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Les vies extraordinaires d’Eugène, Isabelle Monnin

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Les vies extraordinaires d’Eugène
Isabelle Monnin
Date de parution : 25/08/2010
Editeur : JC Lattès
EAN : 9782709634199

Prix conseillé : 17.0€
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Résumé de Les vies extraordinaires d’Eugène

On sait peu de choses d’elle. Pas son prénom. Juste qu’elle a décidé de ne plus parler, « puisqu’il n’y a plus rien à dire », qu’elle coud le même modèle de pantalon en velours rouge dans toutes les tailles, de 6 mois à 102 ans, qu’elle surnomme ses parents Lucha mama et Dalaï papa et qu’autrefois elle imitait Bourvil pour le faire rire. De lui, on sait qu’il prépare le marathon de New York, qu’il est historien et qu’il s’est donné une mission : pour que sa compagne retrouve la parole, il doit faire le récit de l’histoire d’Eugène. Eugène est leur fils. Il est mort à l’âge de six jours. Mais comment raconter une si courte vie ? A-t-il existé, lui qui n’a pas vécu ? Le père d’Eugène n’a pas d’imagination mais de la méthode. Il se lance dans une enquête. La traque pragmatique de ce qu’aurait dû être la vie d’Eugène. Il cherche ses « aurait dû » partout. Jusqu’à la crèche qu’il aurait dû fréquenter où il dérobe la liste des enfants qui auraient dû devenir les copains de son fils. Le voilà qui espionne, sur Internet ou dans les rues d’un quartier populaire de Paris, les familles de ces petits. Pendant une année, il tient le journal de cette enquête. Et il s’entraîne pour le marathon sur un tapis de course installé dans leur appartement. Pendant qu’il court, la mère d’Eugène glisse des morceaux de velours rouge dans sa machine à coudre et se raconte en silence les vies héroïques de son glorieux fils. Livre de deuil, Les Vies extraordinaires d’Eugène est le récit de l’absurdité et de la puissance de la vie.

Extraits

Le premier chapitre…

 

DÉCEMBRE 

J+26 (19 décembre) 
Je pourrais parler de Carla Bruni. Il semble que son histoire avec le président de la République a commencé ce soir-là. C’est une coïncidence évidem­ment, n’y voir aucun complot sarkozyste. C’était juste un dîner chez Jacques Séguéla. Il fallait dis­traire un ami récemment divorcé. Carla, Luc, Marie-Caroline, à vos agendas, retrouvons-nous le 23 novembre vers 20 heures, espérons un coup de foudre, Nicolas ne supporte pas de dormir seul. 
Ce jour où, en silence, un tsunami a renversé notre vie.

