L’édition est un artisanat qui se rêve industrie, le numérique, l’inverse

Posté par Serge Bénard le 30 août 2010

Par Nicolas Gary

Actialuna est une maison d’édition originale qui a vu le jour en janvier 2010, et se place en exploratrice, cherchant « approches éditoriales originales propres aux différents supports numériques, dans la dynamique des nouveaux comportements de lecture ». L’occasion d’aborder plusieurs questions esthétiques avec elle…

 

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ActuaLitté : Actialuna se présente comme une société de design éditorial. Que pensez-vous à ce titre de l’interface du logiciel iBooks, d’un point de vue esthétique, de ces éternels six coins de pages de chaque côté ?

Actialuna : Je voudrais commencer par une remarque préliminaire. L’ordinateur, qui est un petit meuble, s’est démocratisé avec le couple clavier/souris. L’attitude adoptée est alors de s’installer devant pour interagir avec lui. L’ordinateur portable a changé ce rapport, mais le besoin de « s’installer devant » persiste. Alors que l’attitude face à un livre est de le prendre avec soi, pour l’emmener et l’utiliser dans des positions et des contextes très variés.

Le téléphone portable semble pouvoir le permettre lui aussi, mais son petit écran n’offre toutefois pas la possibilité d’afficher des compositions de page complexes, par exemple deux colonnes de texte. Les tablettes de lecture et maintenant l’iPad représentent donc un nouveau stade. En abandonnant les périphériques de saisie (clavier, souris, etc.) et en étant suffisamment compacts, ils offrent un nouveau type d’interaction – le rapport compacité, poids, puissance, autonomie est devenu acceptable. Ce nouveau support va permettre de reprendre toutes les expérimentations précédentes en terme de création de savoir explorées avec le CDRom, avec Internet, etc. Comme tous les nouveaux supports, on ne sait pas trop comment l’aborder, et on va chercher des références dans ce qui précède.

Pour répondre à votre question, le livre numérique commence par la force des choses par ressembler au livre papier. C’est fréquent dans l’histoire de l’art. Le cinéma par exemple a cherché ses codes dans le théâtre. À l’instar des peintres qui se sont détournés du réalisme à l’arrivée de la photographie, il faut néanmoins chercher des références sans les subir. Voilà tout le défi du livre électronique vis-à-vis de son pendant papier.

Au début des interfaces graphiques (le Lisa, le Macintosh, Windows 1), une artiste très importante du nom de Susan Kare a contribué à rendre l’espace de travail (le bureau de l’ordinateur) compréhensible. Elle a en effet designé toutes les icônes du Macintosh, puis de Windows. Son travail est absolument remarquable, simplement parce qu’il se situe dans la métaphore : une « corbeille » pour « effacer » un document nous semble désormais naturel.

Aujourd’hui, les possibilités graphiques et techniques sont telles que l’on tombe facilement dans l’excès d’effets. Les derniers choix d’Apple pour l’iPad sont en ce sens discutables. Dans ses GUI (Guidline User Interface), Apple conseille en effet de simuler des objets du quotidien. Le logiciel de note ressemble dès lors à un carnet de notes américain, et iBooks ressemble à un livre dont on tourne les pages. Mais métaphore et simulation réaliste sont deux concepts très différents : l’un fait recours au sens, tandis que l’autre fait recours au leurre.

ActuaLitté : Je vous ai déjà entendu dire que copier ou tenter d’imiter le papier ne donnait rien d’intéressant. Pourriez-vous développer cette idée ?

Actialuna : En effet, et cela me permet de continuer mon propos.

L’appropriation se passe quand on peut projeter son univers intérieur, et non pas lorsque l’on subit l’interprétation d’un autre. Évoquer le papier peut être une bonne idée, mais le simuler beaucoup moins. Que faire, dès lors que la simulation ne semble plus une si bonne idée ?

On peut voir, dans la presse ou chez des éditeurs axés numérique, un début de réflexion intéressante sur l’utilisation de la verticalité et de l’horizontalité avec une surface tactile. Un livre papier est en effet un objet en volume : son unique axe de progression est la profondeur. On suit avec l’auteur une intention, une démarche, un raisonnement ou le fil d’une histoire. Mais une surface tactile est fondamentalement différente. En perdant cette dimension de profondeur vis-à-vis du livre papier, la surface tactile peut en revanche utiliser à son avantage deux autres dimensions : l’évolution verticale aussi bien qu’horizontale au sein du texte, grâce au toucher du doigt.

