi que j’ai tant aimé, ô Silvio, mon bon, mon seul camarade, tu ne m’as jamais rien fait éprouver de semblable, et cependant, s’il y eut jamais sous le ciel amitié étroite et vive, si jamais deux âmes, quoique différentes, se sont parfaitement comprises, ce fut notre amitié et ce sont nos deux âmes. Quelles heures ailées nous avons passées ensemble ! quelles causeries sans fin et toujours trop tôt terminées ! que de choses nous nous sommes dites, que l’on ne s’est jamais dites ! — Nous avions au cœur l’un pour l’autre cette fenêtre que Momus aurait voulu ouvrir au flanc de l’homme. — Que j’étais fier d’être ton ami, moi, plus jeune que toi, moi si fou, toi si raisonnable !
Ce que je sens pour ce jeune homme est vraiment incroyable : jamais aucune femme ne m’a troublé aussi singulièrement. Le son de sa voix si argentin et si clair me donne sur les nerfs et m’agite d’une manière étrange ; mon âme se suspend à ses lèvres, comme une abeille à une fleur, pour y boire le miel de ses paroles. — Je ne puis l’effleurer en passant sans frissonner de la tête aux pieds, et le soir, quand au moment de nous quitter il me tend son adorable main si douce et si satinée, toute ma vie se porte à la place qu’il a touchée, et une heure après je sens encore la pression de ses doigts.
Ce matin, je l’ai regardé très longtemps sans qu’il me vît. — J’étais caché derrière mon rideau. — Lui était à sa fenêtre, qui est précisément en face de la mienne. — Cette partie du château a été bâtie, à la fin du règne de Henri IV ; elle est moitié briques, moitié moellons, selon l’usage du temps ; la fenêtre est longue, étroite, avec un linteau et un balcon de pierre, — Théodore, — car tu as déjà sans doute deviné que c’est lui dont il s’agit, — était accoudé mélancoliquement sur la rampe et paraissait rêver profondément. — Une draperie de damas rouge à grandes fleurs, à demi relevée, tombait à larges plis derrière lui et lui servait de fond. — Qu’il était beau, et que sa tête brune et pâle ressortait merveilleusement sur cette teinte pourpre ! Deux grosses touffes de cheveux, noires, lustrées, pareilles aux grappes de raisin de l’Érigone antique, lui pendaient gracieusement le long des joues et encadraient d’une manière charmante l’ovale fin et correct de sa belle figure. Son cou rond et potelé était entièrement nu, et il avait une espèce de robe de chambre à larges manches qui ressemblait assez à une robe de femme. — Il tenait en main une tulipe jaune qu’il déchiquetait impitoyablement dans sa rêverie, et dont il jetait les morceaux au vent.
Un des angles lumineux que le soleil dessinait sur le mur se vint projeter contre la fenêtre, et le tableau se dora d’un ton chaud et transparent à faire envie à la toile la plus chatoyante du Giorgione.
Avec ces longs cheveux que la brise remuait doucement, ce cou de marbre ainsi découvert, cette grande robe serrée autour de la taille, ces belles mains sortant de leurs manchettes comme les pistils d’une fleur du milieu de leurs pétales, — il avait l’air non du plus beau des hommes, mais de la plus belle des femmes, — et je me disais dans mon cœur : — C’est une femme, oh ! c’est une femme ! — Puis je me souvins tout à coup d’une folie que je t’ai écrite il y a longtemps, — tu sais, — à l’endroit de mon idéal et de la manière dont je le devais assurément rencontrer : la belle dame du parc de Louis XIII, le château rouge et blanc, la grande terrasse, les allées de vieux marronniers et l’entrevue à la fenêtre ; je t’ai fait autrefois tout ce détail. — C’était bien cela, — ce que je voyais était la réalisation précise de mon rêve. — C’était bien le style d’architecture, l’effet de lumière, le genre de beauté, la couleur et le caractère que j’avais souhaités ; — il n’y manquait rien, seulement la dame était un homme ; — mais je t’avoue qu’en ce moment-là je l’avais entièrement oublié.
Il faut que Théodore soit une femme déguisée ; la chose est impossible autrement. — Cette beauté excessive, même pour une femme, n’est pas la beauté d’un homme, fût-il Antinoüs, l’ami d’Adrien ; fut-il Alexis, l’ami de Virgile. — C’est une femme, parbleu, et je suis bien fou de m’être ainsi tourmenté. De la sorte tout s’explique le plus naturellement du monde, et je ne suis pas aussi monstre que je le croyais.
Est-ce que Dieu mettrait ainsi des franges de soie si longues et si brunes à de sales paupières d’homme ? Est-ce qu’il teindrait de ce carmin si vif et si tendre nos vilaines bouches lippues et hérissées de poils ? Nos os taillés à coups de serpe et grossièrement emmanchés ne valent point qu’on les emmaillote d’une chair aussi blanche et aussi délicate ; nos crânes bossués ne sont point faits pour être baignés des flots d’une si admirable chevelure.