J+27 (20 décembre) 
En une des journaux, Carla Bruni est sourires Christmas à Eurodisney. J’ouvre Word. Numéros de page, feuille de style, je travaille en Calibri 11, ça change, interligne simple, je calibre le texte. Je clique sur l’icône « enregistrer sous », « bureau », « ok ». Il faut nommer le document : « L’Histoire de notre fils.doc ». C’est le plus simple. 
Après, je ne sais pas faire. L’écriture m’intimide. La figure de l’écrivain est celle d’un demi-dieu chez mes parents. Profs, province, culture. L’équivalent de Zidane pour un fan de football. Je me souviens de leur vénération suspendue lorsqu’ils énuméraient les auteurs. « Ah, Koun’déra et Djémes Djoyisse », disait ma mère, « Bouvier, Garcia Marquez, », jetait mon père. Tole-Stoye, Bequète, Modiano, Le Clé­zio, Nènessi Youstone, Someussète Môô Hane, Ninaberbérooova, Lévi-Chtra-osse, Sempl-roune… J’ai longtemps cru que c’était une sorte de jeu d’adultes : énoncer le plus de noms étranges pos­sibles comme un annuaire exotique. J’en ai gardé un goût pour les patronymes étrangers, qui me ramènent immédiatement, non pas dans les souve­nirs de quelques voyages (nous ne voyagions jamais), mais dans la chaleur de la cuisine familiale. 
Chaque année, mes parents me traînaient au Salon du livre. Nous « montions » à Paris en train. Toujours le même hôtel, près de la gare. Au-dessus du lit, il y avait une reproduction d’un tableau de Toffoli, le peintre préféré des enseignants de cette époque. Ma mère disait : « Quand même, à Paris, on sent tout de suite la culture. » Nous arrivions le vendredi soir, tard, et, dès le samedi matin, après un énorme petit déjeuner (« comme ça, on ne mangera pas ce midi »), nous nous pressions aux portes du temple, le Grand Palais réaménagé en supermarché du livre. Ma mère mettait son sac en bandoulière, « par sécurité », et mon père marchait les mains dans les poches arrière de son jean. La journée entière du samedi, et celle du dimanche, consistait à traquer l’auteur à « faire signer ». Je ressentais la demande de dédicace comme une humiliation. Pas eux. « Nous avons parlé à Attali, il connaît notre région », avait raconté une fois ma mère, tout excitée, à sa propre sœur, comme si elle avait eu un échange égalitaire et intéressant avec ce type dont les ouvrages s’empilaient sur la table du salon mais dont le plus important était désormais qu’il connaissait notre région. Je me disais que ça devait être cela la vie d’adulte, perdre tout esprit cri­tique, dès lors qu’on est confronté à quelqu’un que la société (mais qui au juste ?) a distingué une fois pour toutes. Mon père tenait pourtant pour principe non négociable que les statuts intangibles n’avaient pas leur place en république. Il concluait en général sa démonstration par un sans appel : « Et les aristos, nous les pendrons avec les boyaux du dernier curé. » J’ai mis longtemps à comprendre que c’était une blague. 
C’est surtout l’idée de déboyauter le curé qui me terrifiait. J’avais en souvenir le cochon que nos voi­sins paysans, les Saintonge, tuaient chaque année. Une fois, j’étais arrivé au moment où le boucher et ses assistants, installés dans la cour de la ferme, déroulaient les mètres de boyaux de l’animal. Ils net­toyaient le tube pour en enlever toute trace d’excré­ment. Odeur fétide. Tout le reste me semblait immobile. Cette couleur bistre. Je regardais la mort en face, la bouche ouverte. Avais-je ce même air ahuri quand j’ai vu mon petit au dernier jour ? Les hommes avaient du sang jusqu’aux coudes. Je revois la mère de mes copains, un masque sur le nez. On aurait dit le chirurgien du bloc opératoire. Avec une autre femme, elle préparait le boudin ; dans une grande bassine, le sang de l’animal bouillonnait. Les Saintonge touchaient la mort, en faisaient des sau­cisses ! Le soir, quand j’imaginais que des voleurs d’enfants m’attendaient tapis sous mon lit, c’est le père Saintonge qui venait me sauver. Il aurait pu, sûr et certain, tuer un homme de ses mains épaisses et brunes. Je ne pouvais me figurer mon père muni d’une scie pour découper les cuisses du cochon de l’année. Il avait déjà du mal à se servir du couteau électrique pour trancher le gigot. Voilà pourtant qu’il projetait d’étriper un curé. J’ai longtemps cru que mes parents ne mentaient jamais. Mais je trou­vais fort contradictoire qu’ils envisagent d’ouvrir le ventre d’un prêtre mais qu’ils se prosternent sans ironie devant ces auteurs en mocassins du Salon du livre. La vérité est que mes parents étaient complexés mais je ne le savais pas encore. 
Les Saintonge tuaient le cochon, nous empilions les livres. Pour leur plaire, je l’avais compris très tôt, il fallait donc être littéraire. Je m’y appliquai autant que je pus – et sans aucun second degré. Je lisais beaucoup. Il serait plus exact de dire que je passais de longues heures d’ennui (dans cette campagne moyenne, quand on ne jouait pas au foot, il n’y avait pas grand-chose à faire pour un garçon couvé par sa mère) un livre ouvert devant moi. Mais on disait que je lisais. Ma mère se plaignait par exemple souvent à sa sœur : « Celui-là, il est toujours un bou­quin à la main, j’aimerais tant qu’il aille jouer dehors. » (Maman, tu ne veux jamais que je sorte, tu as toujours une bonne raison pour m’en empêcher.) Les gens ne m’offraient que cela, des livres. J’avais dix ans à peine, j’étais déjà pris au piège de la repré­sentation sociale. 
