Extrait – Dans la nuit brune, Agnès Desarthe

Posté par Serge Bénard le 7 février 2011

Le premier chapitre…

« Une boule de feu qui valdingue d’un côté à l’autre de la nationale et puis, à un moment, après le virage, vlan ! dans l’arbre. La boule de feu s’écrase contre le tronc et brûle tout, les feuilles, les branches, même les racines. J’ai cru que c’était un phénomène paranormal. Mais non, c’était le gamin. Le gamin sur sa moto. Y paraît que ça n’arrive jamais des motos qui prennent feu comme ça, pour rien, mais là c’est arrivé. J’y étais. Je regardais d’en haut, sur le pont par-dessus la nationale. C’est là que je l’ai vue. Une boule de feu. »

Jérôme relit le témoignage paru dans le journal local. Ses mains tremblent. Son ventre aussi. Il lit une nouvelle fois, se demande pourquoi le journaliste n’a pas « arrangé » le français de Mme Yvette Réhurdon, ouvrière agricole. Un instant, il parvient à se distraire en imaginant la conférence de rédaction durant laquelle le comité a décidé de transcrire, à la lettre, les paroles enregistrées sur le magnétophone de poche de l’institutrice qui s’occupe de la rubrique faits-divers.

Très vite, le tremblement, qui s’était calmé, reprend. Jérôme voudrait pleurer, il pense que ça le soulagerait, mais les larmes ne viennent pas. Le gamin n’était pas son fils, c’était l’amoureux de sa fille.

Est-ce qu’on dit comme ça, amoureux ? Il ne sait pas. Comment disait-elle, Marina ? Mon copain ? Non. Elle disait Armand.

Assis dans le salon, Jérôme entend, par la porte fermée de la chambre de sa fille, des sanglots, des râles, parfois un cri. Il n’a aucune idée de ce qu’il est censé faire.

Avant de partir au travail, ce matin, il est allé voir. Il a actionné la poignée très délicatement, pour ne pas la réveiller, au cas où. Mais elle ne dormait pas. Allongée sur le ventre, elle pleurait. Il s’est approché.

Il avait dans l’idée de lui caresser l’épaule. Mais en l’entendant, Marina s’est retournée. Jérôme a vu son visage et s’est enfui.

C’est naturel qu’elle m’en veuille, se dit-il. Pourquoi ce n’est pas moi qui suis mort. Ce serait plus simple. Ce serait normal.

Jérôme a cinquante-six ans. Le gamin, quel âge avait-il ? Dix-huit, comme Marina ? Peut-être dix-neuf.

Armand.

C’est un joli prénom ça, Armand.

Jérôme rêvasse en jouant avec le dessous-de-plat en forme de poisson qui trône au centre de la table. Il a reposé le journal. Il voudrait lire une nouvelle fois le récit de l’accident. Il n’ose pas. Quel intérêt ? Il ne reste rien du garçon. Une boucle de botte, peut-être. La fermeture Éclair de son blouson.

Jérôme pense à la chanson d’Édith Piaf. Il s’en veut d’être aussi facilement distrait. Il voudrait s’engloutir dans le chagrin, y séjourner, comme Marina. Mais son esprit baguenaude. Il songe à des tas de bêtises. Peut-être, pense-t-il, qu’à force de relire l’interview d’Yvette Réhurdon, ouvrière agricole, il finira par pouvoir se concentrer.

À quoi bon ? Il l’ignore. Il sent qu’on attend de lui une réaction. Mais laquelle ? Et puis qui ? Qui attend qu’il réagisse ? Il habite seul avec Marina depuis que Paula l’a quitté. C’était il y a quatre ans.

Paula. Ça aussi c’est un joli prénom, se dit Jérôme.

Il déteste l’état dans lequel il est. Cette mièvrerie, ce flottement. Mais il n’y peut rien. Il a l’impression d’avoir perdu les commandes. Il plane. C’est la mort qui fait ça. C’est très puissant, la mort.

