Poésie – sonnant, de Michel Robic (Anne Malaprade)

Posté par Serge Bénard le 28 février 2011

 

RobicToutes les matières, toutes les couleurs, toutes les surprises, tous les vides du son paraissent recueillis dans sonnant : le participe présent orthographié sans majuscule cadre l’espace-temps d’une partition qui est à la fois lue, déchiffrée et interprétée, toujours avec brio, et avec ce que le trac permet d’audace et d’invention, de dérapage et de transgression, de révolte et de ricanements. Espace-temps d’un son frénétique et plein étiré jusqu’au sonnant : ça ne durera qu’un temps, celui d’un livre qui recherche, sur le chemin de la plus grande exactitude verbale, toutes les virtualités d’une composition musicale passant par les nuances les plus ténues d’abord, les plus explosives ensuite. Du pianissimo au piano, du double au triple piano, la gamme des intensités moindres est parcourue page après page, tandis que celle des aigus s’accompagne d’une révélation : « un contre-fa miraculeux/à ébranler les voûtes/et faire sauter les pierres/et atteindre l’estomac/siège de toutes vertus ». Ce voyage sonore traverse des contrées dialoguées, d’autres intimes et patrimoniales, comme si le son ne se déployait finalement que dans le registre d’un for intérieur nourri des harmonies les plus diverses, les plus lointaines.

Ce voyage dans le sonnant des sons se déploie en mouvements successifs. Ouverture ou prologue à l’imparfait qui présente le décor et le personnage anonyme qui va, par la suite, restituer son expérience. Premier mouvement, en prose : écoute et restitution littérales d’un bloc sonore, et première tentative d’entrer dans le son par les mots et par la ponctuation. Deuxième mouvement, versifié : écoute technique, cette fois, qui décompose les sons, les individualise, les circonscrit, les identifie à l’échappée d’un instrument, le violon par exemple. L’esprit, alors, est analytique. Troisième mouvement : c’est au tour de la mémoire de se mettre à résonner – plutôt qu’à sonner. Le son se métamorphose en hurlement, il se fait agressif, il attaque, et le corps n’en sort pas indemne. Bouleversement, douleur, plaisir, intrusion, effraction. Quatrième mouvement : le son interroge l’autre, il dialogue, restitue des questions, des échos qui ne trouvent pas de réponse. Le sonnant parcourt les êtres, les bouleverse, les brusque. Cinquième mouvement : l’enquête arrive à ses premières conclusions. Il n’y a pas d’écoute collective, et le sonné tente d’identifier ce qui permet que ça sonne en lui, entre lui, par lui : la langue se fragmente et se désolidarise d’avec elle-même pour dire certaines des conditions du son. Solitude, méditation, exploration de l’espace interne du corps. La radicalité et l’exigence de la perception du sonnant conduisent à une fermeture telle de soi sur soi, de soi en soi, qu’on en vient à une paradoxale surdité. Le monde ne parle plus que par signes muets, et le son se matifie au point d’absorber toutes les résonances secondaires. Sixième mouvement : l’on retrouve un homme, interprète ou passeur de sons, celui qui sait laisser (faire) passer les sons. Certains, dépossédés de toute couleur, dénués de sens et d’accents, décomposés jusqu’à la déconstruction, ne parviennent plus à être verbalisés. Un blanc, suivi de guillemets, prouve pourtant que quelque chose a bien eu lieu, qui s’est fait entendre, sans abandon. Septième mouvement : réflexion sur le silence, cet étonnant produit du son, « entrenotes horizontal » et « vertical », effectuation d’un sonnant. Le sonnant est un acte d’énonciation musicale, une prière, un bruit conçu de mille matières, et le silence également. Pour se moquer des spécialistes du silence, piètres et prétentieux mystiques qui le prennent pour un dérèglement du son, le ton se fait malicieux, voire satirique. À l’écoute des silences, Michel Robic interroge la langue : expressions figées, synonymes, locutions, titres, images, tout est bienvenu. C’est bien le bruit des mots qui en dit le plus sur les qualités paradoxales de ce fruit du son. Coda, enfin, multidirectionnelle. Explosion du sonnantdémultiplié par une acoustique exceptionnelle, dons des langues, déclinaison des possibles, traductions des vibrations, multiplication des claviers, des tempi, des tonalités, reprises et déprises : « ça se gâte, de près ou de loin, grincements bois, bois raclé râpé, grincements, papier froissé, crissements métal, ruptures bois, crac, brisures, effondrements, gronde et gronde à tout casser, tremblement, gronde avalanche, parasites dans le système (…) ». La fin du texte met le feu au son, et ne rompt pas le silence.

Jusqu’au bout on aura écouté, on aura aimé, on aura craint, on sera tombé dans les sons silencieux, dans les silences sonores, étant entendu qu’il n’y a de son que passant par le corps des mots. Sonnant, finalement, peut être perçu comme le produit du son par le silence. C’est familier et cependant inouï. Tombé dans l’aventure du son, on ne s’en remettra pas. La fin est une promesse qui, elle aussi, s’écoute, dans la suspension de toute ponctuation définitive : « alors on n’entend plus rien, pas même,/surtout pas, le silence ».L’Oeil écoute, dixit Claudel. Pour Michel Robic, le sonnant constitue une enveloppe corporelle seconde, et l’une des matières du monde les plus énigmatiques qui soient.

Anne Malaprade

Michel Robic, sonnant, éditions Albertine, 2011, 72 pages, 12 €

Source : http://poezibao.typepad.com/poezibao/2011/02/-de-michel-robic-anne-malaprade.html

 

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