— Ô beauté ! nous ne sommes créés que pour t’aimer et t’adorer à genoux si nous t’avons trouvée, pour te chercher éternellement à travers le monde si ce bonheur ne nous a pas été donné ; mais te posséder, mais être nous-mêmes toi, cela n’est possible qu’aux anges et aux femmes. Amants, poètes, peintres et sculpteurs, nous cherchons tous à t’élever un autel, l’amant dans sa maîtresse, le poète dans son chant, le peintre dans sa toile, le sculpteur dans son marbre ; mais l’éternel désespoir, c’est de ne pouvoir faire palpable la beauté que l’on sent et d’être enveloppé d’un corps qui ne réalise point l’idée du corps que vous comprenez être le vôtre.

J’ai vu autrefois un jeune homme qui m’avait volé la forme que j’aurais dû avoir. Ce scélérat était juste comme j’aurais voulu être. Il avait la beauté de ma laideur, et à côté de lui j’avais l’air de son ébauche. Il était de ma taille, mais plus svelte et plus fort ; sa tournure ressemblait à la mienne, mais avec une élégance et une noblesse que je n’ai pas. Ses yeux n’étaient pas d’une couleur autre que mes propres yeux, mais ils avaient un regard et un éclat que les miens n’auront jamais. Son nez avait été jeté au même moule que le mien, seulement il semblait avoir été retouché par le ciseau d’un statuaire habile ; les narines en étaient plus ouvertes et plus passionnées, les méplats plus nettement accusés, et il avait quelque chose d’héroïque dont cette respectable partie de mon individu est totalement dénuée : on eût dit que la nature se fût essayée en ma personne à faire ce moi-même perfectionné. — J’avais l’air d’être le brouillon raturé et informe de la pensée dont il était la copie en belle écriture moulée. Quand je le voyais marcher, s’arrêter, saluer les dames, s’asseoir et se coucher avec cette grâce parfaite qui résulte de la beauté des proportions, il me prenait des tristesses et des jalousies affreuses, et telles qu’en doit ressentir le modèle de terre glaise qui se sèche et se fendille obscurément dans un coin de l’atelier, tandis que l’orgueilleuse statue de marbre, qui sans lui n’existerait pas, se dresse fièrement sur son socle sculpté et attire l’attention et les éloges des visiteurs. Car enfin ce drôle, ce n’est que moi un peu mieux réussi et coulé avec un bronze moins rebelle et qui s’est insinué plus exactement dans les creux du moule. Je le trouve bien hardi de se pavaner ainsi avec ma forme et de faire l’insolent comme s’il était un type original : il n’est, au bout du compte, que mon plagiaire, car je suis né avant lui, et sans moi la nature n’eût point eu l’idée de le faire ainsi. — Quand les femmes louaient ses bonnes façons et les agréments de sa personne, j’avais toutes les envies du monde de me lever et de leur dire : Sottes que vous êtes, louez-moi donc directement, car ce monsieur est moi, et c’est un détour inutile que de lui envoyer ce qui me revient. D’autres fois j’avais d’horribles démangeaisons de l’étrangler et de mettre son âme à la porte de ce corps qui m’appartenait, et je rôdais autour de lui les lèvres serrées, les poings crispés comme un seigneur qui rôde autour de son palais où une famille de gueux s’est établie en son absence et qui ne sait comment les jeter dehors. — Ce jeune homme, au reste, est stupide, et il réussit d’autant plus. — Et quelquefois j’envie sa stupidité plus que sa beauté. — Le mot de l’Évangile sur les pauvres d’esprit n’est pas complet : ils auront le royaume du ciel ; je n’en sais rien, et cela m’est bien égal ; mais à coup sûr ils ont le royaume de la terre, — ils ont l’argent et les belles femmes, c’est-à-dire les deux seules choses désirables qui soient au monde. — Connais-tu un homme d’esprit qui soit riche, et un garçon de cœur et de quelque mérite qui ait une maîtresse passable ? — Quoique Théodore soit très beau, je n’ai cependant pas désiré sa beauté, et j’aime mieux qu’il l’ait que moi.

— Ces amours étranges dont sont pleines les élégies des poètes anciens, qui nous surprenaient tant et que nous ne pouvions concevoir, sont donc vraisemblables et possibles. Dans les traductions que nous en faisions, nous mettions des noms de femmes à la place de ceux qui y étaient. Juventius se terminait en Juventia, Alexis se changeait en Ianthé. Les beaux garçons devenaient de belles filles, nous recomposions ainsi le sérail monstrueux de Catulle, de Tibulle, de Martial et du doux Virgile. C’était une fort galante occupation qui prouvait seulement combien peu nous avions compris le génie antique.

L’intégralité du texte : http://fr.wikisource.org/wiki/Mademoiselle_de_Maupin:Chapitre_9

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