Non. Je ne peux pas être en train de penser des conneries pareilles, songe-t-il. Mais si. C’est exactement ce qu’il pense, que la mort est puissante. Il le pense avec la même intensité que trois secondes plus tôt, lorsqu’il se disait que Paula était un joli prénom. Paula était aussi une jolie femme. Il n’a pas compris pourquoi elle l’avait quitté. Il n’a pas non plus compris pourquoi elle l’avait épousé.

Si elle était là, elle saurait exactement comment s’y prendre. Elle ferait couler un bain à sa fille, lui parlerait, lui masserait les mains. Elle ferait entrer de l’air par la fenêtre. Lui raconterait des sornettes sur l’âme, le souvenir que l’on garde en soi pour toujours et qui nous renforce, la vie qui finit par l’emporter.

Jérôme l’admire. Comment fait-elle ?

Paula lui a toujours donné l’impression d’avoir pénétré le mystère de… tous les mystères en fait. Après la séparation, elle s’est acheté une maisonnette dans un village pittoresque du Sud. Il y a un gros buisson de lavande et une glycine dans la cour. Elle boit du rosé avec ses voisins au soleil couchant. Parfois il pense à elle, à la vie qu’elle s’est faite loin de lui. Une vie réussie, harmonieuse. Les jours de grisaille, les semaines où le thermomètre ne remonte pas au-dessus de moins cinq, il rêve qu’il la rejoint. À la météo, le soir, il regarde la carte de France, il y a presque toujours un soleil au-dessus de la région où Paula habite, alors que là où ils vivent, Marina et lui, c’est brouillard givrant, brume matinale, perturbations amenées par un front dépressionnaire de nord-est.

Que font-ils là ? Pourquoi Marina n’est-elle pas partie avec sa mère au moment de leur séparation ? C’est normal pour une fille de suivre sa mère. Il n’a pas le souvenir d’en avoir discuté, ni avec l’une ni avec l’autre. Et soudain, ça lui apparaît : Armand. Marina et lui devaient être dans le même collège. Elle était petite, mais elle était déjà amoureuse. Marina n’a pas choisi entre son père et sa mère. Marina a choisi l’amour. Jérôme en est certain. Pourtant il n’a connu l’existence de ce garçon que récemment. Marina est une jeune fille discrète. Elle n’avait jamais fait venir personne à la maison. Et puis un jour, six mois plus tôt, elle lui a dit qu’elle voulait inviter quelqu’un à dîner.

– Je ferai à manger, lui a-t-elle proposé. Je ferai un rôti. Et dans le rouge de ses joues et dans le « ô » du rôti, Jérôme a compris. Il a compris sans comprendre. Il ne s’est pas dit ma fille a un amant, il ne s’est pas dit elle veut me présenter le garçon qu’elle aime. Il ne s’est rien dit. Sa pensée ne produit pas de phrases. Elle s’arrête juste avant.

À huit heures trente la sonnette a retenti. Jérôme est allé ouvrir. Le gamin était là, une bouteille à la main. Jérôme se rappelle l’avoir trouvé grand. Il devait lever les yeux pour le regarder. Quel beau garçon. La peau… ses joues… les cils noirs, épais, l’éclat des prunelles…

Jérôme pleure. Il se prend la tête entre les mains, le temps de deux sanglots. Un pour la bouteille de vin dans les mains du garçon, l’autre pour sa beauté.

Et puis ça s’arrête. Plus de larmes. Plus d’images.

La cloche de l’église sonne. Jérôme se lève et regarde par la vitre. La pente qui plonge sous ses fenêtres, la route au fond, tout en bas, puis l’autre pente qui monte vers la forêt. Les vignes rousses en rangs, la terre nue entre les pieds noueux. Un soleil dans le ciel blanc. La sève qui se fige dans les plantes. De toutes petites fleurs mauves ont poussé à l’ombre de la haie de houx. Jérôme les regarde et pense qu’Armand ne les verra jamais.