Ce qui a une conséquence directe : une page peut devenir une entité signifiante. Par exemple, un article d’une revue peut se lire verticalement, tandis que le passage à l’article suivant s’effectue par un glissement horizontal. Et en littérature, cela peut devenir un choix éditorial ou un exercice de style de la part de l’auteur, de mettre un terme à sa page à un endroit plutôt qu’à un autre. Et ainsi donner du sens, travailler le rythme de lecture d’une nouvelle façon en choisissant la longueur de ses pages. Les possibilités sont tellement vastes que les usages des auteurs comme des lecteurs vont évoluer progressivement. Nous sommes toujours leurrés par les micro-mises à jour rapides du monde technologique. Mais les usages sont toujours plus lents à changer. Pour trouver les nouvelles façons d’interagir avec du contenu textuel, il faut aussi bien de l’expérimentation et de la créativité que de la recherche scientifique, qui examine et valide l’ensemble de ces expérimentations. L’un de ces enjeux serait notamment le feuilletage et la mémorisation de la géographie d’un livre, donc la façon de se repérer au sein d’un texte. Il y a encore beaucoup de travail dans ce domaine.

Que vous inspire le formatage auquel on peut assister quand on lit un livre numérisé sur n’importe quel logiciel ? Comment aborder l’idée de livres qui se ressemblent finalement tous ?

Actialuna : Quand le Macintosh est arrivé les typographes l’ont souvent méprisé, car les finesses qu’un compositeur pouvait obtenir étaient sans commune mesure avec ce qu’une « vulgaire » machine pouvait faire. Une concurrence déloyale, une uniformisation se faisait jour au nom de l’économie de temps et d’argent. Aujourd’hui, la typographie n’est toujours pas en mesure de produire les mêmes résultats que le plomb, mais elle fait d’autres choses. Il y a d’abord une démocratisation de l’acte d’ »imprimer ». Sur le plan artistique, on commence également à voir des raffinements en termes d’espaces, de variations de caractères totalement inédits et impossibles à faire en plomb… Des caractères conditionnels qui se modifient selon le contexte.

Le livre change de nature en se dématérialisant. L’erreur serait de considérer qu’un livre imprimé est la même chose qu’un livre électronique. Sa nature profonde change.

L’édition n’est pas une industrie dès lors que, contrairement à la production d’une barre d’acier, il existe un grain de sable qui s’appelle l’artiste ou l’auteur, dont les exigences vont demander à l’éditeur une adaptation permanente. L’édition est un artisanat qui se rêve industrie. Pour l’édition numérique, c’est l’inverse : ce sont des algorithmes, du code… bref, une force de frappe industrielle au sein de laquelle il faut réintroduire ce travail artisanal.

C’est l’essence même de l’existence de Actialuna.

Le mot « hacker » a été détourné de son sens initial : il désigne originellement des « bidouilleurs » qui maitrisent si bien l’outil informatique qu’ils sont en mesure de le soumettre à leur volonté humaine. D’une certaine façon, et sans nous revendiquer hackers, nous cherchons pareillement à plier le livre numérique et son formatage – implicitement critiqué dans votre question – à des exigences artistiques, et donc humaines

ActuaLitté : « J’ai grandi en lisant des livres, pas des textes ». Que pensez-vous de cette formule de Verlyn Klinkenborg ?

Actialuna : Il y a une chose intéressante à noter : la bascule qui s’opère en ce moment dans la classification des livres. On ajoute à l’ISBN un ISTC (International Standard Text Code), ou pour être exact l’ISBN devient un numéro périphérique à l’ISTC. Une œuvre (un texte) est identifiée et le livre devient une instance de cette œuvre. C’est donc bien la notion de texte qui devient centrale en ce moment.

La notion de livre, quant à elle, pose d’emblée un problème puisqu’elle recouvre de nombreuses réalités.

Tout d’abord, l’essence même de l’écriture d’un livre est l’idée d’achèvement. La démarche intellectuelle de l’auteur implique un point final. Ce qui s’oppose à la notion de site, ou à presque toute entité numérique qui se met à jour de façon significative et régulière. Alors qu’il faut terminer un livre pour le publier, le livre électronique va dès lors évoluer vers un objet collaboratif où cette notion d’achèvement sera beaucoup plus floue. Le livre tel qu’on le conçoit aujourd’hui deviendra un choix artistique fort parmi d’autres voies possibles.

Il y a ensuite la notion de livre-objet, imprimé sur de beaux papiers, relié, etc. Qu’il s’agisse de bibliophilie ou simplement d’un ouvrage soigné, si cet objet a du sens artistiquement parlant il sera très difficilement concurrencé par le livre électronique.

