« Meilleures ventes »

Posté par Serge Bénard le 29 août 2010

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Du livre et du désir, ou de la littérature Smarties

On ne peut pas s’en déprendre : où il se vend des livres, on s’imagine que c’est de la famille. Une partie un peu amoindrie, ou qui a un peu raté son chemin, mais de la famille quand même. Je ne crois pas avoir jamais acheté de livre en supermarché, ou alors comme ça, l’été, dans une rocade de passage, un polar de complément. Je ne sais pas si ça leur sert à grand-chose : oui, parce que les vendant même prix qu’au centre-ville, chez les libraires, mais bénéficiant de remises nettement supérieures, ça rapporte une marge bien supérieure aux surgelés. On voit rarement pourtant des livres mêlés aux surgelés, à la caisse. Disons que c’est un peu comme la musique de fond : il faut que ça fasse ambiance, le supermarché à l’image de la maison, avec son coin meubles, son coin apéritifs, et donc un coin livre qui fasse appel aux utilitaires qu’on vend derrière (la série « Pour les Nuls » – reçu hier une lettre de First Editions demandant autorisation de reproduire un texte de publie.net dans Poésie pour les Nuls, pas répondu).

Mais est-ce que le livre est objet alors de désir, et non seulement de fonction ? Si c’est meilleure vente, peut-être qu’on peut l’acheter en confiance pour offrir à la vieille tante en maison de retraite, qu’on ne va pas voir souvent et qui aime tant lire ?

Je ne sais pas ce qui motive à acheter une meilleure vente. Dans 15 jours, ça sera l’irruption de la rentrée littéraire en bloc, et les excellents comme Échenoz et ses éclairs viendront se poser là quelques semaines comme si de rien n’était. Aux States, ce goût des couleurs, par quoi la meilleure vente doit d’emblée se plier à l’art coloriste du supermarché, trancher sur le carrelage et faire bien brillant, c’est encore plus accentué. Je ne me crois pas aigri : j’en ai eu ma part, me souviens même, ravitaillant ma petite famille, que les mômes consciencieusement chopaient mes bouquins et les plaçaient en plein à la place de la vente n° 1, je suppose que c’était remis en place le lendemain et de toute façon ça ne faisait pas bouger les stocks – Échenoz, on l’achète en librairie, pas en surgelés.

C’est plutôt cette distance, qui m’interroge : le pas envie. Même à l’étranger, jamais pu nous empêcher d’entrer dans les librairies de rencontre. La semaine dernière encore, dans ce minuscule village de Banon, réputé pour son fromage de chèvre, entre Digne et Apt, au-dessus de Forcalquier, où on peut bien se douter que chaque visiteur à une heure trente de petite route (nous aussi), cette incroyable librairie tout en dédale, Le Bleuet – et bondée. Mais justement : le livre, s’il est devenu notre désir, c’est pour l’imaginaire qu’il porte, ses caves et greniers, ses temps secrets. Comme on n’avait que le livre pour les fournir, on les a identifiés au livre, et on en veut à ceux-ci de ne les pas contenir.

La vie des idées, le rapport direct au monde, à l’information, mouvement et choc, émotion et confrontation, écoutez quand vous vous baladez, n’importe où, rue, terrasses, famille, les mots web, les mots Internet, et faire en sorte que ce qu’on y propose, nous, ne ressemble pas à ce présentoir – quand bien même Internet regorge aussi de ce genre de présentoirs, et que c’est à nous d’y construire les chemins de l’écart, les petites routes qui mènent à Banon d’où on rapportera du Jaccottet, du Bonnefoy et des Du Bouchet, plutôt que les meilleures ventes – qui à Banon ne s’affichent pas sur le vide du monde surgelé.

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http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2219

 

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