Il se souvient d’avoir lu dans un livre qu’on posait des tessons de bouteille sur les yeux des morts avant de les mettre dans le cercueil. Il ne se rappelle pas le titre de l’ouvrage. Était-ce un roman ? Peut-être simplement un article de journal. Il ne sait plus, mais il aime l’idée. Ces yeux-là ne verront plus. Ou alors à travers des culs de bouteille. Le paradis est si loin, si haut, que pour regarder vers la terre, on a besoin de loupes.

Jérôme se demande s’il doit aller à l’enterrement. Rencontrer la belle-famille qui ne sera jamais la belle-famille. Il se sent maladroit et timide. Il a peur. Il ignore comment on serre la main d’un parent qui a perdu son enfant. Il considère ce contact comme sacrilège. Je n’oserai jamais, se dit-il.

Le téléphone sonne. C’est Paula.

– Comment tu vas, mon grand ? lui demande-t-elle.

Le cœur de Jérôme enfle dans sa poitrine. Une montgolfière entre le plexus et la clavicule. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime.

Voilà ce qu’il voudrait lui dire, à son ancienne femme pour qui il n’a jamais éprouvé que des sentiments très mesurés. Au lieu de ça, il répond :

– Pas fort.

– Et Marina ?

Jérôme ne dit rien. Aucun mot ne vient.

– Quelle conne je suis, fait Paula. Pardon. Désolée. C’est demain l’enterrement, c’est ça ? Je vais prendre l’avion, et puis le dernier train, ce soir. J’arriverai tard. Je peux dormir à la maison ? Non, c’est pas une bonne idée.

– Si, si, c’est très bien. Je laisserai la porte ouverte. – Tu es gentil.

– C’est normal. – C’est horrible. – Oui.

– Qu’est-ce qui s’est passé exactement ?

– Je ne sais pas. Personne ne sait. La moto a pris feu. On ne sait pas pourquoi, ni comment. Apparemment il n’avait pas bu.

– Comment savoir ?

– On ne peut pas savoir.

– Quel genre de garçon c’était ? – Parfait.

Jérôme est surpris de sa propre réponse. Paula se tait. Elle se sent flouée. Elle n’a pas connu l’amoureux parfait de sa fille. Elle-même n’a vécu que des relations bancales. Son mariage ? Sympathique, voilà le mot qu’elle emploie le plus souvent pour le qualifier. Comme pour achever de la faire souffrir, Jérôme ajoute :

– Je n’ai jamais vu ça. Un… comment dire ?… un attachement… un… tu vois, quand ils étaient ensemble…

– Épargne-moi, mon grand. Épargne-moi.

Elle raccroche alors qu’il est en train de lui dire « je t’embrasse ». Il songe à la rappeler, juste pour lui dire ça, « je t’embrasse ». Comme si c’était important, comme si leurs vies en dépendaient, l’équilibre du monde, la justice.

Je deviens gaga, pense-t-il, et il sourit, à cause du mot, de la manière qu’il a de tenir le téléphone au creux de sa main, comme une grenouille, une souris. Un sentiment agréable se répand en lui, une chaleur, une très légère euphorie. Un moment, il a oublié la mort d’Armand, parce qu’au lieu de penser à la catastrophe, il a songé aux animaux des bois et des champs, ceux qu’on rencontre en promenade et avec qui on échange des regards secrets, furtifs, incomparables. Ce n’était qu’un sursis. Son sourire se défait. Il se dirige vers la porte. Ça fait trois fois qu’on sonne.

De l’autre côté du verre dépoli, il reconnaît la silhouette de Rosy. Rosy a toujours été grosse. C’est la meilleure amie de Marina depuis l’école maternelle. Elle a des joues immenses, comme des hauts plateaux mandchous, se dit Jérôme. Il ignore pourquoi le mot mandchou a toujours été associé à Rosy dans son esprit, peut-être à cause de ses yeux noirs légèrement bridés, de son petit nez épaté, de ses allures de poney.

– Bonjour, Jérôme, dit-elle en lui tendant ses incroyables joues.

– Bonjour, Rosy, répond-il en l’embrassant.

Ils restent un instant enlacés, se massent maladroitement le dos, puis se séparent soudain, gênés.

– C’est gentil d’être venue.