Lire ne suffisait pas. Pour satisfaire ma mère, il fallait écrire. Elle conservait comme des reliques pré­cieuses le moindre mot que je lui avais adressé. À titre d’exemples : « Je tème mamanchéri » à six ans, « Vive Mitéran et vive maman » à dix ans, et le mythique « Maman, il est 6 heures du matin, je rentre seulement. J’ai eu un petit problème : j’ai glissé, à cause du verglas, dans le vomi d’un clo­chard. J’ai mis mes affaires sales dans la machine. Je vais dormir un peu tard je pense. Je tème maman-chéri ». Ce dernier mot, je l’avais rédigé la nuit de ma première cuite. Je devais avoir quatorze ans. C’était une soirée organisée par le club d’astronomie du collège (comme tous les fils de profs, j’étais censé être passionné par les étoiles). Boris Leprince et Fabrice Troutignon avaient apporté des bières et moi – j’avais pensé à Tolestoye –, une bouteille de vodka. Au bout d’une heure à peine, j’étais proche du coma éthylique, allongé dans mon vomi, dehors, sur la terrasse enneigée de Jean-Marc Lopez. Il est rare qu’il neige dans notre région, cet hiver-là était glacial. Je suis rentré à 6 heures du matin. Mes habits, recouverts de vomi gelé, craquaient au moindre de mes mouvements. Assez lucide pour deviner que Bukowski ne faisait pas partie du pan­théon parental, j’ai inventé le clochard. Un clochard dans ce bourg sans intérêt ? Comment a-t-elle pu le croire ? Je ne me serais jamais laissé berner par mon fils. Elle a pesté contre la pauvreté (mais surtout la saleté des pauvres) et a placé immédiatement le bout de papier dans sa « boîte à mots ». 
Il n’y a pas que sous l’oreiller de ma mère ou sur la table de la cuisine que j’exerçais mon art de l’écriture. Je me souviens de mes tentatives de faire du style dans les rédactions que nous commandait la prof de français. Surtout en troisième avec Mlle Foulon. Je savais par mes parents qui la côtoyaient en salle des profs qu’elle était célibataire. Elle se prénommait Capucine. En été, elle portait des chemises légèrement transparentes. Invariable­ment, Mlle Foulon me rendait une copie affublée d’un très vexant : « De la culture mais le style est lourd ! » Je ne comprenais pas qu’elle ne retrouve pas tout le lyrisme que j’y mettais. Le coup de grâce me fut porté lors du devoir sur « La Crise d’adolescence ». J’allais enfin pouvoir partager avec quelqu’un la profondeur de mes réflexions sur l’incommunicabilité moderne. Je remplis trois copies doubles. Dix jours après, elle me les rendit avec un sourire navré : « Certains ont eu du mal à y mettre un peu d’eux-mêmes », lança-t-elle, générali­sant ce qui d’évidence s’adressait à moi. Cette bonté – elle ne souhaitait pas me blesser – rajouta la mortification à l’humiliation. Sur le devoir, en rouge, comme toujours : « Style maladroit et lourd, malgré des idées. » Je me souviens de la chaleur de mes joues cramoisies et qu’elle portait une tunique noire, ajourée autour du cou. 
J’ai fini par me méfier de la littérature qui m’avait procuré tant de honte. La science historique était un bon compromis. Un plan, des exemples bien choi­sis, de la nuance : je suis facilement devenu le cham­pion de l’écriture académique. Je me suis glissé dans la discipline comme un poisson dans l’eau. Dans ce mot, « discipline », j’entendais moins matière que règles, obéissance et méthode. Cela me convenait parfaitement. Neutralité scientifique oblige, je ne me suis jamais engagé plus loin qu’une dédicace de thèse (« à mes parents et à ma femme »). Pour le reste, jamais de sentiments. Je n’ai de toute façon rien de personnel à écrire. Aucune imagination, aucun problème. Je me satisfais de ce que j’ai, et ce n’est pas un renoncement. Voilà, l’écriture n’est pas pour moi, mais pour les gens qui ont des avis, des problèmes intéressants, des imaginations ; pour ceux qui savent « y mettre un peu d’eux mêmes ». Pour des personnes qui ne craignent pas qu’on voie un peu leurs seins quand elles écrivent au tableau. Pour ma part, écrire « je » me semble aussi extravagant que de faire, par exemple, du patinage artistique. 
Autant dire que ce matin, devant cet ordinateur, dans ce café, c’est comme si j’avais décidé de tenter le triple loots, cette mystérieuse figure de patinage qui berça une partie des dimanches après-midi de mon enfance. Ma mamie Jeannette s’extasiait devant ces spectacles. Elle trouvait cela « magnifique », « surtout les costumes ».

J+28 (21 décembre) 
Si l’on vient deux jours de suite dans le même café, à la même heure, et qu’on s’assied à la même place, devient-on un habitué ? Y a-t-il une tradition de bizutage pour les nouveaux ? La serveuse aux cheveux rasés en est-elle l’ordonnatrice ? Le bar est peu rempli. Une table est entourée de quatre femmes en manteau. Elles appellent la serveuse « Lisette » et commandent des « déca-noisettes ». Elles parlent assez fort de leurs enfants et d’une fête de Noël à l’école qu’elles doivent organiser. L’une, en tapant un SMS, dit : « Ça me saoule ces fêtes à la con. » Elles parlent d’un certain Olivier. Il a préparé une chasse aux trésors et les enfants sont très excités. Dois-je lui faire un cadeau ? Faudra-t-il trinquer à la nouvelle année ? On n’aura qu’à dire que l’ordi­nateur portable est notre cadeau cette année.

Avec l’aimable autorisation des éditions JC Lattès © 2010

Source : http://www.premierchapitre.fr/sp/iphone/v3/livre_pc.php?livre=295


 

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