Quant à l’aspect sentimental du livre, il est aussi réel que subjectif. Contrairement à une idée reçue, les appareils électroniques peuvent bénéficier d’une révérence similaire. Il n’y a qu’à voir le phénomène que représente le retrogaming, avec ces nombreux passionnés collectionnant les anciennes consoles et les cartouches de jeu.

Si l’on parle de l’évolution de l’objet c’est évidemment très discutable : un Gallimard NRF des années 50 est par bien des aspects un objet plus soigné que ce qui se fait aujourd’hui. Toujours est-il que le papier possède de vrais avantages en termes de toucher ; on peut le plier, il mémorise une histoire, et il peut s’annoter.

Mais l’annotation (ou plutôt la facilité d’annotation) est là aussi clairement un enjeu technologique. S’il n’est plus question de marquer le papier, il y a des solutions très différentes à imaginer avec l’arrivée du réseau social dans le marquage, la citation, la référence, le marque-page (voire le marque mot), le surlignement, etc. Bref, la réintroduction d’un monde analogique dans un monde digital est une question centrale qui fait aujourd’hui défaut à l’édition électronique, et plus généralement à l’univers numérique.

Une fois encore, il faut réintroduire de l’artisanat dans l’industrie numérique. Il faut réintroduire de l’imperfection, du détail, du raffinement, de la personnalité, de l’unicité. Actialuna est clairement sur cet axe, l’axe du « beau » livre numérique, travaillé, soigné en particulier sur les interfaces.

ActuaLitté : Antoine Gallimard estime que la numérisation risque de dévaloriser le contenu (en savoir plus). Comment abordez-vous cette problématique ?

Actialuna : Ce n’est pas faux, on l’a déjà vu avec le monde du graphisme. En démocratisant la pratique du graphisme, l’informatique l’a appauvri, ou plutôt – et la nuance est intéressante – les bons graphistes ont été noyés dans un océan de graphistes moyens qui sont arrivés sur le marché en souffrant d’un manque de transmission de savoirs, et en ignorant un peu le monde qui les précédait.

L’acte éditorial va lui aussi se démocratiser avec le numérique, et les éditeurs déjà un peu noyés dans une surproduction vont eux-mêmes se retrouver noyés dans la masse de textes circulant sur Internet. Bref, un seul mot d’ordre : qualité, qualité, qualité ! Pas de concessions, il faut de la qualité ! C’est le rôle et le devenir des éditeurs, leur « label » même, et seuls ceux qui pousseront leur engagement en ce sens pourront émerger.

On peut aussi prendre le problème sous un autre angle. Si faire un livre devient un choix artistique fort, beaucoup d’auteurs risquent de se tourner vers d’autres formes de production littéraire. La littérature va prendre des formes variées et inattendues, et « faire un livre » va dès lors rentrer en concurrence avec « faire autre chose qu’un livre ».

Puisque contenu et contenant se séparent dans le numérique, le contenu pourra ainsi se retrouver là où on ne l’attendait pas, à des endroits insolites et sous des formes totalement improbables. Le papier électronique est très loin d’avoir montré tout son potentiel, mais il pourra bientôt se mouler sur des objets, et dès lors que l’on sera capable de publier de façon interactive, des « mots » seront capables de s’afficher et d’évoluer sur une tasse, un mur, aussi bien que sur une carrosserie de voiture. Laissant ainsi place à une large créativité en terme d’art et d’architecture

Et puis une dernière chose… il y a des époques. L’Europe ne vit-elle pas quelque peu dans une nostalgie de ce qu’elle était dans la première moitié du XXe siècle, sur le plan artistique et littéraire ? Cet engouement créatif propre à faire bouger les choses, à changer le monde, comme ces bâtisseurs de l’époque romane qui ont su prendre l’innovation à bras le corps, sans trop savoir où ils allaient, pour nous léguer ces monuments extraordinaires ? Plus près de nous, il est amusant de voir que l’histoire du jeu vidéo commence à être retracée par des personnes tout à fait sérieuses qui se penchent sur sa créativité des débuts, et lui confèrent ses lettres de noblesse.

La littérature, quant à elle, jouit en France d’un statut à part dans les arts, ce qui n’est pas le cas partout. En rebrassant les cartes, la numérisation appuie alors sur des sensibilités. Mais les auteurs et les éditeurs ne s’arrêteront pas là, ils sont pleins de ressources et nous sommes très curieux du bouillonnement créatif dont ils seront capables de faire preuve. Nous sommes aussi tout à fait prêts à les accompagner en ce sens.

ActuaLitté : Merci beaucoup pour cet entretien.

Actialuna : Avec plaisir. [NdR : Oui, je sais, tout le plaisir était pour moi...]

Source :

http://www.actualitte.com/actualite/20025-entretien-actialuna-design-editorial-numerique.htm

 

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