– C’est normal. Comment elle va ? Je lui ai apporté les cours.

– Oh, tu sais, je ne crois pas que…

– Si, si, dit Rosy, très sûre d’elle en avançant dans le couloir, son corps énorme se balançant d’une jambe sur l’autre. Faut pas lâcher. Faut rien lâcher.

Comment sait-elle ? se demande Jérôme.

Il la regarde se diriger vers la porte de la chambre.

Il les revoit, Marina et elle, quand elles avaient sept ans. L’une posait sa tête sur le ventre de l’autre et disait, « Je t’aime parce que tu es confortable » et l’autre répondait, « Je t’aime, parce que tu dis toujours des gentillesses. » Il trouve que ce sont deux très bonnes raisons de s’aimer.

Au moment où la porte de la chambre s’ouvre, le vacarme produit par Marina envahit la maison. C’est violent comme une rafale de vent. Les mains de Jérôme montent instinctivement vers ses oreilles. Il faut que ce bruit cesse. Mais dès qu’il prend conscience du mouvement, il ordonne à ses bras de se replacer le long de son corps. C’est son enfant qui pleure, ce n’est pas le connard d’à côté qui taille sa haie.

Rosy ne se décourage pas, elle entre et referme derrière elle. Le niveau sonore baisse aussitôt. Jérôme fait quelques pas dans le couloir, il écoute. Il entend la voix de Rosy. Puis des pleurs. De nouveau la voix de Rosy. Puis plus rien. La voix de Rosy qui chante une chanson en anglais. Sanglots en cascade, hoquets, un hurlement, sanglots, plusieurs cris. Rosy chante toujours. Arrêt des pleurs. Rosy chante. Elle chante de plus en plus fort. Et soudain, la porte s’ouvre. Rosy surprend Jérôme, l’oreille pratiquement collée au mur.

– Je sais que c’est une maison non -fumeurs, Jérôme. Je respecte totalement. Mais là, c’est un peu exceptionnel. Je crois qu’on a besoin de fumer. Je voulais vous demander la permission. Si on ouvre la fenêtre ?

Jérôme hausse les épaules, hoche la tête. À cet instant, il donnerait n’importe quoi pour pouvoir fumer lui aussi. Il n’a jamais touché une cigarette de sa vie. Quelle erreur ! Il aurait dû commencer comme tout le monde à quinze ans. S’il n’avait pas fait son original, il pourrait leur offrir une blonde, fumer avec elles, comme les Indiens le calumet, sans parler. Sans avoir besoin de parler pour être ensemble.

– C’est cool, dit-il, parce qu’il a entendu un jeune dire ça avant-hier sur le parking de la poste.

Rosy lui sourit, plus mandchoue que jamais, et referme la porte.

La phrase stupide qu’il vient de prononcer flotte dans la maison. Jérôme va dans la cuisine et «  c’est cool » le suit. Il ouvre un placard pour se faire du café et «  c’est cool » en sort. Il retourne dans le couloir avec l’espoir que les pleurs l’emporteront sur l’écho persistant, mais plus un son ne s’élève dans la chambre de sa fille. C’est la fumette silencieuse, le calme infini de l’inhalation. « C’est cool » rebondit d’un mur à l’autre du couloir. Jérôme se précipite dans le salon, déplie le canapé, fait grincer tous les ressorts, se rue sur l’armoire, l’ouvre en grand, tire un drap, une couverture, des oreillers, se met à faire le lit comme une camériste possédée par le démon. Il sue. Il aimerait faire beaucoup plus de bruit, mais les étoffes glissent et s’épousent, muettes. Jérôme n’entend que le brouhaha interne de son corps, battements de cœur, craquements des articulations. « C’est cool. » Heureusement, Rosy se remet à chanter. Elle a une belle voix, à la fois aiguë et pleine. Il ne reconnaît pas la mélodie, un air triste, déchirant. Lui n’aurait jamais eu cette idée : chanter une chanson triste à sa fille éplorée. Et pourtant, ça a l’air de marcher, depuis que Rosy est là, Marina ne pleure plus.

