Accueil Livres Le livre du jour Le livre du jour – Frederick Exley, Le Dernier Stade de la soif

Le livre du jour – Frederick Exley, Le Dernier Stade de la soif

Commentaires fermés
0
9

 12211medium.jpg

Boire un coup et mourir

« A ce livre colle la puanteur d’une vie réelle qui a pris le chemin d’un véritable désastre ; c’est pour cette raison qu’il s’agit d’un chef d’œuvre. » Auteur de la préface du Dernier Stade de la soif (éditions Monsieur Toussaint Louverture), Nick Hornby vous aura prévenu. Et on ne pouvait rêver d’une meilleure introduction à la vie et à l’œuvre de Frederick Exley, inconnu en France, mais que ces « mémoires fictives » ont rendu (relativement) culte aux Etats-Unis.

Exley a une singularité, nous dit Hornby, grande figure du « roman confession à la première personne » : ayant renoncé à s’attirer la sympathie du lecteur (à l’inverse de la plupart des écrivains), lui s’aventure sur le « terrain de la vérité ».
Quelle vérité ? Allons, des échecs cuisants, des cuites mémorables. La vie d’un type marginal qui n’a qu’une seule vraie passion : les New York Giants, équipe de football dont il ne manque aucun match (et qui dit match dit : boire). Seule constante dans ce récit qui déjoue toute forme de chronologie, cette obsession pour les Giants – et plus particulièrement pour un joueur dénommé Frank Gifford – en dit long sur le malaise de Fred Exley : « C’est mon sort, mon destin, ma fin que d’être un supporter ». Être supporter, comme être groupie : vivre dans l’ombre d’un autre, se repaître des victoires (de la gloire) qu’on a soi-même renoncé à remporter.

Au fil des souvenirs qu’il voudra bien nous livrer, on apprendra du fan qu’il est lui-même le fils d’un athlète de bon niveau, une célébrité locale dans sa jeunesse. Il ne s’agit pas de mettre du Freud là où il n’y en a pas, mais les passages dans lesquels Exley – « Ex » – évoque son père sont parmi les plus forts du roman, peut-être même des images-clés pour comprendre sa propre maladie – désespoir chronique, défaistisme incurable. Evoquant la mort de son père, Exley a chassé bien loin toute forme de pathos, avouant ne pas être capable de savoir s’il l’a aimé vraiment.

Ce n’est pas parce qu’il ne larmoie pas que Fred Exley ne nous brise pas le cœur de ses histoires d’amour, vomi, ami, lose, et psy. Racontés avec une lucidité terrifiante, ses multiples séjours à l’asile (un endroit sordide appelé Avalon Valley) le font définitivement basculer du côté de ceux qui ne s’en sortiront jamais. « Ces récidivistes incarnaient la laideur, la décrépitude et la putréfaction », écrit-il à propos des autres pensionnaires. « A présent, j’étais persuadée de comprendre : ils n’avaient pas leur place dans l’Amérique d’aujourd’hui. Cette Amérique était ivre de beauté physique. L’Amérique était au régime. L’Amérique faisait du sport. » Pas de place donc dans ce pays au sourire éclatant pour les freaks, les solitaires, les ratés qu’Exley se retrouve naturellement à fréquenter. Il y a l’Avocat, radié de sa profession pour une moindre erreur ; Paddy The Duke, mystérieux sage rencontré chez les fous ; Mister Blue, petit homme spectaculaire obsédé par le cunnilingus. Il y a les potes ; et Ex ne l’oublie pas, il y a les femmes aussi, Lottie, Bunny, et puis Patience qui porte si bien son nom. Ex se marie avec cette dernière, a deux enfants avec elle. Il se donne le rôle du salaud dans l’affaire conjugale, imperméable à tout sentiment de paternité, promettant un roman auquel il ne travaille pas, pendant que son épouse s’occupe « de toute la dimension matérielle de (leur) relation ». Avant de tailler la route pour de bon, Ex composera le pastiche suivant pour la douce Patience (il ne le lui donnera jamais) :

« Tu m’as donné le pain, tu m’as donné le lait,
Tu m’as donné plein de bons trucs à manger ;
Seul problème, tu en conviendras
C’est que la poule au pot, très peu pour moi ».
Plus explicitement, il écrira encore plus tard dans une lettre qu’il n’enverra jamais : « mon cœur penchera toujours du côté de l’ivrogne, du poète, du prophète, du criminel, du peintre, du fou, de tous ceux qui aspirent à s’isoler de la banalité du quotidien (…) je ne me sentirais jamais plus à l’aise dans autre chose que des nippes de bas étage, qui rappellent les odeurs, les goûts, les rires et les larmes d’Avalon Valley. »
Exley s’exprime comme un écrivain maudit. Problème : à ce moment-là, il n’a encore rien écrit. Paradoxe : c’est ce genre d’imposture qui fera son grand roman. Les échecs et les mensonges ont fait de bons écrivains. Exley en est un. Malgré les comparaisons évidentes dont il a fait l’objet (Bukowski et la clique des soifards de génie), son Dernier Stade de la soif est tout sauf un simple livre sur la vie dans le caniveau. C’est la confession magnifique d’un triste salaud. La somme désordonnée d’une existence toute cabossée. Un récit sans début ni fin, qui fait débander les hommes trop sûrs, pleurer les filles naïves.

Frederick Exley, Le Dernier Stade de la soif, Monsieur Toussaint Louverture, 2011.

Céline Ngi

Source : http://livres.fluctuat.net/frederick-exley/livres/le-dernier-stade-de-la-soif/12120-chronique-Boire-un-coup-et-mourir.html

  • Filière L

    Nouveau

    Amateur, vous pouvez en savoir plus sur Flaubert, l’écrivain, l’œuvre et l&rsq…
  • Lecures plus

  • Zoom, le magazine de l’image

    Pour les collectionneurs Des numéros de Zoom, la revue des fans des années 70/80 Voir sur …
Charger d'autres articles liés
  • Lecures plus

  • Zoom, le magazine de l’image

    Pour les collectionneurs Des numéros de Zoom, la revue des fans des années 70/80 Voir sur …
  • Filière L

    Nouveau

    Amateur, vous pouvez en savoir plus sur Flaubert, l’écrivain, l’œuvre et l&rsq…
Charger d'autres écrits par Serge Bénard
Charger d'autres écrits dans Le livre du jour
Les commentaires sont fermés.

Consulter aussi

Prêt d’ebooks en bibliothèque : HarperCollins changerait d’avis

sur les restrictions d’ebooks Rédigé par Clémentine Baron, le vendredi 08 avril 2011…