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Les avatars du genre pamphlétaire

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Par Sonia Anton

Frédéric Saenen, Dictionnaire du pamphlet : de la révolution à Internet, Gollion : Infolio, coll. « Illico », 2010, 190 p., EAN 9782884740197.

Depuis la synthèse proposée par Marc Angenot en 1982 sur la typologie du discours pamphlétaire1, il faut constater que peu d’analyses sur le pamphlet ont été produites, en dehors d’essais portant spécifiquement sur un auteur2. Marc Angenot avait déjà constaté la relative rareté des études consacrées aux pamphlets, et indiqué que son travail n’abordait pourtant qu’un aspect de la question3 (excluant une étude exhaustive de la fonction sociale et politique du pamphlet dont il ne parlait qu’en conclusion, de même qu’il écartait l’approche historique et chronologique4). Le livre de Frédéric Saenen relève plusieurs défis : tout d’abord, produire une réflexion d’ensemble sur un genre extrêmement difficile à circonscrire, éminemment polymorphe, et constitué d’un très vaste corpus. L’ouvrage passe ainsi en revue les « avatars du genre pamphlétaire », pour reprendre les propres termes de l’auteur. Le deuxième défi a consisté à réaliser ce travail de synthèse et de présentation pour une édition de vulgarisation (qui n’excède pas 200 pages), destinée à être lue et comprise par des non-spécialistes. Enfin, l’auteur a choisi la forme inattendue du dictionnaire. Avec honnêteté, qualité qui s’applique à l’ensemble de l’ouvrage, Frédéric Saenen annonce d’emblée que son livre n’a pas de prétention à l’exhaustivité. Celui-ci déploie 100 entrées, la majorité par auteur, mais certaines également par thème ou par titre de pamphlet. Trente des entrées sont illustrées d’un extrait de pamphlet, le livre se présentant aussi comme une petite anthologie. Il se lit d’ailleurs volontiers de façon continue, comme une « promenade » à la fois personnelle et argumentée, un parcours au cœur de la production pamphlétaire française, ses thèmes récurrents, ses grands noms et ses moments-clés, chaque entrée s’attachant à présenter brièvement à la fois l’auteur, le contenu du pamphlet et son contexte. Il ne s’agit naturellement pas d’un dictionnaire littéraire scientifique tel qu’on en a produit beaucoup ces dernières années5, et le modèle formel de ce livre serait plutôt à aller chercher du côté du Dictionnaire philosophique de Voltaire. Le titre « Un dictionnaire du pamphlet », voire « Mon dictionnaire du pamphlet » conviendrait sans doute mieux à l’entreprise. Les entrées du dictionnaire semblent livrer en effet les goûts et les dégoûts de son auteur, et renvoient aussi à sa propre pratique du genre pamphlétaire, puisque Frédéric Saenen a dirigé pendant plusieurs années la revue Jibrile, qui frappait par la virulence des attaques portées contre la post-modernité, attaques qui traversent tout autant les nouvelles de l’auteur6.

Quoi qu’il en soit, ce livre nous permet de revenir sur la question du genre pamphlétaire, à une époque où celui-ci prend un nouveau visage avec la démocratisation d’Internet et la sur-médiatisation frappant l’industrie du livre. Dictionnaire du pamphlet réserve ainsi une place à des figures ultra contemporaines, et pour certaines médiatiques, comme celles de Marc-Édouard Nabe, d’Alain Soral ou d’Éric Naulleau. Frédéric Saenen poursuit ainsi la construction de l’immense corpus pamphlétaire français, qu’avaient commencé à réaliser Pierre Dominique7 ou Marc Angenot. Grâce à la vaste connaissance du genre de son auteur, le dictionnaire permet aussi d’exhumer des textes qui eurent leur heure de gloire (ceux d’Eugène de Mirecourt, de Laurent Tailhade ou Zo D’Axa par exemple). On sent ici la volonté de brasser des domaines assez larges, du plus sérieux au plus ludique (l’illustre l’entrée cocasse « Faut-il brûler Sardou ? »), du plus connu au plus obscur, du plus littéraire au plus anecdotique, et le livre offre en ce sens un échantillon de tout ce que peut produire le genre pamphlétaire. Ce faisant, il soulève de nombreux questionnements sur ce genre. Ces questions sont celles-là mêmes que posait l’ouvrage de Marc Angenot, que le Dictionnaire vient renouveler et réactiver, tout en proposant de nouvelles pistes d’analyse. La première nous ramène à la forme même du livre : est-il possible, eu égard au caractère protéiforme du pamphlet, de le définir (puisque telle est la fonction d’un dictionnaire) autrement que par le seul critère du discours ? Peut-on catégoriser le pamphlet avec d’autres repères, il est vrai fort efficaces et commodes mais justement peut-être restrictifs, que ceux d’Angenot ? Il y a dans le livre de Frédéric Saenen une tentative pour rassembler le contenu, le contexte et la forme, et de restituer ainsi toute leur chair à ces textes. Une définition en 8 points inaugure le livre, posant le pamphlet comme :