Jérôme contemple le lit qu’il a préparé pour Paula : draps blancs, mohair crème. Il le trouve douillet, beaucoup plus attrayant que le sien qui est recouvert d’une couette bariolée affreuse. Avant ce jour il ne s’était jamais dit que sa chambre était laide. Il ne pense jamais aux draps, aux torchons, aux serviettes. Il ne saurait dire qui les achetés, ni où, ni quand. C’est comme s’ils avaient toujours été là, vendus avec la maison. Ce n’est toutefois pas le cas. Il a dû les acquérir après le divorce, au moment où ils ont vendu l’appartement parce qu’il lui rappelait trop de souvenirs, disait-il. Mais c’était surtout parce qu’il rêvait d’avoir un jardin.

Le pavillon qu’il occupe à présent avec sa fille possède à l’arrière, en contrebas, une courette herbue, entourée de murs dont la hauteur inhabituelle surprend. On a l’impression d’être au fond d’une piscine. Le soleil, déjà rare dans la région, n’y pénètre presque jamais. C’est un genre de cave en plein air et pourtant c’est un lieu charmant où poussent face à face, comme en conversation, un sorbier et un sureau, deux arbres chargés de baies en ombelle et supposés porter bonheur aux amoureux. Il y fait toujours frais, dans un pays où personne ne recherche la fraîcheur. Jérôme y a disposé une table et deux chaises en fer qu’il a peintes en rose très pâle, une folie. Le résultat est miraculeux. C’est si beau que Jérôme ne s’y assied jamais, comme si cela ne lui appartenait pas, comme si ce ravissant salon baigné d’ombres vertes attendait quelqu’un d’autre que lui.

À la fin de l’été, alors qu’il rentrait d’une semaine de vacances avec Marina, il avait découvert, près du compteur d’eau, au fond à droite, un carré de fleurs qui n’y étaient pas avant leur départ. Des zinnias de toutes les couleurs, aux pétales en écaille de velours, des dahlias déments aux énormes têtes de méduse et quelques œillets nains exhalant un parfum d’herbe coupée, de rose ancienne et de vinaigre. Marina l’avait rejoint.

– C’est Armand qui m’a planté un bouquet. T’es pas fâché ? lui avait-elle demandé en lui prenant le bras. Il veut devenir paysagiste.

Jérôme avait pensé  : S’il veut devenir paysagiste, il ferait bien de réfléchir deux minutes. On ne plante pas un parterre pile devant une porte.

La plate-bande s’étirait le long du mur nord dans lequel les anciens propriétaires avaient aménagé un minuscule portail donnant sur une ruelle. Jérôme n’avait rien dit, mais Marina avait ajouté :

– De toute façon, on l’utilise jamais cette porte. Il faut se plier en quatre et y a rien derrière ; et puis comme ça, si des cambrioleurs passent par là, ils laisseront des traces dans la terre et on les retrouvera facilement.

Il avait acquiescé, touché par l’allure pimpante des fleurs, leur vigueur, le soin qu’avait pris Armand pour les transplanter, car elles étaient prospères et à pleine maturité, comme si elles avaient toujours poussé sur ce sol.

Toutefois, l’humidité pas plus que l’ombre ne leur avaient réussi. Dix jours plus tard, elles courbaient l’échine. L’expression « mauvais augure » avait traversé l’esprit de Jérôme.

À présent les tiges brunes emmêlées, couchées sur la terre, et les têtes noires et rabougries aux pétales poisseux finissent de pourrir devant le petit portail. Cela n’altère en rien le charme du jardin qui accueille l’automne et son cortège de morts végétales avec tranquillité.

L’intérieur de la maison est neutre. C’est du moins ce qu’il se disait jusqu’à aujourd’hui. Mais en ouvrant la porte de sa chambre, il y voit soudain clair : chaque meuble, sous des dehors de banalité inoffensive, est repoussant, mal conçu, mal placé. C’est la première fois que Paula lui rend visite et c’est à travers ses yeux à elle qu’il examine son logis. Il est dix-neuf heures trente, trop tard pour remédier à cette situation pénible.

