Joseph Esposito a publié le 18 janvier un texte important sur un blog (« The scholarly kitchen ») où il s’interroge sur la nature des livres numériques.

Il commence par faire remarquer que nous avons tendance à considérer le livre comme un pur esprit, exportable de supports en supports (iPad, iPhone, Galaxy Tab, Kindle etc.), de systèmes d’exploitation en systèmes d’exploitation.

Mais nous avons tort. Car un livre est aussi contraint par un conteneur/format qui influe sur son écriture et impose sa lisibilité.

Rien de révolutionnaire, c’est une vieille idée : un livre est une forme (pages reliées, codex) et un discours de l’esprit (définition de Kant), qui s’incarne dans des genres différents susceptibles d’en marquer l’élaboration. Une même pensée prendra ainsi différentes trajectoires, selon qu’elle sera portée au théâtre, en poésie, en roman, etc.

Aujourd’hui, les supports ont évolué et déterminent de nouveaux objets-livres dont la bonne utilisation dépend de leur degré d’affordance (capacité qu’a un objet à suggérer son utilisation – exemple du lien qu’on active en appuyant dessus, sans mode d’emploi pour les nuls : on comprend intuitivement ce qu’il faut faire.).

Joseph Esposito distingue ainsi 6 formats de livres numériques :

  • Le livre institutionnel : c’est le livre homothétique, la version PDF d’un livre papier, totalement figé, et qui n’est pas prêt de disparaître (1. Nous avons aussi besoin de repères fixes, d’avoir accès à un texte qui n’a pas bougé, qui n’est pas augmenté par des annotations/soulignements. 2. Le PDF coûte moins cher). Pour être apprécié dans de bonnes conditions, il doit être lu sur de larges tablettes. Il impose donc sa lisibilité.
  • L’eBook classique : c’est l’ePub, en fait, très proche du livre-papier et qui autorise seulement quelques modifications mineures (changement de police, annotations/soulignements, dictionnaire). Il peut être lu sur différentes surfaces.
  • Le livre augmenté (« enhanced book ») : il ne comprend pas seulement du texte, mais des vidéos, photos, sons. S’il s’est considérablement développé, il ne peut pas remplacer totalement le livre institutionnel et l’eBook classique : tous les livres ne peuvent en effet pas faire l’objet d’un tel traitement (les manuels scolaires sont plus adaptés).
  • Le livre mobilisateur (« Muscular book ») : c’est le livre réajustable, réinscriptible, annotable, comparable, qui implique une participation corporelle et intense du lecteur (en tension, à bras-le-corps). C’est finalement un livre dont le texte s’étire et dont on peut déjà observer les transformations avec des services comme Evernote (j’aime) ou Zotéro (j’adore).
  • Le livre social : avec lui, le conteneur est le manitou-web en personne. Il peut prendre des formes variées (voir « Comment discuter d’un livre ? Typologie de la lecture sociale« ) : simples commentaires qui entourent le texte; votes pour choisir la fin d’un livre; livre-wiki, en gestation permanente. Evidemment, la question de la prise en compte et de l’intégration des commentaires/critiques/demandes/votes des lecteurs se pose aux auteurs.
  • Le « livre-Staccato » : il s’agit d’un livre écrit selon des contraintes précises, qui sont celles des sms (140 caractères). Le terme « Staccato » renvoie à une notion musicale, le phrasé en notes détachées. Il évoque donc un livre bref, une suite de mots articulés en une phrase concise, par petites touches successives.

Je rejoins Joseph Esposito sur ses conclusions : chaque livre trouvera son public. Et, en effet, il me semble qu’aucun ne doit être condamné mais orienté vers une cible pour laquelle des pratiques auront été identifiées et des fonctionnalités définies.

Source : http://www.sobookonline.fr/comptes-rendus-ebooks/laffordance-appliquee-aux-livres-numeriques/