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Le livre du jour – « La Vie très privée de Mr Sim » par Jonathan Coe

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02/02/2011

On l’avait quitté sombre et grave dans La Pluie, avant qu’elle tombe, il y a deux ans. Jonathan Coe est de retour, rabiboché avec la satire, mordant, drôle, mariant les hasards aux ressorts narratifs pour nous conter La Vie très privée de Mr Sim. Un quarantenaire dépressif, représentant en brosses à dents bio, qui ramasse les bribes de son passé pour tenter de reconstruire, bon an, mal an, le puzzle de son identité.

C’est l’histoire d’«un type archi-banal», un type en mal de contacts avec ses congénères, entré dans l’ère numérique sans arme et sans attache. Un homo sapiens bientôt fossilisé, maillon gênant de la grande chaîne de la vie, ni tout à fait réac ni suffisamment évolué. Pourtant Maxwell Sim a hérité d’un nom de carte à puce. Un présage sans avantage. Car Maxwell a 70 amis sur facebook et un désert affectif bien réel sur terre. «Les contacts humains, j’en avais perdu le goût. L’humanité, vous l’aurez remarqué, multiplie désormais avec une grande ingéniosité les moyens d’éviter de se parler, et j’avais pleinement profité des plus récents.» Au point de s’inventer des avatars sur Internet et de tomber amoureux de la voix d’un GPS…

Car Maxwell doit bien l’avouer, il est seul. Seul parce que son père, un poète raté qui vit en Australie depuis la mort de sa mère, le traite comme un étranger. Seul parce que sa femme et sa fille sont parties : «comment avoir de l’affection pour un homme qui ne s’aime pas lui-même ?» Seul parce que son meilleur ami lui a tourné le dos après qu’il ait blessé son fils en le poussant dans une fosse pleine d’orties. Seul parce qu’il est en congé maladie depuis six mois et qu’il craint de reprendre son boulot de vendeur de jouets. Seul, surtout, parce qu’ainsi va le monde : «on va, on vient dans le grouillement du quotidien, on passe à deux doigts les uns des autres, mais le vrai contact est très rare. Tous ces ratages de peu, tous ces possibles irréalisés, c’est effrayant, quand on y pense. Mieux vaut éviter soigneusement d’y penser.»

Bref, Maxwell est résigné. Enfin presque. Jusqu’à ce que son ancien collègue, Trevor, lui propose d’aller vendre des brosses à dents nouvelle génération – modèles de développement durable – aux confins de l’Ecosse. Commence pour Max une véritable odyssée à travers son histoire, au volant d’une Toyota Prius, vaisseau hybride typique d’une époque qui cherche à se réinventer. Au gré des aires d’autoroutes et des escales prolongées, il recolle les vérités qui dérangent. Sur son mariage raté et sa paternité mal assumée, sur sa conception et sur les désirs refoulés de son père… Il fait aussi des rencontres, se met à croire à nouveau à sa chance puis déchante. Maxwell Sim se prend des gifles, tend l’autre joue, encaisse les coups, se confie à son GPS… jusqu’à en perdre la raison.

Avec le temps va, tout fout le camp, semble crier Jonathan Coe. Renversée la bonne vieille éducation «civique», et bienvenue dans notre société fermée, égoïste, ultrasurveillée. Une société qui capitalise sur des conjectures et sur laquelle des satellites braquent leurs regards, contraignant l’Homme à inventer de nouveaux moyens de tromper son monde. Le Britannique en rit d’autant plus volontiers qu’il ne cède pas au désespoir. Dans les ténèbres grises brillent çà et là quelques étincelles : une rencontre fortuite, l’image fugace d’un amour filial, une réconciliation… Preuve que l’humanité ne s’est pas encore totalement dématérialisée dans le cyber espace.

Aussi universel que soit son Mr Sim, Jonathan Coe n’en oublie pas pour autant ses vieux démons. Embarqué avec Maxwell dans son périple à travers l’Angleterre, il porte l’estocade à ce pays passé par la poigne de fer de Margaret Thatcher. Une Angleterre qui a troqué son âme – son passé – contre les ors de la mondialisation : «il était clair que nous étions en train de nous planter dans les grandes largeurs, et que démolir nos usines pour mettre des boutiques à la place n’était pas une idée géniale, à l’usage, enfin qu’il n’était guère raisonnable de bâtir toute une société sur du vent.»

En coulisse, mal dissimulé derrière le décor, Jonathan Coe tire les ficelles et jongle avec les conjonctures. Empruntant au poète T. S. Eliot la structure de ses Quatre quatuors et à l’histoire vraie du navigateur Donald Crowhurst son pathétique destin, il mène joyeusement la danse. D’ailleurs Maxwell Sim le sent bien. «On n’a pas le choix, il faut bien l’accepter. On ne vous donne que l’illusion du choix, voilà tout. C’est peut-être comme ça la vie en général.»

Thomas Flamerion

Source : http://www.myboox.fr/actualite/la-vie-tres-privee-de-mr-sim-par-jonathan-coe-5743.html

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