Il aurait peut-être le temps de repeindre, il lui reste plusieurs bidons dans l’appentis. À quoi bon, du blanc sur du blanc ? Il se voit condamné à accueillir son ancienne femme dans cette maison sans âme.

La cuisine est pire que tout avec ses deux casseroles cabossées, ses bols en verre marron et ses assiettes en Arcopal à motifs d’animaux domestiques. «Tu veux ton steak dans l’assiette bouledogue ou dans celle avec la perruche ? » À l’époque où il les a achetées, il avait dû penser que ça plairait à Marina. Elle avait pourtant déjà treize ou quatorze ans, ce n’était plus une petite fille chez qui la vision de la moindre bestiole provoque une joie immédiate.

Et puis qu’est-ce que ça peut faire ? Il n’est pas question de séduire Paula ni de la convaincre de quoi que ce soit. Elle vient enterrer le premier amour de sa fille. Elle n’a jamais vu Armand mais, demain, elle regardera son cercueil descendre dans la terre.

Pour la première fois de sa vie, Jérôme se sent légèrement supérieur à la mère de sa fille. Comme s’il avait un tour d’avance. Lui, il l’a connu le jeune homme aux yeux bouleversants, aux dents étincelantes, aux joues dorées, à la nuque ferme et fine, au corps agile, à la tignasse vigoureuse, aux mains délicates, au sourire lumineux.

Après s’être livré à l’inventaire posthume, Jérôme se voit contraint de se rappeler que de toutes ces merveilles il ne reste pas même des cendres. Que vont-ils mettre dans le cercueil que Paula regardera descendre dans la terre ? Jérôme ignore comment on procède en pareil cas. Cela arrive aussi avec les victimes d’accidents d’avion ou de catastrophes naturelles dont les corps demeurent introuvables. Il faut bien mettre quelque chose dans le trou. Alors un cercueil, oui, c’est le plus simple, mais avec quoi dedans ? Rien ? Des objets personnels ? Une photo ? Des cahiers d’écolier ? Les vêtements portés récemment ? À qui pourrait-il poser cette question ? Jérôme ne voit pas. Le plus simple serait d’interroger les gens des pompes funèbres, mais comment oser ?

La nuit est tombée. Les filles sont toujours dans la chambre, à fumer, à parler. Jérôme se demande s’il doit leur faire à dîner. A-t-on faim quand on a du chagrin ? Il lui semble que non. Dans les films, le héros malheureux repousse l’assiette qu’on lui tend. Jérôme se représente parfaitement la séquence. Ce qu’il se représente moins c’est comment il peut être aussi ignorant. N’a-t-il jamais eu de chagrin ? À cinquante-six ans, cela paraît impossible.

Jérôme se force un peu, il cherche dans sa mémoire et tombe bien vite sur une évidence : la mort de ses parents. Ça, songe-t-il, c’était triste. Le cancer foudroyant de Gabriel, et, quelques mois plus tard, Annette emportée par une pneumonie. Il avait à peine vingt ans. Il tente de faire resurgir les sentiments, mais c’est comme s’il disposait de trop peu d’informations. Comme si ces événements avaient touché quelqu’un d’autre, un proche, un ami qui les lui aurait racontés. Les scènes dont il dispose semblent tirées d’une dramatique télé : Gabriel dans son lit d’hôpital. Annette jetant une poignée de terre sur le cercueil de son mari. La même Annette, intubée, en salle de réanimation. Un cimetière l’été, le même cimetière l’hiver. Le bureau d’un notaire.

Bizarrement, le visage et la voix du notaire demeurent très présents, long nez d’aigle aux pores dilatés, yeux très petits et profondément enfoncés sous les arcades sourcilières, lippe épaisse et mâchoire redoutable, baryton basse vibrant avec lourd accent du Sud-Ouest.

– Qu’est-ce que ça veut dire, ça, enfant trouvé ? demande maître Coche, dans le souvenir de Jérôme.