1. un genre littéraire à part entière, 2. dont le support serait la brochure ou le livre, 3. écrit par un seul auteur (plus rarement par un groupe), 4. auteur qui, en réaction à l’actualité ou une situation vécue, 5. déploie pour défendre ses arguments un ensemble de techniques rhétoriques et stylistiques, 6. et adopte un ton allant de la fermeté péremptoire à la violence verbale pure, 7. soit contre un adversaire qu’il cherche à mettre à mal, voire à éradiquer par la parole, soit en faveur d’une cause qu’il estime être vraie et juste, 8. à ses risques et périls. (p. 18)

L’un des partis pris est de placer au centre la figure du pamphlétaire (à partir de la réflexion initiée en introduction sur « l’émergence d’une figure », p. 33), avec toutes les difficultés méthodologiques que ce choix implique (certaines entrées du dictionnaire ne se font pas par auteur, ce qui d’emblée problématise cette question). Frédéric Saenen choisit aussi de ranger résolument le pamphlet dans la catégorie des genres littéraires, et le définit comme tel et à part entière, au même titre que le roman, le théâtre et la poésie. En même temps, dissocier radicalement le pamphlet de ces trois catégories soulève ici encore des questionnements. Vient enfin la question de la forme éditoriale, par le choix que fait l’auteur de limiter le pamphlet à un texte paru « sous la forme d’un livre ou d’une brochure ». L’ouvrage déploie ici des exceptions qui alimentent la réflexion. Il nous semble que le Dictionnaire de Frédéric Saenen soulève fondamentalement trois questions autour desquelles nous souhaiterions centrer notre recension : celle du genre, de la méthodologie pour aborder le pamphlet, de la littérarité de celui-ci enfin.

La question du genre pamphlétaire.

La difficulté à délimiter les contours du genre pamphlétaire (Angenot parle d’un impossible archétype, qui ne nous autoriserait qu’à définir quelques invariants typologiques) est affirmée dès l’introduction. Est-il possible dès lors de rassembler des textes aussi différents les uns des autres autrement que par le seul critère rhétorique, au-delà des seuls phénomènes discursifs fondant une « parole pamphlétaire » (et qui ne constituent dans l’étude de Frédéric Saenen qu’un aspect parmi d’autres) ? La diversité de la terminologie témoigne à elle seule de cette difficulté. Les vocables qui traversent le livre rendent compte du caractère extrêmement vaste du champ notionnel qu’englobent le pamphlet et le pamphlétaire : il est question d’ « écrits de combat » (terminologie notamment utilisée par Gallimard pour définir en Pléiade les essais polémiques de Bernanos), Gilles Châtelet est désigné par la locution « philosophe-pamphlétaire », Urbain Gohier par le terme de « polémiste », etc. Frédéric Saenen propose des frontières, en excluant notamment le roman, le théâtre et la poésie du genre pamphlétaire ; en écartant aussi l’article de presse isolé et en privilégiant la forme « livre ou brochure publiés ». Mais son livre témoigne aussi d’une diversité de formes dont ces frontières ne suffisent pas à rendre compte. La Grande Peur des bien-pensants de Bernanos est d’abord une biographie de Drumont ; le texte anticlérical Le Parti noir d’Anatole France est la préface d’un ouvrage d’Émile Combes ; La Belgique déshabillée de Baudelaire forme un texte constitué de notes et de fragments, qui devaient s’intégrer dans une entreprise autobiographique. Les pamphlets d’Albert Paraz témoignent d’une hybridité parfaite, dans lesquels s’entremêlent journal intime, coups d’humeur, réflexions personnelles et courriers échangés avec Louis-Ferdinand Céline. Le livre pose aussi la question des essais, que sont souvent les textes auxquels se réfère l’auteur, qui ne sont de ce fait ni nécessairement littéraires (question que nous aborderons plus loin), ni uniformément pamphlétaires (l’auteur use par exemple, pour l’un des textes, de la périphrase « bref essai aux accents pamphlétaires », p. 145). Marc Angenot en avait fait une sorte de sous-catégorie, elle-même subdivisée (« l’essai-diagnostic », les « pamphlets travestis en essais cognitifs », « l’essai-méditation », etc.) et l’ouvrage de Frédéric Saenen rappelle la difficulté à classer ces types d’écrits.

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http://www.fabula.org/revue/document5908.php

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