Ce dernier hausse les épaules. Est-ce ainsi qu’il est désigné dans le dossier de succession ? Maître Coche insiste.

– Enfant trouvé ? Enfant caché, ça, oui, on connaît. Les juifs, pendant la guerre, ils ont dû cacher leurs enfants. Y en avait dans mon village. Y sont tous

Jérôme s’assied sur le canapé déplié et pose son menton dans ses mains. Lui-même s’est toujours présenté ainsi : enfant trouvé.

– À l’époque, disait Annette, on faisait pas tant d’histoires comme aujourd’hui. Bien sûr, on a fini par t’adopter, pour les papiers, pour l’héritage…

Chaque fois qu’elle prononçait ce mot, elle faisait de gros yeux blancs et battait des cils avant d’éclater de rire.

– Tu parles d’un héritage ! Mais pour nous, c’est ça que tu es, notre enfant trouvé, notre petit chéri des bois.

Elle lui caressait la tête avec sa grosse main charnue qui dégageait un persistant parfum d’ail. « Notre petit chéri des bois », répétait-elle avant de pousser un soupir profond, un soupir incompréhensible, car un soupçon de tristesse s’y mêlait toujours.

Jérôme connaît l’histoire, Gabriel et Annette la lui ont racontée chaque fois qu’il le demandait, et même quand il ne le demandait pas, comme si c’était une leçon à réviser, un rôle à apprendre, comme si c’était un mensonge.

C’était l’été, Gabriel et Annette se promenaient dans les bois, la fraîcheur tombait des arbres, tous les oiseaux chantaient (la remarque sur les oiseaux est d’Annette, qui considère que c’est un détail à ne pas négliger, un signe). Ils marchaient main dans la main, même s’ils n’étaient plus tout jeunes, parce qu’ils s’étaient rencontrés un an plus tôt et étaient très amoureux. « Des tourtereaux ! » précisait Annette d’un ton presque arrogant.

Elle avait entendu des brindilles craquer derrière eux, mais ne s’était pas retournée, elle avait pensé qu’un écureuil ou un faon les suivait et n’avait pas voulu l’effaroucher.

– Je me souviens très bien de la lumière, ajoutait-elle. Des taches de soleil partout, qui percent à travers les feuilles vertes, comme dans un conte de fées. Et puis, alors que nous allions sortir de la forêt, les bruits de brindilles ont augmenté, mais je ne me suis pas retournée. Je me suis dit que c’était plutôt un petit marcassin qui filait derrière nous. Ton père, lui, a toujours été dur d’oreille, faut pas lui en vouloir. Je ne me suis pas retournée, mais mon cœur s’est mis à battre très fort. Peut-être que j’avais peur. Peut-être que, dans mon imagination, le marcassin s’était transformé en sanglier qui allait nous renverser et nous piétiner. Je ne sais pas. J’en avais presque le souffle coupé, mais je ne me retournais pas et je ne disais rien à Gabriel. C’est alors que, juste au moment où nous avons franchi la limite du bois, j’ai senti une petite main dans la mienne. Dans ma main gauche j’avais la main de ton père et dans la droite, la main de mon petit chéri des bois.

À cet instant, elle marquait une pause. En grandissant, Jérôme avait donné un nom à ce silence, pour lui-même et sans jamais prononcer le mot à voix haute : la commémoration.

– Tu étais tellement sale et tellement beau. Tu es toujours beau, mais beau comme ça, comme tu étais à trois ans, tu ne peux pas l’imaginer. Sur les photos, ça donne pas. Les yeux verts, si grands, comme s’ils avaient avalé la forêt, et ton menton, levé haut, si fier, si têtu. Je me suis arrêtée de marcher. J’aurais pu m’évanouir, mais j’ai tenu, pour ne pas te faire peur. Ton père était surpris, il n’avait rien vu venir. Mais dès qu’il t’a aperçu, il s’est agenouillé devant toi et il a dit… – tu te rappelles ce….

Avec l’aimable autorisation des éditions L’Olivier © 2010


Agnès Desarthe

DANS LA NUIT BRUNE

L’Olivier (18.00 €)

 

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